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Stéphane Rozès : Anatomie d’une crise

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Publié le

6 septembre 2024

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Après des Jeux olympiques réussis, la rentrée politique risque fort de ressembler à une vilaine gueule de bois. Président minoritaire et mal-aimé, Assemblée explosée façon puzzle, budget impossible à voter… Comment peut-on sortir de l’ornière ? Éclairages avec le politologue Stéphane Rozès, président de la société de conseil Cap, ancien directeur général de l’institut de sondages CSA et auteur de Chaos, essai sur les imaginaires des peuples (éd. du Cerf).

Avec un peu de recul, peut-on savoir pourquoi Emmanuel Macron a dissous l’Assemblée nationale ?

Une décision visant à remettre en jeu sa légitimité politique est lourde. Le Président Macron saurait-il lui-même réellement bien faire la part des choses ? L’observateur et analyste doit se déprendre de la tentation de projeter ses visions, souhaits, reconstructions et post-rationalisation au regard de ce qui advenu après. Dans notre culture, tant politique, on prête toujours un grand machiavélisme aux princes alors qu’il faut faire sa part à l’impulsion et à l’instinct. De telles décisions cristallisent des dimensions psychologiques immédiates mais aussi des contraintes tactiques et anticipations politiques. Cette dissolution, comme celle de 1995 par le président Chirac, dont j’ai pu suivre en première ligne les méandres tels que relatés dans Histoire secrète de la dissolution, repose sur un quiproquo initial. Le président en « redonnant la parole au peuple » lui demande de sortir de ses contradictions. Au contraire, le peuple attend du monarque républicain qu’il s’explique, tire les leçons de l’impasse qui a conduit à la dissolution, qu’il réoriente son action en cohérence avec les attentes de la nation.

En 2024, il y a sans doute eu une réaction d’orgueil blessé à la suite du désaveu électoral des européennes et la volonté de reprendre la main en mettant au pied du mur les formations politiques et les Français. C’est que le fardeau présidentiel était bien lourd. Arrivait la perspective d’un impossible vote de la loi de finances par le Parlement en septembre-octobre cristallisant les contradictions du président Macron mais également celles de la France. Les gages qu’il voulait donner par conviction européiste et sa volonté d’un destin européen post-présidentiel nécessitait de s’attaquer au mur de la dette. En même temps, il voulait tenir sur un de ses rares engagements tenus de ne pas augmenter les impôts, notamment des catégories sociales le soutenant. Planait alors l’épée de Damoclès des admonestations et sanctions de l’Union européenne, des agences de notations, des marchés financiers, voire du FMI, rendant probable le rejet de son budget par la coalition de ses oppositions parlementaires : RN, LR et NUPES.

Face à ce précipice, la perspective de la dissolution lui a semblé être un pari gagnant dans tous les cas. Soit il était relégitimé avec une majorité parlementaire. Il pourrait alors, dans un pays ayant connu la jacquerie des Gilets jaunes soutenue par deux Français sur trois, s’attaquer aux dépenses en prenant des mesures de rigueur ultralibérales, quitte à remettre en cause le modèle social français. Soit il y aurait cohabitation et ce serait au nouveau gouvernement d’assumer et de résoudre l’impossible équation budgétaire de la responsabilité de laquelle Emmanuel Macron serait exonéré. En outre, les sondages donnaient jusqu’au lendemain du premier tour des législatives, le RN oscillant entre majorité relative et absolue. Alors, la cohabitation aurait, pensait-il, épuisé le RN et empêché ce dernier de l’emporter à la présidentielle, lui évitant d’entrer dans l’Histoire comme le président responsable de l’accession de Marine Le Pen à l’Élysée. On sait ce qu’il advint. La France est encore plus enlisée dans une crise politico-institutionnelle dont le président Macron est perçu en France et à l’étranger comme le principal responsable.

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L’Assemblée nationale va bientôt plancher sur la loi de finances. Impossible équation budgétaire ?

Un budget est l’engagement et l’expression de ce que l’État demande à la nation en matière de recettes pour faire face aux dépenses courantes et d’investissements pour construire l’avenir du pays. Le budget, comme la monnaie, ne sont pas des instruments neutres. Ils résultent des rapports sociaux d’une nation. Une loi de finance est la transcription législative d’une vision, d’une stratégie politique de l’exécutif permettant à la nation de dépasser ses antagonismes entre catégories sociales. La qualité d’un budget est gagée sur la capacité de déployer le génie national, de sorte de tenir ensemble compétitivité et innovation économiques et efficience du modèle social se renforçant les uns les autres.

Cet exercice est devenu depuis trois décennies peu à peu impossible. Sur l’essentiel, les gouvernants ne sont plus maîtres du destin de la nation. Les visions et stratégies dépendent dorénavant des gouvernances néolibérales de l’UE, au sens postnational. Elles sont contradictoires avec l’imaginaire de la nation, ses façons de voir, d’être, de faire et de ses intérêts. On assiste à un désemboîtement entre compétitivité économique et efficacité de notre modèle dans un contexte de demandes sociales exponentielles. Nos déficits deviennent abyssaux. L’État s’avère dorénavant incapable de distinguer dépenses et investissements. Les gouvernants ne sont plus des politiques mais des comptables transposant des directives venant d’ailleurs et contraires à ce que nous sommes.

La crise budgétaire condense la contradiction entre la nation française et l’UE. Notre imaginaire national est projectif et universaliste. Il construit l’avenir au travers de disputes politiques communes. Les gouvernances bruxelloises visent au contraire à contourner les souverainetés nationales en prétendant fusionner les peuples européens en les disciplinant au travers du respect de règles économiques et juridiques uniques et immédiates. C’est en France où la contradiction entre l’imaginaire national et l’UE est la plus criante, d’où notre rapide effondrement. Il ne tient pas seulement à la question du partage des efforts fiscaux ou de la volonté de réduire nos transferts sociaux. L’absence de souveraineté nationale explique notre crise structurelle.

« L’immigration économique est dorénavant vécue comme une insécurité culturelle remettant en cause nos us et coutumes » Stéphane Rozès

La participation record aux législatives n’est-elle pas la preuve que le peuple français, par-delà ses désillusions, reste un peuple éminemment politique ?

Absolument. Le peuple français est depuis des siècles politique. Quand les enjeux de la politique et des élections sont réels, alors il se rue aux urnes. Il faut distinguer le politique et la politique.

Le politique et sa centralité résultent de ce que, depuis les Celtes, les Latins et les Germains, ce qui va faire la France et assembler les Français, ce sont des passions politiques qui vont dénaturaliser la diversité de nos origines autour du monarque et de l’État qui a précédé la nation puis de la République. « La République une et indivisible, notre royaume de France » avait repéré Péguy. Derrière les apparentes diversités et oppositions de régimes ou camps politiques, notre histoire est traversée par une même aspiration au dépassement, de transcendance politique. La République n’est pas une simple démocratie.

La politique est la forme politico-institutionnelle que prend à un moment le politique. Depuis le Traité de Maastricht, l’État, en relayant les gouvernances de l’UE, s’est retourné contre la nation, son imaginaire et ses intérêts. Le contournement de la souveraineté nationale, condition de la souveraineté populaire, a asséché la démocratie. Les institutions qui font le lien entre l’État et la nation dysfonctionnent. La République s’affaisse, les passions tristes, les communautarismes et radicalismes prospèrent et la France s’effondre. Demeure le politique qui sommeille comme un inconscient collectif. Il faut peu de choses pour qu’il soit réactivé et que le peuple se réveille dans les urnes, lors d’une jacquerie ou d’un spectacle artistique ou olympique d’ampleur.

Lors des législatives, le RN était annoncé comme majoritaire, mais le front républicain a encore une fois fonctionné. Comment l’expliquer ? La démocratie a-t-elle été dévoyée ?

La démocratie est le pouvoir du peuple par le peuple. La volonté du peuple est souvent contournée. On l’a vu spectaculairement à propos de la souveraineté nationale, lorsque le « Non » au Traité constitutionnel européen de 2005, fut ignoré par le Traité de Lisbonne de 2008. Sur le moyen et long terme, ce sont les peuples qui orientent, sous contraintes, le cours des choses. Sur le court terme, des phénomènes peuvent donner un sentiment d’étrangeté. Ce fut le cas de l’entre-deux tours où le pays a semblé stopper la forte progression électorale du RN enregistrée lors des européennes et confirmée par les résultats du premier tour des législatives. Elle fondait les projections en sièges des instituts de sondages pour le second tour qui habituellement amplifient les résultats du premier, sauf aux législatives de 1978 pour des raisons endogènes à l’Union de la Gauche. Face à l’étrangeté, les observateurs et analystes recourent alors à des causes extérieures : les institutions, les médias, des pouvoirs…

Il faut prendre le temps de se décentrer pour revenir aux causes profondes, immanentes qui expliquent le cours des choses. Le cas du RN est révélateur de ce qui agit les peuples et des erreurs d’optique de leurs observateurs, singulièrement en France. Ce sont les expériences collectives des peuples confrontés au réel – résultant de l’agencement entre leurs imaginaires, leurs façons de voir, d’être et de faire pérennes et leurs formes religieuses, politiques, rapports sociaux et géopolitiques changeantes pour se mouvoir dans le cours des choses – qui font les représentations, positionnements, débats, disputes intellectuelles, idéologiques et politiques, les succès médiatiques, réticulaires et hégémonies culturelles.

Ainsi Marine Le Pen voulant accéder au pouvoir, a fait muter le FN enraciné dans les catégories populaires, en RN. De formation néo-fasciste, le RN est devenu bonapartiste, passant du nationalisme à la nation, de l’identitarisme au patriotisme. Le RN s’est conformé au bas. C’est ce dernier qui fait le haut. En France, pour des raisons historiques et anthropologiques, on pense au contraire que le haut fait le bas, que l’esprit fait le corps. Ce n’est pas le RN qui influence les autres formations ou ces dernières qui s’alignent sur lui. Les politiques et formations qui se rapprochent du barycentre idéologico-politique momentané de l’imaginaire de leur peuple se renforcent, ceux qui s’en éloignent déclinent. C’est la seule loi, qu’après quatre décennies d’exercice professionnel, j’ai repérée et qui permette de rendre raison de ce qui advient.

« Les gouvernances bruxelloises visent à contourner les souverainetés nationales en prétendant fusionner les peuples européens et en les disciplinant » Stéphane Rozès

La progression rapide du RN vient de ce que depuis les avant-dernières européennes, le FN devenu RN, ayant renoncé au « frexit », est devenu au travers de sa nouvelle articulation entre questions nationale et sociale, la formation la plus proche aujourd’hui du barycentre idéologico-politique de l’imaginaire français. Cela fut facilité par le fait que la gauche et la droite qui devenant néolibéraux, postnationaux, ont abandonné leurs fondamentaux historiques : la nation, la République et la question sociale. Elles ont alors décliné et le météore Macron s’est dispersé.  Cela explique les résultats du premier tour des législatives, la popularité de Jordan Bardella et Marine Le Pen et que 49 % des Français aient souhaité faire barrage au Nouveau Front Populaire, 47 % à Emmanuel Macron. Pourtant ce fut le front républicain contre le RN qui fut enclenché et qui surtout fonctionna.

Les raisons en sont idéologiques et psychopolitiques. Sous le feu des attaques et procès en « fascisme », le RN sur la défensive n’a pas su assurer ses arrières et répondre. Bien entendu, certains de ses candidats promus à la va-vite étaient en dehors du cadre républicain. Jordan Bardella et Marine Le Pen en convinrent. Surtout, la mutation du RN n’était pas achevée, ni son projet explicité. Les questions de la binationalité et d’abandon du droit du sol pour le droit du sang sont en dissonance avec l’imaginaire français projectif et universaliste. Les Français voient à la fois dans ces questions la promesse d’une nation intégratrice et universaliste et constatent depuis une décennie au travers les études d’opinion ne plus se sentir en France comme chez eux. L’hostilité à l’immigration économique ne procède plus seulement du fait qu’elle est vécue comme une concurrence sur le marché du travail pesant à la baisse sur sa rémunération, ou concourant à la dégradation du système social et à la délinquance, mais du fait que l’immigration économique est dorénavant vécue comme une insécurité culturelle remettant en cause nos us et coutumes.

Le délitement de la République au sommet de l’État et l’absence de possibilité de construire un avenir commun ont laissé un espace à l’emprise islamiste dans nos quartiers. Cette dernière est protégée idéologiquement et relayée par la petite bourgeoisie intellectuelle déclassée socialement et symboliquement convertie au wokisme anglo-saxon et victimaire, magnifiant des minorités opprimées dans certains médias, institutions et formations politiques comme LFI, les écologistes et au sein du PS et du PC. Le wokisme ne peut prendre au sein de la nation tant il est contraire à son universalisme. Il n’en demeure pas moins que si les Français pensent majoritairement que les immigrés ne veulent pas s’intégrer, que l’islam représente un danger pour la République : le RN doit préciser son projet et programme en matière d’intégration et d’assimilation souhaitée par les Français.

Enfin, la France, pays le plus déprimé au monde pour les raisons déjà évoquées, est apeuré. Le candidat Macron en a fait, avec la pandémie et la guerre en Ukraine, le principal ressort de sa victoire à la dernière présidentielle. Il a réitéré lors de la dissolution en agitant les menaces de « l’extrême droite » et de « l’extrême gauche », le RN et le NFP. Dans ce contexte, ledit « front républicain » a fonctionné selon le principe repéré par le comte de Lampedusa que l’« on préfère un malheur connu à une promesse de bonheur ». En outre, pour que le RN devienne une « promesse de bonheur », encore faudrait-il qu’il dise très précisément ce que ferait son gouvernement d’union nationale et avec qui il gouvernerait et quels seraient ses adresses et alliés en Europe. Sinon, une promesse RN évanescente apparaît comme une prise de risque démesurée pour une majorité de Français.

Vous avez beaucoup travaillé sur l’imaginaire des peuples. Les JO ont-ils offert une parenthèse bienheureuse, ou est-ce une vue parisienne ? Que peut-il se passer avec le retour dans la vraie vie ?

Si 85 % des Français ont été satisfaits de la cérémonie d’ouverture, et que l’engouement populaire a dopé nos sportifs, les faisant dépasser le record de médailles des JO d’ Atlanta ; c’est que la cérémonie d’ouverture, mise en scène par Thomas Jolly, puisant dans notre patrimoine et mémoire nationale, a réactivé esthétiquement et artistiquement notre imaginaire, notre aspiration au commun, notre volonté depuis de siècles « d’embrasser le monde » comme disait Malraux, en cohérence avec l’Olympisme réinventé par le français Pierre de Coubertin. L’engouement a été tel qu’il a fait passer sous les radars des Français le passager clandestin wokiste promu par le médiéviste Patrick Boucheron qui ne fait pas mystère de ses engagements postnationaux.

Cette ferveur artistique et sportive nationale et patriotique va rendre insupportable l’enlisement de la France et son ingouvernabilité issue des législatives. On ne gouverne pas longtemps le peuple français en le disciplinant par la contrainte ou la peur. La pression du pays, des milieux d’affaires, marchés et de l’UE va être forte pour vite résoudre la crise institutionnelle et de gouvernabilité. La France est dans une impasse et le président Macron apparaît comme le problème et non comme la solution. Celle-ci réside dans le fait de remettre la représentation politique en cohérence avec la nation au travers d’une présidentielle anticipée suivie par des législatives comme le permettrait l’esprit de l’article 5 de la Constitution, ainsi que l’analyse nombre de constitutionnalistes.

Demeure le problème de fond. Pas de France, pas de République de démocratie et concorde sans grandeur, sans souveraineté nationale. Macron était un néo-bonapartiste. Il avait la posture politique verticale d’un Bonaparte attendu par le pays, mais il la mettait en même temps au service du néolibéralisme, pour faire de la France une « start-up nation ». Quel que soit le titulaire de l’Élysée pour sortir de l’ornière, la France doit et peut dans le même mouvement par la politique redresser la France et réorienter les institutions européennes. Pour sortir de sa crise, l’UE doit être conforme à l’imaginaire européen qui est, depuis « Mare Nostrum » de faire de la diversité de ses peoples du commun en allant vers l’Europe des nations. Dans le monde actuel n’existent harmonieusement que les civilisations et peuples dont les gouvernants soient en cohérence avec leur imaginaire. Il faut restaurer les nations, sinon ce sera le chaos, les nationalismes et les guerres.

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