Est-ce un forum ou un mouvement ? En tout cas, sous la houlette de la baronne anglaise Philippa Stroud et du psychologue et best-seller canadien Jordan Peterson, le symposium prospère. La conférence inaugurale, fin 2023, avait réuni 1 500 participants – nous y étions. Pour sa deuxième édition, ARC a attiré 4 000 personnes du monde entier. L’événement dépasse ainsi, par la droite, le progressiste Forum économique mondial de Davos qui a drainé moins de 3 000 congressistes en janvier.
ARC : Alliance pour une citoyenneté responsable. Le mot « responsable » est urticant tant il est dévoyé depuis que les écolos se convainquent qu’un pot de yaourt ou un lave-linge sont responsables. Néanmoins, l’acronyme se justifie. ARC se prononce comme ARK (arche, en anglais) et veut évoquer celle de Noé, les participants au congrès étant embarqués dans une opération de sauvetage, non pas de l’humanité, mais de la civilisation occidentale. On veut reconstruire plutôt que déconstruire. On est conservateur au sens burkien du terme. Chefs politiques, penseurs, savants, artistes et patrons : tout le monde ici est opposé à l’idéologie révolutionnaire woke. Create, don’t complain (crée plutôt que te plaindre) : voilà l’état d’esprit. Assez du refrain oppresseurs/opprimés. ARC se veut un antidote au poison néo-progressiste. Les trois jours s’articulaient autour de trois thèmes : la richesse de notre héritage ; les options pour éviter le déclin (déclin démographique, dégénérescence du système éducatif, désindustrialisation, désaffection culturelle) ; les bâtisseurs (bâtir sur les décombres du post-modernisme).
En 2023, la tonalité d’ARC 1 était un peu différente ; on se réunissait peu après les pogroms d’octobre en Israël, dans un esprit de résistance à une conjoncture glaçante. ARC 2 s’est ouvert dans un autre monde, après le triomphe de la droite aux États-Unis. L’ingénieur américain Chris Wright, intervenu à la tribune d’ARC 1, est cette fois en visio. C’est que, depuis, il est devenu ministre de l’Énergie de Trump.
ARC se veut un antidote au poison néo-progressiste
Quels sont les thèmes sur lesquels on s’oppose ? Relations internationales : on diverge sur le sujet de l’invasion de l’Ukraine. Société : il y a les pro-life et les autres. Politique : les anti-trumpistes voient en MAGA une révolution destructrice et les pro-Trump y voient au contraire une « restauration » (l’expression est de Victor Davis Hanson). Économie : le libre-échange ne fait pas l’unanimité. Lors d’une des sessions, quatre intervenants ont débattu autour de la motion « le protectionnisme nous appauvrit ». L’auditoire était invité à voter. Avant le débat, seuls 30 % étaient protectionnistes. À la fin, c’était 50/50. Étrange…
Ces milliers de congressistes veulent préserver les fondements de notre civilisation : liberté de conscience, égalité devant la loi, pluralisme. C’est ce qui les anime et ce pour quoi ils ont déboursé entre 500 et 2 500 euros par billet. La liberté d’expression n’est ni de gauche ni de droite, elle est un acquis de l’Occident. Les heures sombres de la cancel culture et les épisodes de confinement, qui ont poussé la tyrannie jusqu’à interdire d’enterrer ses proches, nous ont rappelé combien les libertés civiles ne sont jamais acquises. Méfions-nous des spirales étatiques et posons-nous la seule question qui vaille : comment des citoyens libres en sont-ils arrivés à accepter cela ?
L’inflation bureaucratique instaure un « doux despotisme » et tourne à la corruption. Le socialisme est un désastre. L’expérience post-nationale a échoué et valide le souverainisme. Si une société multi-ethnique est possible, le multiculturalisme est une impasse. Et le malthusianisme, une hérésie. ARC est pro-humain ; du reste l’auditoire applaudit dès qu’on parle de faire des bébés ! Le capitalisme est la seule voie possible. Dans tous les domaines, l’innovation est préférable à la régulation. On s’accorde sur toutes ces choses-là et puis on disserte sur les grandes questions : l’identité nationale, la condition humaine, le défi de l’IA.
À part quelques conférences un peu creuses (le bonheur, l’importance de la famille, l’intérêt de la lecture) confinant au sermon, la scène a accueilli des prises de parole de haute volée. Peter Thiel et Eric Weinstein sur l’IA. Tony Abbott, ex-Premier ministre d’Australie, Mike Johnson, président américain de la Chambre des Représentants, Lord Daniel Hannan (Insitute for Free Trade), l’historien Niall Ferguson, Ayaan Hirsi Ali (Hoover Institution), l’auteur Rod Dreher, l’essayiste Douglas Murray, le podcaster Konstantin Kisin. Curieusement, alors même que l’accent était mis sur « le moment civilisationnel », au sens d’une alternative entre déclin ou renaissance, courage ou renoncement, il n’a quasiment pas été question de l’islam et de l’entrisme frériste.
Parmi les cent pays représentés, il y avait une majorité de Britanniques (1 300) et d’Américains (1 100), et des gens de partout : Philippines, Roumanie, Sénégal, Autriche… La France était jovialement représentée, notamment par une délégation de cinquante jeunes leaders emmenés par l’Institut de formation politique d’Alexandre Pesey. Ils ont pavoisé, semblaient incarner un pays en plein boom. On en oubliait presque l’apathie de nos dirigeants.
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La scène politique britannique ne va pas mieux. Comme à ARC 1, le discours de Sir Paul Marshall, patron du hedge fund Marshall Wace, frappe fort et clair. En 2023, c’était une charge contre le capitalisme de connivence. Cette fois, il s’en est pris, avec cette salutaire ironie british, aux politiques climatiques suicidaires menées en Europe. Ed Miliband, ministre britannique du Net Zero, entreprend de couvrir la campagne anglaise de champs photovoltaïques, misant sur deux avantages compétitifs anglais : l’ensoleillement et les panneaux solaires made in China… Paul Marshall, en plus de son association philanthropique qui pilote 39 écoles d’excellence, est le fondateur du magazine Unherd, le propriétaire du Spectator et un investisseur dans GB News (l’équivalent de CNews).
Les deux partis de droite anglais, qui se disputent l’opposition au gouvernement socialiste, se font une guerre féroce. C’est que le Reform Party de Nigel Farage ébranle le paysage politique binaire travaillistes/conservateurs. Maintenant, ils sont trois. Et les derniers sondages placent le Reform Party en tête des intentions de vote, devant le Labour et les Tories ! Kemi Badenoch était à la tribune lundi. Leader du parti Tory depuis l’automne dernier, elle est brillante et authentiquement conservatrice. Nigel Farage, patron du Reform Party, est venu mardi, costume sombre et chaussettes aux couleurs de l’Union Jack (l’excentricité des chaussettes est un trait anglais). Showman chevronné, il a emporté la salle. À propos de la division de la droite en Angleterre ? « La droite n’est pas divisée vu que les Tories sont un parti de gauche. » Et de dresser un bilan peu amène de l’œuvre des Conservateurs qui viennent de passer quatorze ans au gouvernail. Kemi Badenoch, qui a occupé des postes successivement dans les gouvernements Johnson, Truss et Sunak, peinera à se dépêtrer de l’image ternie de son parti.
Sur scène, c’était bien. En dehors de la scène, c’était encore mieux. Les fondateurs d’organismes de toutes sortes échangeaient des idées. Beaucoup cherchaient des fonds pour grandir : Cornelis Schilt, pour sa nouvelle université hollandaise Lux Mundi, Florence Bergeaud-Blackler pour son nouveau CERIF (Centre européen de recherche et d’information sur le frérisme). Nicolas Pouvreau-Monti de l’Observatoire de l’Immigration et de la Démographie s’informait sur les organismes cousins. L’Anglais Toby Young de l’excellent Free Speech Union cherchait à ouvrir une antenne en France. La bourse Tocqueville, qui emmène des étudiants rencontrer think tanks et groupes d’influence à Washington, posait les premières pierres d’une diversification européenne. Ça bouillonnait de partout. Parole ! C’était « l’Internationale réactionnaire » : le cauchemar d’Emmanuel Macron, en live !





