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Entretien avec Lorenzo Fontana, vice-maire de Vérone et député européen de la Ligue, principal acteur de la victoire des autonomistes en Lombardie et en Vénétie.
Quelles leçons tirer des deux référendums consultatifs remportés par votre camp le 22 octobre en Lombardie et en Vénétie ?
Le référendum local est une question fondamentale pour l’Italie dont les régions sont si diverses, et que l’État central a tant abîmées : le Nord comme le Sud en ont souffert, et en particulier le second. Mais aujourd’hui, d’un point de vue économique, ce sont nos PME du nord qui pâtissent de cette politique. Les identités territoriales sont d’ailleurs un modèle à valoriser non seulement en Italie mais dans toute l’Europe, contre l’État et l’Union européenne qui les affaiblissent et les dissolvent. Nous souhaitons plus d’autonomie pour remettre en valeur les spécificités des régions.
Quels moyens préconisiez-vous pour atteindre cette autonomie ?
Nous voulons redonner plus de pouvoir au législatif, et transférer de nombreuses compétences de l’État central vers les régions. L’État doit assurer certains services importants, comme les grandes infrastructures, la défense, la diplomatie, et rendre en échange aux collectivités locales la liberté de choisir leurs priorités et la destination de leurs ressources. En Vénétie, nous comptons de nombreuses PME que nous devons soutenir pour qu’elles survivent sur le marché européen et mondial. Plus d’autonomie permet plus de réactivité. Rome n’est pas tout. Milan même n’est pas tout. Nous-mêmes n’avons par exemple pas grand-chose en commun avec Milan, et nos différents problèmes doivent pouvoir être gérés au plus près.
C’est du fédéralisme ?
Oui. Notre projet de modification de la Constitution italienne devrait permettre de transférer aux régions vingt-trois compétences nouvelles, comme le contrôle des infrastructures ou celui des banques territoriales. Pour la santé, nous aimerions que l’impôt puisse être levé localement. L’idée de fond global est d’ailleurs que nombre de taxes soit récoltées directement par les régions qui, ensuite, les reverseraient à l’État central et à un fond de solidarité nationale. Il est nécessaire d’appliquer le même modèle aux relations avec l’Europe qui est en train de devenir un super-État central.
L’État a toujours fermé les yeux sur la mauvaise gestion des régions. Le fédéralisme, au contraire, les responsabilise
Vous risquez de créer une inégalité entre les citoyens…
Ma femme est napolitaine, je connais bien la question : en réalité, cette inégalité est déjà d’actualité. L’oncle de ma femme sera par exemple demain à Vérone pour se faire soigner, et non à Naples. L’État a toujours fermé les yeux sur la mauvaise gestion des régions. Le fédéralisme, au contraire, les responsabilise. Les élus du sud ont ruiné leur santé publique en accord avec cet État central qui était censé combler leurs dettes et en réalité ne faisait rien.
Les référendums ont aussi été provoqués par la concurrence des régions « à statuts spéciaux » qui vous environnent
Il existe en effet en Italie cinq régions à statut d’autonomie spéciale, à la fiscalité avantageuse, dont le Trentin Haut-Adige et le Frioul Vénétie-julienne qui bordent au nord et à l’est la Vénétie. Ce qui nous confère l’impression d’avoir comme voisins des Italiens de « catégorie A » alors que nous ne serions que des Italiens de « catégorie B ». Par exemple, nous partageons les Dolomites avec nos voisins du nord, mais nous ne pouvons pas offrir les mêmes services aux touristes. Nous partageons aussi des routes : dans leur zone de leur compétence, tout y est parfait. Pas chez nous, ce qui n’est pas dû à une mauvaise gestion, seulement à des ressources financières limitées.

Qu’est-ce qui sépare la Vénétie de la Lombardie ?
C’est une question identitaire, en fait : la Vénétie a une histoire et un sentiment d’appartenance bien plus marqués que la Lombardie. La Sérénissime a mille ans d’histoire et en Vénétie, nous n’avons pas de métropole, contrairement à la Lombardie. Les métropoles sont le cancer de l’Europe : dans ces villes globalisées, sans identité, existent seulement l’individualisme et le nihilisme. Ce n’est pas un hasard si à Milan il y a eu très peu de participation au référendum. On retrouve le même phénomène dans les villes moyennes de Vénétie, comme ici à Vérone, où le taux de participation a été plus bas que dans les périphéries et les campagnes. L’identité est plus forte en province. Ainsi le FN à Paris, c’est zéro ; l’Ukip à Londres, c’est zéro ; Alternative for Deuchland à Berlin, c’est zéro ; le FPÖ à Vienne, c’est zéro. Les métropoles sont les lieux de la globalisation et du multiculturalisme. Politiquement, elles sont devenues nos ennemies, parce qu’elles sont tenues par le politiquement correct. Nous devons trouver le moyen que ces villes redeviennent nos amies.
La bataille à venir se joue entre les identités et le multiculturalisme ; entre le citoyen du monde et l’homme à l’identité spécifique
C’est un phénomène européen : le géographe français Christophe Guilluy a mis en lumière ce combat des métropoles globalisées contre les périphéries ; à l’occasion du Brexit l’anglais David Goodhart, lui, a nommé cela l’affrontement des anywhere et des somewhere.
Oui, ici c’est la même chose. La bataille à venir se joue entre les identités et le multiculturalisme ; entre le citoyen du monde et l’homme à l’identité spécifique. Moi, j’habite Bruxelles mais je reste véronais. La Ligue, partie du Nord est arrivée jusqu’au Sud : mais le véritable combat à venir, et j’en ai parlé à Matteo Salvini [le président de la Ligue, ndlr], est de créer une force politique européenne. Le modèle des identités n’est pas seulement italien, du nord ou vénitien. C’est un modèle européen. Et plus, pensons aux États-Unis : New York vote Clinton comme Los Angeles. Le type d’électeur de Trump en revanche est le même que celui qui a voté pour l’autonomie en Vénétie. Nous devons sortir de notre petite réalité italienne, et créer une force qui lutte contre le multiculturalisme au niveau le plus large. Unir les forces contre la globalisation, au contraire de l’Internationale communiste où tout le monde était identique. Ici, nous sommes tous différents et c’est notre orgueil. Vous êtes français et moi je suis véronais et italien. Quand je viens en France, je veux voir des Français et pas seulement des McDo.
Le succès du référendum n’est pas dû seulement aux électeurs de la Ligue.
Nous n’avons en effet pas 57% d’électeurs en Vénétie. Beaucoup qui ne votent pas pour nous ont contribué à cette victoire, parce la volonté d’autonomie et de fédéralisme sont populaires. Le nord a toujours compté beaucoup de communes et de collectivités locales : essayer de les dissoudre dans un État unitaire a été un drame. Ce n’était pas tant l’unité qui était une erreur que la façon dont elle a été faite. Comme la construction Européenne aujourd’hui. On réitère à un autre niveau ce qui s’est passé ici il y a 150 ans. Nous sommes en train d’imposer quelque chose contre le sentiment des peuples. Cela crée du despotisme, le despotisme crée la mort et moi je suis contre la mort.
Vous parlez de l’Europe : mais quelle Europe voulez-vous ?
L’Empire romain et le Saint-Empire possédaient une structure fédérale : chaque zone gardait une part d’autonomie. C’était un bon modèle. Il faut réhabiliter les petites patries dans des États centraux recentrés sur leurs compétences strictes, et ensemble nous pourrons nous confronter au reste du monde. Voici une forme d’Europe qui peut marcher. Et même plus, encore une fois : dans la grande bataille contre la globalisation, l’ultra-capitalisme et les valeurs de la gauche, nous devons sortir du cadre européen : discuter avec la Russie, une bonne partie des États-Unis, et chercher un modèle culturel qui fournisse une base commune pour gagner la bataille. Ils ont leur sous-culture, qu’ils essaient de faire progresser avec leurs mass media. Nous devons proposer une alternative de société avec nos cultures, nos identités et nos traditions, différentes selon les régions et les pays. Il n’est plus acceptable que le libre marché engendre la migration des peuples, ou ces choses dégueulasses auxquelles on assiste comme la création de ghettos dans les villes. Il faut en réponse que nous devenions un mouvement international. C’est difficile je le concède : au début, personne à la Ligue ne m’écoutait, on me prenait pour un fou. Et puis j’ai présenté Marine Le Pen et Salvini…
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Comment analysez-vous le référendum catalan ?
Je pense que ç’a été une erreur, ils auraient dû discuter avec l’État central espagnol. De plus, j’y décèle une subtile idéologie de gauche que je n’aime pas, celle des républicains contre la monarchie. Et cette manifestation en faveur de l’immigration à Barcelone ? J’ai du mal à comprendre comment un identitaire peut réclamer plus de soutien à l’immigration. Ils ont souffert de Franco, et je sais que c’est une réaction au franquisme, mais l’on ne construit rien sur l’esprit de revanche. Mais de toute façon, un autonomisme ne peut pas avoir des bases de gauche : la gauche c’est le mondialisme et le combat pour la globalisation. C’est un contresens. Notre bataille identitaire à nous exalte les identités : je le répète sans cesse, l’État italien a été créé contre la tradition et les identités locales. L’amour de la patrie ne s’est pas développé avec la construction moderne de l’Italie : je suis convaincu qu’il y avait un sentiment d’italianité bien plus fort avant l’unité nationale. Je suis convaincu que revenir aux territoires fera aimer le fait de se sentir italien. Le fondement culturel de notre bataille est donc bien différent de celui des Catalans. Si je prends un autre exemple : les Kosovars se sont déclarés indépendants, mais ce ne sont pas mes amis. Là-bas, mes amis ce sont les Serbes. Les autonomies et les indépendances ne sont pas toutes les mêmes partout, et nous ne sommes pas tous amis. De plus, l’indépendance n’est pas en elle-même la solution à tous les maux : si l’on ne renforce pas l’identité même avec l’indépendance, l’on demeure toujours esclave de la globalisation.
La famille est la cellule de base pour la création d’une nouvelle Italie, et d’une meilleure Europe.
Ça donne quoi aujourd’hui une région administrée par la Ligue ?
C’est une administration optimale : les deux régions gérées par la Ligue sont les plus productives d’Italie, et les plus généreuses fiscalement. Au niveau européen, ce sont les régions les plus riches. Si toutes les régions d’Italie étaient égales à la Vénétie et à la Lombardie, nous pèserions le poids politique de l’Allemagne aujourd’hui en Europe.
En mars prochain, les Italiens éliront leurs députés. Quels sont vos pronostics ?
Je pense que nous obtiendrons d’excellents résultats si nous parvenons à expliquer cette bataille à venir entre identité et globalisation. Ce n’est plus le centre-droit contre le centre-gauche. Nous devrions réussir à gouverner, avec un programme centré sur l’identité, la lutte contre les multinationales, contre les grandes banques, contre cette Union européenne. Mais nous devons avoir une vision à vingt ans : il faut certes parler de diminution des impôts, c’est important pour les citoyens, mais il faut penser sur le long terme, je l’ai déjà dit à Salvini. Nous avons par exemple une grave question de démographie en Italie. Nous devons comprendre que les familles sont fondamentales pour notre société. La famille est la cellule de base pour la création d’une nouvelle Italie, et d’une meilleure Europe.
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