En quoi est-elle étonnante, et comment peut-on interpréter le conte enfantin et universel de Perrault sans en trahir l’esprit? C’est la démonstration que fait Pommerat. Franchi le premier obstacle, et seul défaut de la création, une voix off à l’accent féminin italien importun et inutile, le spectateur assiste à la mort de la chère maman de la « toute petite fille » qui croit l’entendre prononcer ces dernières paroles: «Ma petite fille, quand je ne serai plus là, il ne faudra jamais que tu cesses de penser à moi. Tant que tu penseras à moi tout le temps sans jamais m’oublier… je resterai en vie quelque part ».
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C’est ainsi que la jeune Sandra, rapidement renommée « Cendrier » par les méchantes filles de sa méchante marâtre, se met en tête de ne plus jamais ne pas penser à sa mère et se munit d’une affreuse montre-réveil destinée à le lui rappeler toutes les cinq minutes. C’est aussi pour se punir de ses rares oublis que Sandra accepte de devenir Cendrier, c’est-à-dire la bonne de la gigantesque maison de verre où elle habite désormais avec son père transparent et fumeur, sa monstrueuse belle- mère, bouffi narcisse, et donc les deux pestes instagrameuses qui ont raté leurs filtres. Rien n’est trop sale, rien n’est trop violent pour l’habitante de la cave qui est devenue la gardienne de l’existence de sa mère. Terrible quiproquo qui fait de la fille orpheline la mère de l’image de sa mère.
D’une profondeur magique
Comble de malheur, Sandra-Cendrier-Cendrillon – jouée par l’incroyable Léa Millet dont, dans la pénombre, on peine à distinguer l’âge véritable – est dotée d’une fée-marraine redoutablement maladroite et dépressive, qui ne sait pas vraiment faire grand chose. Et aucune petite souris à l’horizon pour l’aider.
Terrible quiproquo qui fait de la fille orpheline la mère de l’image de sa mère
Cependant, le miracle advient, toujours entre rires et drame, à travers la figure naine, obèse et rouquemoute du fils du roi. Le prince est lui aussi un enfançon sans mère, dont il croit fermement ce qu’on lui dit, savoir qu’elle est partie en voyage il y a dix ans et que des grèves de transport l’empêchent de rentrer. Tous les soirs, on lui annonce qu’elle va lui téléphoner. Tous les soirs, il la rate. Au bal donné en l’honneur du prince, Cendrier vêtue d’une vieille robe de sa mère, va finir par rencontrer celui dont elle ignore qui il est. De multiples, comiques et tragiques rebondissements plus tard, tout est bien qui finit bien.
Accessible à tous les âges, la pièce de Pommerat résonne d’intelligence et de finesse, et la mise en scène plus que somptueuse fait la démonstration qu’un usage habile de la vidéo est possible au théâtre, conférant ici des effets de profondeur magique. Cette pièce enfin, qui confine à la perfection, revivifie psychologiquement le conte de nos enfances, demeure parfaitement française dans son esprit, et rassérène le spectateur désabusé du XXIe siècle : la beauté est encore généralisable.
Cendrillon de et par Joël Pommerat, Théâtre de la Porte-Saint-Martin – Jusqu’au 19 juillet. Du mardi au vendredi, à 20 heures, samedi à 20h30, dimanche à 16 heures. De 12 € à 43 €.





