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Roger Nimier : le prince des hussards a cent ans

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Publié le

11 décembre 2025

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Il fut sans doute le plus flamboyant des Hussards, et sa mort en Aston-Martin constitua en grande partie la légende, quelque peu idiote, d’un James Dean de la droite littéraire. Plus important, Roger Nimier était un véritable écrivain qui, en son style, mêlait la rigueur superbe des moralistes français sans jamais oublier d’être innovant voire moderne. Il était donc nécessaire de réunir ses œuvres : c’est chose faite avec ce Quarto Gallimard dirigé par Marc Dambre, spécialiste incontournable de Roger Nimier.
© Alamy

Qu’est-ce qui a fait naître ce Quarto Gallimard ?

Il y avait à l’horizon le centenaire de la naissance de Roger Nimier. Son œuvre étant dispersée entre les textes parus de son vivant et les posthumes, j’ai profité de l’occasion pour en constituer une sélection dans les limites qui m’étaient accordées. Cette édition se divise en quatre volets : romans, essais, critique littéraire et chroniques. Ayant des relations de confiance avec ses enfants, Martin et Marie, il n’y a pas eu d’obstacle à la parution de ce Quarto Gallimard, et c’est tant mieux : de nouvelles générations, mais les autres aussi, peuvent désormais découvrir, ou redécouvrir, ce personnage à contre-courant.

Nimier est finalement peu connu à côté des figures dominantes de Camus et Sartre, de celles du Nouveau Roman, mais aussi, plus tard,
de Modiano ou de Houellebecq. Pour le comparer à un autre hussard, Michel Déon lui-même reste plus connu du grand public que Nimier. Comment l’expliquez-vous ?

Dans le cas de Michel Déon, il a eu la chance et la sagesse de vivre bien au-delà de la jeunesse, et donc de donner une œuvre de la maturité, contrairement à Nimier. On ne peut que le regretter, puisque son tempérament artiste et inventeur (il est le fils de l’inventeur de l’horloge parlante !) l’aurait encore poussé à écrire des livres étonnants. Il s’apprêtait à créer des œuvres assez neuves sur le plan formel : on le voit déjà dans certaines esquisses de ses romans non-publiés. Il aurait montré des choses nouvelles : certes dans la tradition des moralistes français, d’un côté, mais aussi moderniste de l’autre, avec des récits de rêves, l’utilisation du journal, etc. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Joyce était à ses yeux un si grand écrivain. Nimier avait encore beaucoup à créer.

Nimier, qui était synonyme de mépris pour certains auteurs contemporains, était également capable d’un grand don d’admiration. De Céline à Bernanos en passant par Marcel Aymé, Jouhandeau, Morand et Chardonne, entre autres, il s’est beaucoup battu pour que perdurent et parfois renaissent des écrivains qui, eux, étaient oubliés ou décriés. Comment expliquez-vous qu’il fut plus aimable
avec ses pères qu’avec ses frères ?

Nimier avait un fond combattif, et lorsqu’il n’écrivait plus de livres, cette part de lui-même se retrouvait dans le caractère un peu rude de sa critique littéraire. Parfois même jusqu’à être injuste pour provoquer des réactions. Il y a chez Nimier une forme d’irrespect naturel qui naît de sa désinvolture, marque de l’esprit aristocratique qui était le sien. Il ne faut pas oublier non plus son côté farceur et mystificateur. Mais il est vrai qu’il savait être aussi un ardent défenseur de ses admirations littéraires et qu’il a fait beaucoup pour eux, Louis-Ferdinand Céline en tête.

L’enfance et l’adolescence sont des sujets centraux de l’œuvre de Nimier. Quel est son rapport à cela ?

Devant l’enfance, il semble avoir éprouvé un mélange de tendresse, de nostalgie et d’amusement émerveillé. On le voit dans Les Indes galandes, les contes de Noël (« Frédéric, d’Artagnan et la petite Chinoise ») ou A & E (Bal chez le gouverneur, l’Herne). L’adolescence est l’âge du complot (Perfide, réédité en Folio) comme de la naissance du mal de vivre et de l’impatience, du défi (Les Enfants tristes). 

Nimier donnait l’impression à certains d’être un peu poseur, qu’en était-il à vos yeux ? Sa fureur froide et hautaine n’était-elle pas, en partie, un costume, une parade pour garder le monde à distance ?

Nimier n’était vraiment à l’aise que parmi ses amis proches et ses complices de travail. Ceux qui l’ont bien connu le décrivent parfois comme timide ou gauche en dépit de ses insolences et canulars. Il avait certainement besoin de se masquer pour se protéger des autres. D’où peut-être le sentiment qu’il était poseur. Il n’aimait pas « le monde », tout particulièrement ceux qui faisaient «?les importants?». Il s’ennuyait très vite quand rien d’intéressant ne lui paraissait se jouer.

« Il y a chez Nimier une forme d’irrespect naturel qui naît de sa désinvolture, marque de l’esprit aristocratique qui était le sien. »

Marc Dambre

Un autre des thèmes des livres de Nimier est celui de la difficulté à trouver comment pénétrer de plain-pied dans la réalité et la vie. De Sanders à Malentraide, ils sont comme à côté, ne parvenant jamais tout à fait à toucher le réel. Y a-t-il quelque chose de similaire dans la vie de Roger Nimier ?

Ne pas être «?de plain-pied?» avec la réalité caractérise souvent l’artiste. Le rêve, la fantaisie, l’imagination sont en rupture avec le quotidien le plus souvent. Gros mot que celui d’«?artiste?» pour Nimier?? Seulement en apparence… Ne demande-t-il pas que l’on «?considère la littérature comme l’un des beaux-arts?». Et c’est un peintre qu’il choisit pour personnage principal dans Histoire d’un amour.

Cette hésitation entre le bon côté de l’Histoire (son engagement volontaire dans les hussards de 1944, son souhait de voir de Gaulle prendre le pouvoir après-guerre et en 1958) et celui des vaincus (son attrait pour la monarchie, par exemple, ou bien sa proximité avec Paul Morand) se retrouve dans Les Épées et Le Hussard Bleu, que pouvez-vous en dire ?

Le 11 novembre 1940, alors élève de première, Roger Nimier participe à la manifestation Place de l’Étoile face à l’occupant. Il vient d’avoir quinze ans. Sa correspondance de lycéen confirme son opposition au pétainisme et à la grande presse collaborationniste. Son gaullisme, apparu dès le début de l’Occupation, est confirmé après-guerre par son cheminement avec le R.P.F. et par sa participation au mensuel Liberté de l’esprit. Ce compagnonnage se développe littérairement dans Le Grand d’Espagne, par exemple avec le dialogue Bernanos-Malraux. Une telle orientation s’accorde avec sa sensibilité monarchiste et sa déférence à l’égard de Pierre Boutang.  Quant à son attitude d’après-guerre face à la Collaboration, il faut distinguer. Nimier prend toujours en considération la souffrance matérielle ou morale des condamnés. Il la met en regard avec l’exaltation lyrique et le manque d’humanité du côté des vainqueurs triomphalistes. Pour la même raison, il apprécie la «?générosité?» de Mauriac à l’égard de Brasillach en 1945, et il assistera en 1958 à l’enterrement de Pierre-Antoine Cousteau, quitte à déplaire beaucoup aux Gallimard qui l’emploient. À la différence de Jacques Laurent et de Michel Déon, il n’a pas souffert d’un engagement sous l’Occupation et n’éprouve pas d’amertume. Il ne se sent pas du côté des vaincus à la fin de la guerre. Il dispose d’une liberté d’esprit que ne peuvent partager ses aînés. 

Sa grande intelligence originale ne l’a-t-elle pas rendu meilleur, ou du moins ne s’est-elle pas développée plus à son aise dans un essai comme Le Grand d’Espagne que dans ses romans ?

L’œuvre de Nimier est une œuvre de jeunesse qui s’affirme sur plusieurs fronts à la fois. Mais elle n’a pas connu la maturité. Elle n’en comporte pas moins des sommets.  Et tout texte de lui ou presque fait entrer dans l’intimité d’un véritable écrivain. Il a eu le temps de démontrer qu’il était capable d’exceller sur plusieurs registres?: essai, chronique, roman, histoire, conte de Noël, critique littéraire. Et c’est aussi un épistolier.

Son œuvre est peuplée de phrases assassines à l’encontre des femmes. D’aucuns diraient misogynes. Pour autant, il n’a jamais cessé d’être un homme couvert de femmes. Pouvez-vous nous éclairer là-dessus ?

Rien de plus ambigu que la misogynie. Il faut aimer beaucoup les femmes paraît-il pour être misogyne. En littérature, d’une phrase sur les femmes à un sentiment fort et à une conviction, la distance est immense. Une phrase peut servir de défense ou d’attaque, de parade ; il n’a pas pour autant une pensée arrêtée. Dans la vie, sans même chercher à séduire, Nimier séduisait. Mais il y a aussi chez lui une tentation de la tendresse. Un signe : ses derniers romans s’intitulent Histoire d’un amour et D’Artagnan amoureux…  Qu’il ait été lui-même cruel parfois, c’est une évidence, d’autant qu’il avait un goût prononcé pour la provocation ou pour le jeu.


OEUVRES, ROGER NIMIER, Quarto / Gallimard 1216 p., 32€

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