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Stéphanie Hochet : Jeanne, Gilles et moi

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Publié le

27 juin 2025

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Avec Armures, la romancière nous livre un essai composite tissant des liens entre une sainte, un monstre et ses parents ; pour un résultat mitigé qui révèle surtout les travers actuels.
© Romée de Saint Céran

Les premières pages d’Armures sont très belles, où Stéphanie Hochet s’imagine avec Jeanne d’Arc agrippée à sa monture, alors que la sainte galope vers Chinon pour rencontrer Charles VII, s’enivrant de vitesse et de découvrir cette vie d’aventure qui vient de s’ouvrir pour elle. Chaque époque se reflète dans les légendes qu’elle recycle, cette légende fût-elle historique. Si Mark Twain, à la fin du XIXe siècle, avait livré une Saga de Jeanne d’Arc somptueuse, où se vérifiaient son art de la mise en scène mais aussi tout le génie synthétique de son temps, capable de mêler souffle épique, sensibilité humaine, compilation scientifique, éclats divins et moments comiques dans une même œuvre aussi alerte que totalisante, Stéphanie Hochet, en privilégiant la subjectivité et l’empathie pour tirer vers une réflexion théorique tout en n’exploitant que certains fragments de l’épopée johannique, est typiquement du sien, par ses moyens, mais également – on le saisit au fur et à mesure du livre – par son esprit.

Surtout qu’un écrivain contemporain envisageant une aventure chrétienne fait généralement songer à un papou découvrant le poste de pilotage d’un Boeing

Littérature centripète

« C’est ainsi que je l’imagine, la rapprochant de moi pour tenter de la comprendre. » Par cette phrase, Stéphanie Hochet expose sa méthode, à l’opposé de la tradition mystique. Au lieu de se projeter dans le mystère de Jeanne d’Arc pour approcher celui d’un Dieu incompréhensible, l’autrice rapproche la sainte d’elle-même pour la comprendre sans avoir à s’éloigner de ce qui lui est déjà familier. Toute la logique centripète de la littérature actuelle est ici. Elle offre certaines qualités, en tout cas sous la plume d’Hochet, comme la présence sensible, le réalisme, qu’elle parvient à donner parfois à son sujet. Mais elle comporte un défaut majeur : celui de ne jamais ouvrir de brèches vers l’invisible ou l’insaisissable, mais de tout réduire en ramenant à soi. Surtout qu’un écrivain contemporain envisageant une aventure chrétienne fait généralement songer à un papou découvrant le poste de pilotage d’un Boeing. Au mieux fasciné par les commandes et les diodes, il n’y comprend pas grand-chose, d’autant qu’il pense le vol impossible. Alors rapidement, Hochet refait sans le savoir le procès de Jeanne d’Arc du point de vue anglais : c’est une affabulatrice, sauf que ses raisons sont nobles puisqu’il s’agit, par leur prétexte, de fuir le destin féminin de son temps. La figure de Gilles de Rais, compagnon de la sainte qui finira en tueur démoniaque et qui avait obsédé Huysmans comme Bataille, prend vite de l’ampleur, mais Hochet escamote aussi son drame et précipite sa mutation. Tout est rabattu sur des explications psychologiques à la fois anachroniques, mécaniques et linéaires.

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Roman familial systématique

Une fois la sainte et le monstre réduits à des équations simplifiées et digestibles par une conscience contemporaine athée, Stéphanie Hochet les ramène à sa propre configuration familiale. Sa mère, une caricature de sainte ; son père, un ogre. Le dispositif entier s’éclaire comme son fatal réductionnisme, puisqu’il s’agissait moins pour l’autrice d’éclairer un mystère du XVe siècle que d’élucider son propre roman familial. Sauf qu’elle n’entrave rien à la sainteté et que sa mère n’en est qu’une parodie perverse et masochiste. Quant à son père, s’il semble une brute sadique, quel rapport avec les vertiges spirituels auxquels Gilles de Rais fut soumis, lui qui côtoya le ciel et l’enfer ? La dernière page est percutante, la construction générale est audacieuse, mais cette manie actuelle de tout aplatir, réduire et absorber au trou noir d’une souffrance intime à l’origine (banalement) familiale gâche tout de même l’effort. Il s’agirait peut-être, comme Jeanne d’Arc, d’écouter parfois autre chose que sa propre voix.


ARMURES, STÉPHANIE HOCHET, Rivages, 224 p., 20 €

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