Skip to content

Ryan Adams : rédemption d’un maudit

Par

Publié le

4 février 2024

Partage

Le 3 juillet 2020, la star du rock country Ryan Adams présentait des excuses publiques et affirmait suivre une thérapie. L’année précédente, en pleine vague #MeToo, il avait été accusé de comportement abusif par de nombreuses femmes de son entourage, dont son ex et une mineure. Depuis, silence radio dans les médias. Et pourtant, aujourd’hui, le maudit, sevré, vient de nous livrer cinq albums comme une grande offrande expiatoire. Alléluia.
© DR

Ryan Adams a beaucoup déçu. À mesure de son immense talent. Ryan Adams n’est pas un garçon sain. Sans doute n’est-il pas non plus un chic type. Il est même certain que Ryan Adams a fait du mal autour de lui. Fréquenter de près quelqu’un qui se drogue autant n’a jamais été une bonne idée. Éloignez vos enfants de cette race d’hommes si vous voulez tenter de conserver une famille en bonne santé (il n’est pas certain que cela existe). Cela étant dit, revenons à notre mouton qui depuis 2019 est sur la liste noire des indésirables.
Pourquoi? Parce que cette brebis égarée a usé de son pouvoir et de son influence pour manipuler plusieurs femmes. Vous l’avez compris, Ryan Adams s’est pris une vague MeToo en pleine gueule. Une puissante vague qui l’a depuis englouti et fait sombrer dans l’abîme des parias.

Lire aussi : [Musique] Bleachers : tout le charme de l’Occident

Comme le disait Scott Fitzgerald, il y a les heureux et les damnés. Et si Ryan Adams n’a pas le profil d’un être qui fut un jour heureux, il y eut un temps où ses albums se vendaient, où les critiques musicaux ne cessaient de vanter son génie et de le prier de s’entretenir avec eux. Tout ça est terminé. C’était hier. Aujourd’hui, on peine à trouver un article à son sujet dans la presse du monde entier. La télévision ne l’invite plus. Son label l’a jeté. Il est seul. Seul, mais productif comme jamais il ne l’a été. Depuis ces affaires, c’est-à-dire depuis cinq ans, Adams a sorti treize albums. Oui, treize. C’est, pour un artiste de cette renommée, un fait d’une extrême rareté. Il est sobre depuis maintenant plus de deux ans. Sa terrible chute est pour beaucoup, comme souvent, dans son désir de rédemption. Et si Ryan Adams est loin des paradis artificiels et du succès, il l’est donc aussi de leurs enfers.

De l’autodestruction à la profusion

En janvier dernier, il sortait d’un coup d’un seul, le même jour, cinq albums. Du jamais vu. On aurait pu penser que cette démence créatrice serait synonyme d’une baisse de la qualité de ses compositions: ce n’est pas le cas. Il semblerait même que l’énergie qu’Adams dépensait à se détruire lui et les autres soit désormais utilisée pour écrire des chansons par centaines. Et bonnes, par-dessus le marché. Comme tous les obsessionnels, Ryan Adams creuse un sillon. Ou plutôt, des sillons. Chacun de ces cinq disques montre l’une de ses facettes. Quand Star Signs est tout en délicatesse, plein d’arrondis, de rondeurs raffinées, de tendres odes et de ballades aux mille nuances, l’album 1985 est rebelle, acide et amer à la fois, agressif, rendant hommage au punk et au hardcore de son adolescence, des Replacements aux Minutemen en passant par Husker Du. En 28 titres, dont la plupart de moins d’une minute trente, jamais on n’avait entendu le troubadour torturé exprimer une si grande fureur musicale, qui, toujours, est compensée autant qu’augmentée par son sens des mélodies. À bientôt cinquante ans, et avec une urgence rafraichissante, Ryan Adams évacue dans cet album beaucoup de démons.

Embrasser sa mélancolie

Sur la pochette de Sword & Stone, Ryan Adams laisse apparaitre sa peau nue et les nombreux tatouages qui la peuplent. La tête baissée, comme un chevalier recevant l’adoubement, il tient dans ses mains une large épée d’un autre temps. Quelle est la signification de cette image? Il n’est pas certain que nous le sachions. L’album, en tout cas, est encore une réussite et encore une fois dans un nouveau registre. Celui des guitares claires (qui rappellent parfois celles de Johnny Marr, parfois celles de Tom Petty), des airs efficaces et pop, des réverbérations 80’s et des refrains évidents et salvateurs. Pour le quatrième album, « live » cette fois, c’est une reprise du disque phénoménal Prisoner. À mes yeux, c’est sans doute l’album le plus marquant de toute sa carrière (beaucoup semblent adeptes de ses deux premiers disques, Heartbreaker ou Gold – grand succès du début des années 2000). Lors d’un concert acoustique, Ryan Adams a voulu reprendre entièrement Prisoner, accompagné d’un claviériste. Ce chef-d’œuvre, dernier vaisseau d’avant le scandale de 2019, est restitué avec une force et une honnêteté qui est poignante. Rentrez d’une journée désastreuse, le corps harassé, n’ayant plus goût à rien, marchant la tête baissée dans les rues sales, fermez votre porte à clé, ouvrez une bouteille d’un vin de Bourgogne, allongez-vous dans votre canapé aussi fatigué que possible, et mettez ce disque à un volume qui devrait agacer vos voisins (ou meurtrir le silence, si vous êtes en campagne), je vous fais une promesse: un voyage merveilleux vous attend.

Lire aussi : [Musique] Post-punk : la résurrection

Cet album, symbole suprême du sentiment doux-amer, ne se moque pas de votre mélancolie, il l’embrasse et c’est en la comprenant si bien, en ne faisant qu’un avec elle qu’il la fait ainsi diminuer. Sans artifices de production, il y a là, nu et face à un public, une grande partie du talent de Ryan Adams. En atteste aussi ce concert de trois heures, l’année dernière, à la Cigale. Inoubliable moment suspendu où tour à tour il s’adressait à un spectateur, se souvenait d’écouter les Doors dans sa jeunesse, quelque part dans les collines au-dessus de Los Angeles, avant de se lancer d’un medley du groupe de Jim Morrison pendant trente minutes. Je m’en souviens, je m’en souviendrai, je l’espère, toujours. Un ami qui m’est cher m’attendait alors dans un bar à dealers de Pigalle. Une fois face à lui, dans la rue froide, mon visage était encore embrumé par l’éblouissement dont j’avais été témoin. Ce disque, Prisoner (live) vous donnera une idée de ce que j’ai vécu ce soir-là.

En 28 titres, dont la plupart de moins d’une minute trente, jamais on n’avait entendu le troubadour torturé exprimer une si grande fureur musicale

Les oublieux seront oubliés

Il faut aussi parler, pour terminer, de l’album Heatwave. Pas mon préféré, mais loin d’être à jeter. On retrouve un rock plus gras, plus lourd. Avant que l’on parle de compilation, on utilisait, à la fin du XIXe ou au début du XXe siècle, le terme de « mélange ». Voilà ce qu’est ce disque. Des solos de rock gras succèdent à des chansons courtes qui rappellent Black Flag; ailleurs, c’est un hymne presque glam-rock ou bien une chanson qui rappellerait du Big Star avec des couilles proéminentes. Tout n’est pas du meilleur goût, mais il est intéressant d’entendre Ryan Adams dans cet univers qu’on ne penserait pas le sien. Encore une fois, il y a là un hommage à ses admirations d’antan. J’ai toujours aimé admirer; et ceux qui ne craignent pas, même célèbres, d’avouer publiquement leurs admirations me sont sympathiques, instinctivement. Rendons hommage à nos maîtres d’autrefois, qui, moins que nous, seront sans doute un jour oubliés, eux aussi. Ryan Adams m’accompagne depuis plusieurs années, partout, en vacances, dans les banlieues tristes ou chics, toussotant sous la pluie ou riant sous le soleil d’Antibes, je me devais donc, envers et contre tous, de lui rendre hommage, tandis que tout le monde s’honore à l’oublier. Et si les ratés ne vous rateront pas, les oublieux seront, eux, les premiers oubliés.

Les cinq albums de Ryan Adams sont en vente uniquement sur le site paxam.shop et disponible en streaming sur les plateformes.

1985 Heatwave
Sword & Stone Star Signs
Prisoner

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest