Le roman, en tant que genre, est-il fini ?
J’ai grandi avec l’idée que le roman était le passage obligé pour n’importe quel écrivain. Or, quand on regarde l’histoire de la littérature, on se rend bien compte que la primauté de certains genres littéraires dépend des époques. Les grands auteurs du xixe siècle, comme Jules Verne ou Victor Hugo par exemple, voulaient faire des grandes pièces dramatiques pour être reconnus. D’autres préféraient la poésie parce qu’il s’agissait du genre le plus noble. Alors, oui, effectivement, le roman, au xixe siècle, connaît son apogée, écrase sans doute, au xxe, la poésie et les autres genres, tout en arrivant à sa propre déconstruction. Et oui, on est arrivé aujourd’hui à un certain niveau d’épuisement de la forme romanesque, à tel point que des grands romanciers comme Houellebecq ne font qu’appliquer à notre époque le roman xixe. Mais finalement, il n’y a plus de grands romanciers qui me mettent par terre aujourd’hui…
C’est votre analyse générale, mais quelle est votre expérience personnelle ?
J’étais un grand lecteur de romans et j’ai perdu foi dans le pacte romanesque. On est quand même dans l’ordre de l’enfance quand on lit un roman et qu’on décide de faire « comme si c’était vrai ». Sauf que moi, tout d’un coup, j’ai perdu cette part d’enfance et je ne voyais plus que le côté artificiel. Pourquoi l’auteur a-t-il choisi ce nom-là et pas un autre ? Pourquoi son histoire se situe-t-elle ce jour-là ? Et cela a affecté ma propre écriture : j’ai écrit quatre romans, j’ai commencé comme ça, ce ne sont pas de très bons romans, parce que, peut-être que je me suis forcé à pratiquer ce genre, alors que ce qui me rendait fou, c’était l’arbitraire qui y régnait ! Finalement, j’ai réalisé que, dans mon pacte de lecture, ce qui était important, c’était de sentir l’authenticité, la vérité, une voix humaine qui ne triche pas. On me dira que dans la mémoire, on triche, que même dans le récit de soi, on s’arrange, qu’on laisse des pans dans l’ombre. Donc évidemment, c’est absurde de séparer absolument fiction et non-fiction. Mais tout de même, cette autre posture me parle davantage qui consiste à affirmer : « Bon, bah voilà, peut-être que je me trompe, mais j’assume ma subjectivité, j’assume ma voix, mon époque et ma position dans le monde ». C’est ce que j’avais envie de lire et à force de lire ce genre d’écriture, j’ai trouvé ma propre voie dans le récit, qui est le récit de soi. Effectivement, dans mes deux derniers récits, je parle beaucoup de ma famille, mais j’avais commis un essai auparavant qui commençait déjà à élaborer mon système, même s’il y avait beaucoup plus de parts d’essai dans cette histoire du sexe en solitaire, des grottes de Lascaux jusqu’à YouPorn en passant par les pénitentiels chrétiens du Moyen Âge, Sade ou Proust.
Mais dans cet essai, vous assumiez déjà une subjectivité…
Oui, je traitais mon sujet à travers mon prisme et je ne mentais pas sur mes raisons et mes limites. Pour La Grâce, j’ai dû interviewer quatre-vingts personnes au sujet de mon oncle franciscain, Christian, mais je parle en mon nom. Si des traits communs revenaient, il y avait plusieurs histoires de Christian, les gens avaient des chronologies différentes, des souvenirs marquants qui n’étaient pas les mêmes et selon d’autres versions. Donc le fait de dire « je », dans ce contexte, évite le mensonge de l’omniscience romanesque. De la même manière, j’aime quand les écrivains racontent le « making of » de leur livre. Cette honnêteté dans le processus d’écriture permet également de se défaire du mensonge romanesque.
Mais le mensonge, comme le masque, ne peut-il aussi relever d’une stratégie pour révéler les choses ?
C’est le « mentir vrai » d’Aragon. Ce n’est pas parce qu’on ment qu’on ne dit pas la vérité. Évidemment, il y a des grands romans qui disent des choses vraies… Les romans que j’adore encore lire, ce sont des romans-monde qui sont assez puissants, des romans qui parviennent à créer un univers entier régi par ses propres règles, avec ses propres écosystèmes, à un point que notre esprit critique ne peut même plus les questionner, La Montagne Magique de Thomas Mann, Cent ans de solitude de García Márquez, le Quichotte… À cette hauteur, tout marche quoi qu’il arrive, même si ce n’est pas crédible. C’est comme inventer un jeu. La littérature s’apparente beaucoup au jeu, un jeu avec des règles très précises, comme celles des échecs, du poker. Une fois qu’on s’accorde sur des règles précises et fixes, on peut s’amuser d’une manière formelle. Lorsque des écrivains inventent, avec leurs romans, des règles nouvelles et fortes, alors ils peuvent nous embarquer dans ce monde parallèle.
On crée souvent pour répliquer contre le monde dans lequel on vit, or notre monde est saturé de fictions. Est-ce en raison de ce genre de dialectique que l’authenticité et la subjectivité assumée prennent un relief nouveau ?
Tout à fait. C’est intéressant de voir comment les genres entrent en faveur ou défaveur selon les époques. Le succès du roman, ce qu’il portait de fantastique, c’était qu’avec ce petit rectangle de papier, on voyageait d’un coup dans des contrées lointaines, on traversait le temps, on découvrait des sociétés et des idées nouvelles. Cette richesse venait contrecarrer l’immobilité des vies d’alors. Aujourd’hui, dans un monde où, justement, en deux clics, on a accès à n’importe quelle information, n’importe quelle image, n’importe quelle illusion, où tout devient virtuel, le retour à l’authentique devient un besoin primordial. Récemment, j’ai lu mon livre pour un livre-audio, c’est moi qui l’ai lu, pas un acteur, parce que je trouvais très important d’incarner avec ma voix mon propre texte. J’ai découvert à cette occasion qu’il est désormais spécifié sur de nombreux livres-audio : « lu par un humain » ! Je pense que ça va bientôt être un label comme pour l’agriculture biologique !
Quel sera l’impact de l’intelligence artificielle, justement, sur la littérature de demain ?
Quand on s’amuse avec l’IA, qu’on lui demande d’écrire un texte à la manière de Modiano, on se rend compte qu’effectivement, c’est fabriqué par algorithmes, à partir des informations existantes, selon des probabilités et des moyennes hautes, mais le résultat est de bonne tenue. Donc tous les romanciers moyens vont être balayés. Tous ceux qui évoluent dans la moyenne stylistique, la moyenne des histoires à la mode et qui font leur petite tambouille dans leur coin vont être remplacés. Qu’est-ce qui reste ? Les poètes, ceux qui sont vraiment capables d’inventer une langue nouvelle ; les provocateurs, qui vont pouvoir se risquer dans le politiquement incorrect et des propos que l’IA ne pourra se permettre ; et puis la troisième voie, évidemment : le récit. Parce que l’IA n’a pas d’expérience vécue personnelle qu’elle pourrait partager. Le récit redevient plus que jamais notre matériau, parce que c’est vraiment humain. Je n’aimerais pas être un auteur de pure fiction aujourd’hui. C’est assez intéressant, parce qu’il y a presque quelque chose de darwinien, c’est-à-dire qu’il va y avoir une sélection de l’espèce, et donc une sélection des écrivains de plus en plus forte, et ça nous oblige nous-mêmes, pour survivre, à être encore plus inventifs, à penser encore plus à notre art. Moi, maintenant, je me demande : est-ce que ma phrase pourrait être écrite par l’IA ou pas ? On ne peut plus s’autoparodier ou écrire, comme ironisait Paul Valéry : « La Marquise est sortie à 5h00 ».
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Pourtant, il y a également de nombreuses critiques légitimes contre l’autofiction et l’écriture de soi. Lors de la dernière rentrée littéraire, une universitaire faisait remarquer la continuité entre le capital narcissique des réseaux sociaux et son exploitation littéraire directe. Comment faire pour que ce genre puisse ouvrir à une dimension plus vaste ?
Toute la question est là : comment ouvrir ? Qu’est-ce qui parle, dans mon histoire, je n’ai pas envie de dire à « l’humanité », mais au moins à quelques autres personnes… Et cela ne dépend pas forcément du sujet : Woody Allen a tourné des films entre trois pâtés de maisons toute sa vie et pourtant, ça parle à tout le monde ! C’est la permanence de ses névroses, de ses divorces, de ses lubies, et pourtant, ça nous parle à tous et on rit. Le rire, c’est vraiment la résonance d’une subjectivité. La Grâce évoque mon histoire personnelle, mais touche aussi à la question de la vie après la mort, de la transcendance et donc touche tout le monde. Cœur, c’est la même chose. Cette histoire extrêmement personnelle évoque la transmission, la paternité, l’héritage, la mémoire transgénérationnelle, des sujets universels.
Justement, après Cœur, il y a eu toute une pléthore de livres de deuil sur le père ou la mère disparus, pour le meilleur ou pour le pire. Vous avez été précurseur d’un genre, en quelque sorte !
Nous sommes dans un monde de plus en plus libre, sans attache, dépourvu de grand récit structurant. On a besoin de retrouver des liaisons et des récits, parce que sinon, on a cette société liquide où toutes les identités sont malléables et interchangeables. Or, on voit bien qu’en tant qu’être humain, on a besoin de racines, de s’inscrire dans un roman familial et même un roman de l’humanité. Cette mode des récits généalogiques, si l’on peut parler de « mode », vient précisément de ça, de l’effacement de la figure du père et du père avec un grand « P », parce que c’est également la fin de la transmission religieuse, ou du moins, si ce n’est la fin, y a-t-il un défaut de transmission. Nous en avions parlé chez Alain Finkielkraut avec Beigbeder : alors que nos grands-parents étaient encore dans l’Église, dans un modèle familial, dans une certaine idée de la France, nos pères, eux, furent vraiment des baby boomers, des jouisseurs qui dirent merde à l’Église et à la famille, qui ont divorcé, qui ont joui et qui ont terminé ruinés, vieux et dans l’oubli ! Nous, on va rechercher derrière. Finalement, c’est aussi le cas avec ce retour au religieux, qui anime aussi les musulmans. De la même manière qu’il y a un paradigme sexuel, un paradigme familial, nous avons tous un paradigme spirituel qu’il nous faut remplir d’une manière ou d’une autre.
Justement, en termes de retour aux sources, le récit de soi est une invention chrétienne qui débute avec saint Augustin. Qu’est-ce qui distingue le récit de soi sous l’œil de Dieu et celui qui se fait dans la complaisance du miroir ?
Saint Augustin fait la lumière sur son âme et devant Dieu, il s’agit de dire qui je suis en vérité, car Dieu regarde à travers nous. On sort de la comédie de l’écrivain. Augustin écrit de cette manière-là à la fin du ive siècle, personne n’a encore dit « je » en Occident, c’est d’une modernité absolument hallucinante. Mais ce « je » ne tient pas à un système d’égo fermé que rien ne peut atteindre, il est un don de Dieu, il renferme la part de vérité divine qu’il y a en lui. J’ai ressenti cela en écrivant La Grâce et c’est extrêmement fort comme sensation, presque physique. J’avais vraiment l’impression d’être une sorte de vitrail et que ce qui s’écrivait ne m’appartenait pas. C’est vraiment l’idée du don de soi, que cette lumière divine nous traverse et fait jour en soi. C’est pour ça que c’est très différent de la confession rousseauiste, par exemple, qui est beaucoup plus égotiste, qui relève de la fabrication de soi-même.
Pour repasser de l’origine au présent, quels sont, pour vous, les grands écrivains vivants, ceux qui inventent la littérature de demain ?
Celui qui m’a le plus influencé, c’est Carrère, je trouve qu’il a vraiment créé un genre qui fait école, quand on y pense. Beaucoup d’écrivains se réclament de lui, dont moi, et poursuivent dans sa veine. Tesson a réveillé de ses cendres le récit de voyage, quand même. De nombreux écrivains se dirigent, à sa suite, vers le récit de voyage contemporain, sans l’exotisme de pacotille d’un Loti, comme Cédric Gras ou François-Henri Désérable.




