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Reportage : Liban, le jardin des peines

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Publié le

22 novembre 2024

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Un an jour pour jour après l’entrée en guerre du Hezbollah contre Israël, au lendemain du raid lancé par le Hamas au Festival de Nova, direction le Liban, qui crie à l’aide. Plus de 1,3million de déplacés ont fui les tirs au sud du pays. 2500 morts en deux mois. Les hôpitaux sont débordés et bombardés. Encore sous le choc de l’explosion du port qui a dévasté le quartier chrétien, paralysé par ses chefferies confessionnelles, le pays est à la dérive, sans président, sans électricité, sans défense. Et désormais sans avenir ?

Beyrouth tremble. De peur. Et désormais sous les bombes israéliennes qui déchirent la nuit, les murs et les chairs dans le centre-ville de la capitale libanaise. À notre descente d’avion, le pilonnage d’un restaurant près de l’aéroport, où des fumées âcres montaient en colonne dans la nuit tiède, venait de neutraliser un dépôt supposé de munitions, muré dans les caves du bâtiment. Quelques jours plus tard, 22 morts et 117 blessés ont suivi l’explosion de deux GBU39 larguées à la tombée de la nuit. Cette fois, le tir guidé visait le quartier majoritairement sunnite de Basta, où un « commandant » du Hezbollah se croyait à l’abri. Du jamais-vu depuis la guerre de 33 jours en 2006. Bienvenue dans ce qui fut la Suisse du Levant.

Beyrouth sous les décombres

Depuis le lancement de l’opération terrestre de Tsahal fin septembre contre l’armée des chahids concentrée au Liban sud, où vivait encore plus d’un million de paysans souvent pauvres, soit un quart de la population libanaise avant le drame du 7 octobre, personne ne croyait possible le pilonnage aveugle d’un quartier populaire dans la capitale. Les convois des déplacés chiites fuient les régions frontalières, terrain de guerre historique au-delà de la rivière Litani sur la route d’Haïfa, où les bombardements forcenés et les accrochages sont plus violents que jamais avec les divisions 36 et 91 de l’armée israélienne revenues traquer « le serpent iranien » en territoire libanais, selon la formule d’un porte-parole de Tsahal. Du côté de Darieh, dans les faubourgs de Beyrouth, en pleine banlieue chiite où le leader charismatique du Hezbollah a été pulvérisé sous un déluge de bunker busters américaines fin septembre et son successeur depuis, l’armée des ombres de Gaza rôde dans ces quartiers éventrés aux façades noircies. Zone difficile d’accès pour les étrangers, surtout les journalistes occidentaux sans autorisation du Hezbollah, vite soupçonnés de travailler pour les « zionists ».

 Il faut dire qu’un freelance intrépide, idiot utile ou agent sous couverture, a été interpellé l’autre jour en territoire chiite porteur d’un passeport… israélien. Mauvaise idée. Il a finalement été exfiltré après un communiqué israélien confirmant son statut de journaliste d’investigation. L’histoire ne dit pas le prix de sa libération. Deux Belges ont eu moins de chance. Surpris par la milice chiite Amal après un bombardement, ils ont été rapatriés en sale état, l’un avec une balle dans la cuisse, l’autre défiguré.

Pendus à leur portable à la terrasse d’un café encombré près du Waterfront qui domine la baie derrière le yacht club désert, les Libanais de la capitale s’arrachent au fil des chaînes arabes qui passent en boucle les hommages au chef du Hezbollah pour tirer une épaisse bouffée de leur narguilé. L’opération des pagers piégés du Mossad contre les cadres du Hezbollah est encore sur toutes les lèvres, plutôt dures à desserrer sur ces sujets sensibles depuis deux mois: « Les sionistes prétendent combattre les “terroristes” comme vous les appelez en France, finit par me confier un déplacé, jeune professeur d’anglais arrivé trois jours plus tôt de Marj’Ayoun, dans le gouvernorat de Nabatieh, mais ce sont eux les terroristes: si on ne les arrête pas, ils massacreront le peuple libanais comme ils nous traquent au sud et comme ils exterminent nos frères à Gaza depuis un an… »

Difficile à entendre, un an jour pour jour après l’assaut meurtrier du Hamas au festival de Nova. Mais vu de Beyrouth sous les décombres, que pèsent leurs souffrances face aux 42000 victimes officiellement dénombrées ? Aux 750 morts en Cisjordanie? Et désormais 2500 morts au Liban en deux mois seulement? Impossible de poser la question sans être aussitôt accusé d’espionnage: « Après la recolonisation de Gaza, Netanyahou voudra annexer le sud-Liban, militariser le plateau syrien et avaler les territoires occupés suivant un plan assumé: le grand Israël messianique du Taurus aux limons du Nil… »

 Il faut dire qu’un freelance intrépide, idiot utile ou agent sous couverture, a été interpellé l’autre jour en territoire chiite porteur d’un passeport… israélien.

Peuples irréconciliables

Ce ressentiment inexpugnable contre Israël, qu’on ne perçoit pas forcément de ce côté de la Méditerranée empreint d’orientalisme propret et souvent condescendant avec ce Liban francophile et si résilient, en dit long sur le destin de peuples devenus irréconciliables depuis le mandat français sur la Syrie et le Liban en 1920 et de la Grande-Bretagne sur la Palestine. L’enseignant désormais SDF prend de la hauteur: il convoque l’enjeu pétrolier et le machiavélisme anglais. Fait le procès de l’Occident prédateur et dénonce le partage du Moyen-Orient au sortir de la Première Guerre mondiale sur les cendres fumantes de l’empire ottoman défait qui fut à l’origine de l’établissement d’un nouvel ordre colonialiste.

La main tremblante de rage, Jafar, un étudiant libanais en management qui a grandi au Sénégal, où la diaspora majoritairement chiite est florissante et dit-on, abonde régulièrement le Hezbollah en dons et en soutiens financiers, brandit sur son écran un fac-similé de la lettre de Balfour entérinant la création d’un foyer national juif qui a forcé le partage d’une terre où vivaient à peine 15000 Yishouv et près de 350000 Arabes à la fin du XIXe siècle. « Les Anglais ont doublement trahi la cause arabe en faisant venir des Juifs d’Europe de l’est en Palestine […] Vous accepteriez qu’en France, l’Alsace soit donnée aux Allemands par l’ONU et qu’en cinquante ans, ils vous chassent de votre pays et vous enferment en Bretagne derrière des barbelés et des miradors? »

Voilà comment selon eux et, semble-t-il, une bonne partie de la jeunesse musulmane et chrétienne, le Liban, la Syrie et la Jordanie deviendront des camps de réfugiés pour les millions de Palestiniens chassés par la Nakba après la guerre de 1948. Puis l’annexion du Sinaï et du Golan en 1967. La guerre civile. Et les suivantes, où l’occupation israélienne du sud-Liban pendant 20 ans a conduit les uns à fuir, les autres à prendre les armes, fussent elles iraniennes pour reconquérir le territoire libanais. C’est ainsi que le Hezbollah est né en 1982, avec le soutien des populations chiites déshéritées du sud.

Ce ressentiment inexpugnable contre Israël en dit long sur le destin de peuples devenus irréconciliables

Un ancien, resté en retrait pendant notre échange, m’invite à le rejoindre. Il se déclare proche des combattants chiites et se flatte du bombardement meurtrier par le Hezbollah d’une garnison des Gelani, les forces spéciales israéliennes basées près d’Haïfa, juste de l’autre côté de la frontière. « Tu le connais lui? C’est leur chef d’état-major. Il est mort avec les autres… » La rumeur a effectivement couru mais elle est fausse. Une voiture s’arrête. Il en ouvre le coffre. Dans une housse de guitare, une AK47, des chargeurs et plusieurs armes de poing. Armement dérisoire à l’échelle de la guerre israélienne qui a déjà coûté aux USA près de 20 milliards de dollars d’aide militaire depuis un an. Mais le symbole est fort. À hauteur de rue, la guerre s’annonce longue et douloureuse…

« Tout le monde ne soutient pas le Hezbollah, loin de là, avoue un avocat de Gemmayzeh qui ne veut pas être cité, encore moins filmé. Je fais partie de ceux qui lui reprochent d’avoir pris l’initiative de soutenir le Hamas dès le 8 octobre sans consulter les Libanais. La cause des Fedayin n’est pas la nôtre; de là à vouloir sa disparition […] Nous n’avons pas la même grille de lecture que vous. La sociologie religieuse du Liban explique la participation des chiites au gouvernement dirigé par un sunnite avec un président chrétien. Et au Parlement dont Nabih Berri, chef de la milice Amal, occupe la présidence et compte 15 sièges à l’Assemblée. Ses œuvres sociales et éducatives sont populaires car le mouvement de Nasrallah s’est substitué à un État en faillite. Et son ancrage est réel encore aujourd’hui après la disparition de son leader… »

Une guerre pour s’unir ?

Alors que le père Abdallah a ouvert son église et l’école Saint François d’Assise aux déplacés, dans le quartier de Hamla, les soignants fuient eux aussi les combats. Le président de l’Ordre des médecins mobilise la profession et ne cache pas son inquiétude: « Israël n’épargne ni les civils ni les personnels de santé, déplore le Dr Bekhash. 94 hôpitaux ont été attaqués au sud et nous dépassons 10000 blessés… » À l’hôpital Getaoui, le directeur de cet établissement fondé en 1927 par les sœurs de la Sainte Famille maronite est désespéré: « Nous avons ouvert la seule unité du Liban pour les grands brûlés avec le soutien de la Fondation Raoul Follereau, s’enorgueillit le Dr Fayed. Mais les soins des lésions au troisième degré par munitions coûtent très cher: greffes, albumine, pansements… J’ai vécu toutes les guerres depuis 1975. La période actuelle est critique. Je lance un appel aux dons avant qu’il soit trop tard… » Rada ne quittera pas sa chambre avant plusieurs mois. Gravement brûlée le mois dernier alors qu’elle s’apprêtait à fuir son village, cette professeur de biologie a été blastée par l’explosion d’une bombe devant sa maison. Son mari est mort avant d’arriver à l’hôpital. Abbas, leur fils de trois ans a survécu: « Nous n’avons plus rien. La maison est démolie et nous devrons vivre chez ma sœur. Je suis à bout de forces. Pourquoi les Israéliens s’en prennent-ils aux civils? Savent-ils qu’ils ont tué un soldat de l’armée libanaise? Oui, mon mari servait son pays qu’il aimait plus que tout. Qu’ils partent. Le Liban a assez souffert à cause d’eux… »

De l’autre côté du pont maintes fois bombardé par l’armée israélienne, Joe relâche une main du volant, presque rassuré. « Ça fait du bien de retrouver des rues familières », s’exclame ce chauffeur maronite qui nous sert de fixeur après un périple au sud. « Enfin à l’abri dans le quartier chrétien. Ici au moins, on ne risque rien. » Dans les rues désertes d’Hashrafieh, le bourdonnement lancinant des drones Hermes résonne dans les cours perdues de maisons à la française envahies de chats, d’herbes folles et de réfugiés; il fait écho à l’onde de choc de la terrible explosion du port en 2020 qui fit 200 morts.

Depuis quelques jours, des drapeaux arborant le célèbre cèdre ornent façades et poteaux. Les militants des Forces libanaises sont à l’initiative de cet affichage sauvage, jugé incongru par une fonctionnaire de l’ONU qui a ses habitudes dans un pub voisin: « Ils voudraient déclencher une guerre civile qu’ils ne s’y prendraient pas autrement. » Il faut dire que la réputation sulfureuse de ce mouvement de droite fondé par Bachir Gémayel précède les gros bras venus en renfort des militants. Pourtant, il a pignon sur rue et s’est même renforcé après deux ans de vacance présidentielle et de paralysie du Parlement, où il siège avec 19 députés sur 128 au sein de l’Alliance du 14 mars. Mouvance pro-occidentale, anti-syrienne et anti-iranienne plutôt bien vue par Tsahal qui ménage les adversaires de Téhéran.

L’une de ses représentantes explique: « Le pays subit le Hezbollah et les mollahs. Nous ne sommes pas la chair à canon de l’Iran, martèle Sandra derrière un mannequin casqué en uniforme des Forces libanaises. Mais ça, c’était avant. Nous voulons un pays indépendant, souverain dans ses frontières historiques et neutre avec l’application des résolutions 1559 et 1701 de l’ONU… » « On ne peut pas réduire le Liban aux guerres avec Israël, nuance Madj Senno, un célèbre architecte sunnite issu d’une grande famille de Beyrouth. Mon ennemi est celui qui occupe mon pays. Israël occupe le Liban. Qui le contestera ? En revanche, je défends comme beaucoup de Libanais une solution politique qui dépasse les clivages confessionnels si présents dans notre histoire. Sunnites, chiites et chrétiens structurent les institutions du pays autour de dix-huit courants religieux. Je garde confiance: cette guerre pourrait aider le Liban à se retrouver autour d’un sentiment patriotique, derrière son Président et son armée… »

Signe des temps, un député du Free Patriotic Mouvment insiste lui aussi sur l’urgence des élections: « Nous sommes contre l’unification des fronts entre le Liban et Gaza. Le Hezbollah doit avoir un agenda libanais, analyse le cardiologue maronite Samer Tawn. Seuls un cessez-le-feu et un président élu pourront sauver le Liban… » À condition qu’il ne soit pas, une fois de plus, élu sur la tourelle d’un char, sous peine de refleurir comme les graines du jardin des peines: « En automne, je récoltais toutes mes peines et les enterrais dans mon jardin. Lorsqu’avril refleurit et que la terre et le printemps célébrèrent leurs noces, mon jardin fut jonché de fleurs splendides et exceptionnelles… » (Le Jardin des peines de Khalil Gibran, écrivain et poète libanais)

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