DIVA TERMINALE
HEIDSCHI BUMBEIDSCHI, 16 MOMENTS DE MA VIE, Ingrid Caven, Tricatel, 13,99 €
Muse de Fassbinder puis de Jean-Jacques Schuhl qui lui consacra un livre à son nom récompensé du Goncourt en 2000, Ingrid Caven est la dernière diva germanique, fille de Marlene Dietrich, « chic-à-mort », « todchic » comme le scande Schuhl, froide et fatale, avec ses longues robes noires, sa blondeur tranchante, sa voix envoûtante, sensuelle et voilée, ses airs d’ultime Lorelei née des cataclysmes du XXe siècle. À 86 ans, elle offre un genre de bilan étrange de sa longue et surprenante existence avec ce florilège de seize moments racontés, chantés, joués, incantés, psalmodiés, en français ou en allemand, sur le fond musical expérimental composé par Les Molforts, le groupe du cinéaste Albert Serra à l’origine de ce projet si singulier. Quelques textes sont de Schuhl, la plupart de Caven, et l’on passe de son premier tour de chant à l’âge de 6 ans, pour la Wehrmacht, une nuit de Noël durant la guerre, à des souvenirs de Blanche-Neige, des usines de Saarbruck, de psychanalyse, de ses débuts au cinéma ou d’un café à Paris. Le résultat est assez hermétique, évidemment, rappelle les derniers disques de Nico ou de Diamanda Gallas avec un côté « cinéma aveugle » et une classe supérieure, mais si on se laisse embarquer, alors vraiment, oui, le paysage se révèle fascinant. Romaric Sangars

BEAU ET BRUTAL
NIGHT LIFE, The Horrors, Fiction/Virgin Music, 12,99 €
Quand j’ai découvert The Horrors, avec leurs skinny jeans et leurs coiffures improbables, ils officiaient dans une sorte de garage-punk, chic et sale à la fois. C’était la hype. S’ils étaient mineurs musicalement, ils étaient en revanche majeurs sur les couvertures des magazines musicaux à la mode de l’époque. Après un album magique (Primary Colours) et une première mutation réussie (Still Life), ils avaient continué leur voyage, accumulant les métamorphoses sans jamais parvenir à impressionner complètement à nouveau. Ils sont de retour, sous une forme encore inédite : industrielle et brutaliste, dirais-je. Night Life sortira le 21 mars prochain, et l’on aura déjà pu découvrir le bijou « More Than Life », titre méchant comme du poison et froid comme les murs d’une centrale électrique posés au pied d’un lac artificiel. Bret Easton Ellis, dans son dernier (et meilleur) roman, Les Éclats, raconte son adolescence à Los Angeles dans les années 80, à coups de bande-son, de chansons marquantes : on aurait souhaité pouvoir ajouter ce titre à la nôtre et continuer de l’entendre résonner au moment où les épaves endormies doivent déguerpir de leurs canapés fatigués, à l’heure de l’aube navrante. Emmanuel Domont

À BOUT DE SOUFFLE
TAKE 01, Ferdi, Dabeull records, 15,99 €
Si la triste période du Covid a été une source de querelles intestines déchirantes, on oublie qu’elle a aussi été le moment où, sur les réseaux sociaux, le saxophone – cet instrument du diable – fit son retour. Nous ne comptons plus le nombre de joueurs langoureux qui, à leur balcon, offraient à leur « commu » les interprétations les plus insipides de standards de la varièt’ (parmi lesquels l’immarcessible solo de « Careless whisper »). Cinq ans plus tard, le phénomène internet s’est transformé en produit de masse prétendument chic en la personne de Ferdi, que nos confrères toujours enclins au conformisme le plus caractérisé qualifient d’une seule voix de « jeune prodige du saxophone qui dépoussière le jazz ». Comme nous pouvions nous y attendre, l’interprète nordiste – sorte de Richard Clayderman à vent – nous propose dix pistes moins originales les unes que les autres. Ça sent le whisky bon marché, la gourmette et la Tesla de location à l’arrière de laquelle sont conçus les enfants non-désirés. Dix titres pour une bande-son de polar érotique ou musique d’attente pour la ligne téléphonique d’un service administratif quelconque dont l’écoute nous oblige à nous demander : était-il vraiment nécessaire de dépoussiérer tout ça ? Nicolas Pinet






