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Theodore Dalrymple : au chevet des plus pauvres

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Publié le

20 septembre 2024

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Les travaux du psychiatre anglais Theodore Darlymple démontrent avec finesse, érudition et humour les ravages provoqués par l’idéologie progressiste, et nous plongent dans la misère du « sous-prolétariat blanc ».

On se souvient de la magnifique et scandaleuse leçon que le vieil abbé de Torcy donne au jeune abbé d’Ambricourt dans Le Journal d’un curé de campagne : « Oui, aux pauvres. C’est à eux que le bon Dieu nous envoie d’abord, et pour leur annoncer quoi ? La pauvreté. Ils devaient attendre autre chose ! Ils attendaient la fin de leur misère, et voilà Dieu qui prend la pauvreté par la main et qui leur dit : “Reconnaissez votre Reine, jurez-lui hommage et fidélité” Quel coup ! » On s’en souvient et elle nous hante, car elle nous rappelle qu’ils existent encore des pauvres, des sans-dents, des cassos, bien qu’« invisibilisés » par les médias et déconsidérés par la fiction – ou alors réduits à la figure de l’opprimé du catéchisme socialiste, chanté des trémolos dans la voix sur des paroles des pères Hugo et Zola. Et quand on s’en soucie un peu, c’est pour lui faire comprendre à quel point ils puent et votent mal, à quel point on ne partage absolument rien avec lui, comme La Vie est un long fleuve tranquille ou Charlie Hebdo se sont amusés à nous les présenter, sans aucun salut possible. Nonobstant certains personnages de Patrice Jean ou d’Olivier Maulin, bien peu de choses nous permettent d’appréhender ces « nouveaux pauvres » (comme on dit « les nouveaux riches »).

C’était sans compter le très francophile Theodore Dalrymple alias Anthony Daniels, et ses deux recueils d’articles, Zone et châtiment et Culture du vide, publiés pour la première fois en français par les modestes mais néanmoins remarquables éditions Carmin. Deux livres qui nous plongent dans les décombres spirituels et moraux des classes populaires anglaises – et nous pressent, conservateurs français ayant déserté le champ social (comme on s’est détourné de l’école, de l’art ou des médias), de réfléchir à ce qu’il en est chez nous.

Dr. Daniels et Mr. Darlymple

Né en 1949, Theodore Dalrymple semble avoir mené une vie que nous pouvons qualifier d’aventureuse : d’abord comme médecin hospitalier dans les « grandes démocraties développées » d’Afrique, ensuite comme voyageur infatigable à travers l’URSS, la Corée du Nord, Cuba et allant jusqu’à achever sa carrière dans une contrée réussissant l’exploit d’être pour lui exotique et familière… l’Angleterre ! Ainsi fait-il penser à ce navigateur anglais – philosophe rêvé par Chesterton dans Orthodoxie – qui suite à une erreur de manœuvre découvre l’Angleterre en ayant l’impression de découvrir une île inconnue des mers du Sud.

C’est comme psychiatre à Birmingham, pour la prison et l’hôpital attenant, que Dalrymple officiera jusqu’en 2005. Autant dire que son poste d’observation sur le champ de ruines de la civilité lui a permis de voir et de méditer les conséquences in concreto de l’idéologie progressiste. Des conséquences qui ont le charme des sept plaies d’Égypte et l’allure des cavaliers de l’Apocalypse : ultra-violence, vagabondage sexuel, divorce, béton, alcool, drogue, tatouages, allocations et chômage.

Ainsi, l’œuvre de Dalrymple peut être rattachée à celles de nos plus éminents moralistes et lucides observateurs : le Finkielkraut de La Défaite de la pensée, le Millet de Chronique de la guerre civile en France, le Camus du Petit remplacement, le Jean Clair du Journal atrabilaire et de Terre natale ou encore Philippe Muray. Mais contrairement à ses homologues français, qui pensent le plus souvent le monde « par en haut » (hormis la reporter Florence Aubenas pour le sujet qui nous intéresse), c’est au cœur même de la misère que Dalrymple, fidèle en cela à l’expérimentalisme britannique, observe l’étendue des dégâts, toujours avec style, détachement, humour et une érudition bonhomme, jamais clinquante, toujours pertinente. Et en bon médecin, il nous propose un diagnostic lucide qui nous permet d’appréhender les ravages de la déculturation autrement appelée « ensauvagement ». La lecture de « Festivité et menace », authentique reportage-gonzo qui nous entraîne dans les tréfonds d’un samedi soir dans les boîtes de nuit de Birmingham « Sodome et Gomorrhe de série B » en donne un exemple aussi hilarant que consternant.

Le lecteur de L’Incorrect, qui a évidemment lu tous ces auteurs et qui partage naturellement leur constat sur l’état de la civilisation, peut légitimement penser qu’il n’y a rien de particulier à tirer des écrits de notre Anglais en blouse blanche. Tout a déjà été dit et on n’en peut plus de désespérer Billancourt, Versailles et Rambouillet. Mais passer à côté de ces textes serait une triple faute, à la fois politique, morale et littéraire.

Autopsie du sous-prolétariat blanc

Dalrymple dresse à travers ses brillants articles le portrait du « sous-prolétariat blanc ». La grande différence entre le nouveau pauvre et l’ancien, c’est qu’il jouit d’un niveau de confort jusque-là inédit dans l’histoire. Les promesses du matérialisme ont été tenues. L’État-providence s’y emploie à coups de logements sociaux et d’allocations. La figure de l’obèse résume parfaitement ce paradoxe : autrefois symbole de l’opulence, l’obèse était un épicurien libéral et bon-vivant ; aujourd’hui, c’est une maladie qui prospère au sein des populations les plus pauvres et les moins bien éduquées, habituées aux plats préparés bon marché, bourrés de sucres et engloutis devant un écran diffusant de mauvais divertissements. Non, leur pauvreté à eux est autre : elle est avant tout culturelle et morale.

En bon médecin, il nous propose un diagnostic lucide qui nous permet d’appréhender les ravages de la déculturation autrement appelée « ensauvagement ».

S’il est sans complaisance à l’égard de ses patients, commençant constamment ses consultations par leur rappeler leur part de responsabilité dans leur triste situation, Dalrymple n’en oublie pas non plus la responsabilité première des « élites » et de leurs idées « antisociales » sur cette population incapable de saisir distinctement le chaos dans lequel elle évolue. Une responsabilité qui se décline au moins sur quatre modes. Primo, leur bourdieusisme d’atmosphère, ou « culture de l’excuse » (c’est jamais l’individu, toujours la société) a été si bien entendu par ces nouveaux pauvres qu’ils sont dorénavant persuadés de ne rien pouvoir faire pour échapper à leur sort. Secundo, toutes les institutions sociales à même de recadrer ces vies (le mariage, la famille, etc.) sont officiellement ringardisées. Tertio, la révolte des élites décrite par Christopher Lasch : ces sous-prolétaires ont été abandonnés par ceux qui devaient être leurs bergers, ceux-ci s’achetant toutefois bonne conscience en les gavant d’allocations. Quarto, une sorte de « révolte des élites inversée » : leur relativisme moral et leur vulgarité esthético-culturelle, symbolisée par la promotion du rap, ne proposent plus aux pauvres d’exemples beaux, verticaux et vertueux à imiter pour s’extraire de leur condition. « La seule différence entre riches et pauvres, aujourd’hui, c’est l’argent », disait Gómez Dávila. Les voilà sans boussole et enfermés dans des trappes à pauvreté. Mais ne nous leurrons pas, ajoute Dalrymple : ces pauvres ne sont que le symptôme le plus spectaculaire d’un mal qui n’épargne plus aucune classe sociale.

So british

L’humour est une forme d’esprit typiquement british, tout comme la croyance très orwellienne en une common decency suffisamment forte pour endiguer le déclin – et en bon Anglais, Dalrymple pratique ostensiblement les deux. Cette défense non-idéologique des institutions, des préjugés et du sens commun, du seul fait qu’ils existent et qu’ils ont donc dû faire leurs preuves, est peut-être ce qui signe le plus l’anglicité du conservatisme de Dalrymple, s’inscrivant dans une riche tradition allant de Burke à Scruton. Mais c’est peut-être là aussi sa limite : la foi tacite dans une décence commune comme planche de salut apparaît d’autant plus facile que rien n’est dit sur son origine et ses composantes, et ce alors que tout l’ouvrage semble témoigner de sa disparition. Rien sur la religion, ni rien non plus sur l’amour comme force transformatrice et salvatrice. L’Anglais est pudique et rechigne à tout idéalisme, direz-vous.

Il n’en reste que Zone et châtiment et Culture du vide sont des ouvrages indispensables, amusants et érudits, qui apprennent à penser. S’ils ne proposent pas de méthode contre le chaos, la fréquentation de ces textes permettra à tout un chacun de développer une attitude – faite de calme, d’humour et de culture – nécessaire pour affronter les malheurs de notre monde. Au travail !


ZONE ET CHÂTIMENT, THEODORE DALRYMPLE, Carmin, 360 p., 22 €
CULTURE DU VIDE, THEODORE DALRYMPLE, Carmin, 360 p., 22 €

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