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Reportage : Immersion dans les Catacombes de Paris

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Publié le

29 décembre 2017

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Dans le sous-sol de la capitale, anars, roycos et poètes maudits ont créé tacitement un ordre social pour cohabiter paisiblement. Ordre, sens du patrimoine, transmission, traditions et hiérarchie : plongée dans une expérience spatiale hors du commun.

 

Il reste un lieu à Paris où l’on peut encore fumer, boire, manger ce qu’il nous plaît et rire de même, sans qu’un hygiéniste, un puritain, un vegan, un électeur d’Hidalgo ou une synthèse ne puisse venir vous gâcher le plaisir. Un village gaulois de la liberté de vivre cerné par les camps romains des bonnes consciences. Cet espace de totale liberté physique et intellectuelle, apparemment inimaginable, est pourtant bien réel, et beaucoup plus proche qu’on ne le croit : sous nos pieds. Dans les 300 kilomètres de tunnel qui sillonnent le calcaire sous Paris, en toute illégalité, les « cataphiles » s’évadent pour respirer un air meilleur.

 

Spécimen cataphile en chaire et en os

 

V., notre guide, nous a donné rendez-vous quelque part entre Montparnasse et Saint-Germain-des-Prés en début de soirée. Il existe plusieurs dizaines d’entrées dans les catacombes de Paris. Mais la police resserre toujours plus l’étau, et certains accès sont surveillés du coin de l’œil. Ce soir, nous userons d’une plaque d’égout anodine au milieu d’un boulevard. Plus c’est gros plus ça passe mais il ne faut guère tarder à empoigner l’échelle et descendre lestement. Environ 6 mètres plus bas, nous atteignons une plateforme, et c’est reparti pour 4 autres mètres de descente. En bas, un tunnel technique encombré de tuyauteries :   « des câbles téléphoniques », glisse V., qui nous indique aussitôt une chatière creusée dans le mur de béton ouvrant sur une galerie de pierre en contrebas. Nous y sommes.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

Un lieu imprégné de l’Histoire parisienne

 

Les catacombes remontent pour les plus anciennes à l’époque galloromaine, à l’origine des carrières de pierre utilisées par les romains lorsqu’ils bâtirent l’Île de la cité et ses alentours. Les moellons des arènes de Lutèce, dans le Ve arrondissement, retrouvées et sauvées par Victor Hugo au XIXe siècle, en proviennent en grande partie. Largement exploitées aux alentours du XIIe siècle, les catacombes furent ensuite laissées à l’abandon et utilisées comme ossuaires à la veille de la Révolution pour soulager les cimetières de surface, notamment celui des Innocents. Les restes de 6 millions de Parisiens y sont déposés entre 1785 et 1814. En 1802, le premier Préfet de police de Paris décide de cesser l’exploitation des carrières, massivement utilisées par des contrebandiers pour contourner les octrois.

Les restes de 6 millions de Parisiens y sont déposés

Le réseau est consolidé et les caves servent souvent aux artisans produisant des spiritueux – l’hygrométrie et la température tiède y convenant parfaitement. À cette époque, un million d’hectolitres de bière sont souterrainement brassés chaque année aux alentours du XIVe arrondissement. La tentation de se servir gratuitement fut sans doute trop forte pour ce portier du Val-de-grâce parti probablement en quête de la cave des Chartreux, non loin des Jardins du Luxembourg  : mal lui en pris, il se perdit, et son corps ne fut retrouvé qu’onze ans après sa disparition. Une stèle commémore encore à 15 mètres de profondeur sous la rue Henri Barbusse celui qui est devenu symboliquement le père des cataphiles, Philibert Aspairt.

 

Les civilisations perdues se retrouvent sous terre.

 

Au début du XXe, les catacombes deviennent un lieu de réunion clandestin de groupes très différents qui en apprécient le côté mystérieux et secret  : en particulier la noblesse, mais aussi des coteries politiques, comme la Cagoule, qui s’approprient les lieux. Les deux Guerres Mondiales virent certaines parties se transformer en bunker. Sous l’Occupation, l’Allemand y patrouillait depuis un accès situé dans le lycée Montaigne, et le colonel Rol-Tanguy y installa son PC durant la Libération de Paris. C’est dans les années 60 que les cataphiles sous leur forme actuelle commencent à fréquenter les lieux.

 

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Notre exploration se poursuit dans une ambiance chaleureuse. La température est agréable, et la spongiosité des pierres empêche le son de se propager. Les bruits de pas sont feutrés. V. a apporté dans un sac à dos étanche une enceinte Bluetooth, devenue récemment et instantanément un grand classique des soirées catacombes. Par contre, inutile d’espérer capter quelque réseau que ce soit  : sinon sous une bouche d’égout proche du Sénat, aucun réseau ne passe. Ni radio, ni téléphone, ce qui contribue au charme du lieu, totalement déconnecté. Les couloirs sont généralement secs, mais parfois un passage de quelques dizaines de mètres nous oblige à mettre les pieds dans l’eau, quoique jamais plus haut que le genou.

Ni radio, ni téléphone, ce qui contribue au charme du lieu, totalement déconnecté

Les cataphiles expérimentés chaussent des bottes de chasse ou des cuissardes. Les salles portent des noms évocateurs : «  la crypte  », « la méduse », la « salle du château », «  Apéro  », «  la plage  », «  bunker allemand », ou encore « Abri Laval » où l’on trouve d’ailleurs des toilettes chimiques datant de la Seconde Guerre Mondiale. On trouve parfois des objets insolites au détour d’un couloir, comme un Vélib invraisemblablement échoué ici ou un trône majestueux composé de tibias et de crânes. Dans les salles, généralement des anciennes caves, les cataphiles ont creusé et maçonné des tables, des bancs, des niches pour les bougies. La première salle que nous traversons – le Macchabée bar – possède même plusieurs lustres. Dans la « galerie inondée », une sculpture de plusieurs mètres de long représente au ras de l’eau la maquette d’une ville portuaire. Splendide.

 

La « Galerie inondée ».
La « Galerie inondée ».

 

Première règle des catacombes : on ne parle pas des catacombes. La discrétion est essentielle et unanimement exigée. Pas question de laisser entrer une personne irresponsable. Pour sa sécurité bien sûr, mais aussi pour celle du lieu. Une grande partie du réseau est salie par les tags, et les vestiges du passé comme les inscriptions allemandes dans le bunker ou les indications écrites à l’époque par les carriers avec des os brûlés sont submergés. Désormais, il faut montrer patte blanche. Bien sûr il est impossible de contrôler les entrées, mais demeure un moyen de contrôler qui rentre seul : le plan. Avant qu’un cataphile ne vous transmette un plan sérieux – car beaucoup de faux circulent sur internet – il faut descendre plusieurs fois en compagnie d’un « guide », et se montrer à la hauteur des lieux. « D’ici là, vous êtes un touriste. » Ne jamais laisser traîner un déchet par exemple. Les cataphiles ont conscience de la valeur et de la fragilité de ce patrimoine clandestin qu’ils protègent et embellissent, par des fresques et des sculptures. Plusieurs traditions sont de mise  : par exemple, lorsque vous rencontrez pour la première fois la fontaine près de Montparnasse, il faut y plonger la tête entière !

 

Le baptême cataphile, passage obligé pour tous les « touristes »

 

Tyrannie tranquille et consentie de l’anarchisme

 

Ici, chacun répond à un surnom choisi par les cataphiles. Le procédé qui rappelle un nom de religion sert à couper cette vie souterraine de la vie de surface. Notre « guide  » s’appelle Cousteau en raison du bonnet rouge qu’il porte à chaque descente. Interdiction de parler politique ! Le sujet est absolument proscrit et est motif de fâcherie si quelqu’un transgresse la tradition.

Les catacombes sont des gens plutôt cultivés, sensibles au romantisme du lieu

Dans une salle nommée «  Anschluss », nous rencontrons deux étudiants en archéologie. Tous deux passionnés de catacombes, ils y descendent régulièrement, autant par amour des vieilles pierres que pour la communauté et son esprit. Ils y sont d’abord descendus grâce à leurs parents ou oncles, qui étaient à leur place il y a une vingtaine d’années. Nous partageons l’apéritif comme le veut la tradition.

 

Halte sous le cimetière Montparnasse

 

Ils viennent y chercher du calme, s’abriter du stress et profiter de rencontres sympathiques. D’une manière générale, ceux qui fréquentent les catacombes sont des gens plutôt cultivés, sensibles au romantisme du lieu. « On trouve un peu moins de teufeurs que dans les années 2000  », disent-ils, mais les fumeurs de cannabis sont toujours aussi nombreux à venir profiter de leur joint sans prendre trop de précautions.

 

Une des rares difficultés du parcours.

 

Sans trop de précautions, voire. La Préfecture de police voit d’un œil réprobateur l’usage qui est fait des catacombes et se tient très au courant de ses activités. Régulièrement, une unité formée à ce milieu particulier patrouille et interpelle les cataphiles qui les surnomment avec un rien de condescendance les   « cataflics ». En général, « s’ils constatent que vous connaissez les lieux et que vous êtes sérieux, par exemple que vous avez deux lampes, ils se contentent de vous remonter à la surface après avoir pris votre identité. Mais si vous êtes en touriste et ou que vous avez sur vous une arme ou de la drogue, c’est l’amende instantanément », raconte V. D’autre part, si vous êtes contrôlé aux alentours d’une entrée au Sud, sur un site propriété de la SNCF, l’amende peut aller jusqu’à 6 000 € et une peine de prison. La police est plus tendue depuis qu’ont débuté les travaux du Grand Paris. De son côté, la mairie de Paris reconnaît un mérite à la communauté, celui de prendre soin et d’entretenir gratuitement l’endroit. « Chaque année un cataclean est organisé : tout le monde vient avec des sacs poubelle et dépose les déchets dans des bacs descendus officieusement par la mairie. » L’implication de la mairie reste cependant invérifiable et sujette à débat entre cataphiles.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Dernière étape du périple nocturne, le «  carrefour des morts  ». Il est la réplique 10 mètres plus bas du carrefour du cimetière Montparnasse. Aux alentours, plusieurs ossuaires sont remplis. Selon les témoignages d’anciens cataphiles, leur niveau baisse avec les années, certains visiteurs indélicats ne pouvant résister à la tentation de repartir avec un souvenir. La sortie au matin se fait à un endroit discret à l’extrême est du XVe arrondissement. Le temps est suspendu dans les tunnels, on ne voit pas passer les heures. Certains cataphiles restent un week-end entier avant de revoir la lumière, descendant avec un duvet et de la nourriture.

 

En marge du temps et de l’espace

 

En sortant, on a l’impression de revenir d’un autre monde. Rien n’est pareil en bas. L’air, l’ambiance auditive, la lumière, les rencontres. Ce que vont chercher ceux qui descendent, c’est cette sensation de s’être débarrassé du factice pour ne garder que l’essentiel. Et ce qui reste de cette soirée est ce constat un peu surprenant mais limpide que l’ordre social des catacombes est profondément conservateur. Certes, les catacombes ne sont pas non plus la vie réelle. Mais s’y déploie un conservatisme vivant et lucide, campé sur des valeurs non

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