Quelles sont les causes déterminantes de la révolte des Vendéens au printemps 1793 ? S’agit-il fondamentalement d’une insurrection contre–révolutionnaire ?
Les historiens estiment aujourd’hui que 70 % du territoire se soulève en 1793. Le cas vendéen n’a rien de particulier à ce moment-là. Le soulèvement se fait avant tout pour défendre la liberté au sens conceptuel, la liberté de conscience, d’agir… remises en cause par la Révolution. Réduire la Vendée à une insurrection religieuse est profondément restrictif. Par ailleurs, les Vendéens ne veulent pas prendre les armes pour répandre ce système liberticide comme veut les forcer à le faire la Révolution, qui a besoin de soldats pour la guerre qu’elle a déclarée à l’Europe. Il s’agit d’une révolte populaire et spontanée, en aucun cas orchestrée par la noblesse et le clergé comme ont voulu le faire croire les historiens marxistes.
Si la rébellion prend de telles proportions en Vendée militaire, c’est pour plusieurs raisons. Déjà, cette région a été très calme sous l’Ancien Régime et n’a pas le souvenir d’une répression. Par ailleurs, il n’y existe pas de grandes villes, d’où des garnisons pourraient lancer la répression. Et c’est une région très riche, qui voit d’un mauvais œil les contributions que le pouvoir révolutionnaire veut lui imposer pour financer ses guerres.
Lire aussi : 17 octobre 1961 : le FLN à la manoeuvre
Quelles ont été les grandes étapes de la guerre civile en Vendée ?
Les rebelles s’organisent de manière très ingénieuse au niveau local, au début du printemps 1793, en se trouvant des chefs et en établissant une division des rôles, notamment entre les hommes et les femmes. Quand ils réalisent l’ampleur de la révolte, ce qui prend du temps avec les moyens de communication de l’époque, ces mouvements isolés se regroupent mi-juin dans l’Armée catholique et royale, placée sous le commandement unique de Jacques Cathelineau, paysan charismatique et pieux. La stratégie de cette armée est alors de s’unir avec les insurgés bretons au nord de la Loire. Pour cela, elle tente de prendre la ville de Nantes à la fin du mois de juin, dans une bataille où Cathelineau trouve la mort.
Face à eux, le Comité de salut public, pouvoir exécutif de la Révolution, organise la répression. Le 26 juillet, il se réunit pour trouver une solution à la situation vendéenne, qui lui pose un problème d’autant plus grave qu’elle peut devenir un exemple pour d’autres provinces. On prend donc la résolution d’une répression terrible pour l’exemple. Le Comité décide – ce qui est alors inédit dans l’histoire de l’humanité – de faire voter une loi d’extermination. La loi est votée au mot près par la Convention le 1er août. Les révolutionnaires tâtonnent alors, se demandent comment procéder. C’est la première fois qu’un État souverain vise une partie de lui-même, non pas pour ce qu’elle a fait mais pour ce qu’elle est ! Cette loi du 1er août met d’abord en place le massacre systématique des hommes en Vendée, sans se poser la question de leur soutien effectif à l’insurrection, et la déportation des femmes, des enfants et des vieillards.
Seulement sur le terrain, les révolutionnaires se rendent compte que les femmes, les vieillards et les enfants résistent activement à la déportation. Ils votent donc une deuxième loi le 1er octobre 1793 qui ordonne de les exécuter également. Une troisième loi, la pire, est votée début novembre. En désignant les Vendéens comme « hors-la-loi », elle leur retire symboliquement leur humanité. Ils n’ont plus de personnalité juridique, ils ne peuvent plus être propriétaires par exemple. Le département de Vendée est renommé « Vengé » et son repeuplement par de bons citoyens est décidé.
Sur place, comment ce programme a-t-il été opéré ?
La question se pose effectivement : comment tuer les un peu plus de huit cent mille habitants de la Vendée militaire ? On veut utiliser des moyens scientifiques, permis par le progrès. On en retient trois : la mine anti-personnelle, le gazage et l’empoisonnement. Ces moyens, qu’on tente de mettre en place, échouent. On organise alors un système que je qualifie de proto-industriel, qui utilise les moyens « artisanaux » à grande échelle. Ces moyens comportent d’abord la décapitation, qui ne se fait pas qu’avec la guillotine, mais aussi à l’aide de couteaux ou de sabres. Le feu est aussi utilisé. Les gens sont parqués dans des endroits qu’on incendie, comme à la chapelle des Lucs-sur- Boulogne. Il y a aussi les « sabrades » : on met les gens en file indienne et on les passe au fil de toutes les armes tranchantes dont on dispose. Ensuite, on éclate les corps à coups de crosse, avec des armes contondantes. Il y a évidemment beaucoup d’exécutions par balle. Enfin, les noyades ont été utilisées massivement, et pas seulement par Carrier à Nantes. On noie partout, dès qu’il y a de l’eau, que ce soit dans une rivière, un puits, une baie.
La question se pose effectivement : comment tuer les un peu plus de huit cent mille habitants de la Vendée militaire ? On veut utiliser des moyens scientifiques, permis par le progrès.
Reynald Secher
Il n’y a aucune pitié, on tue femmes, enfants, vieillards… On vise d’ailleurs de préférence les femmes, qualifiées de « sillon reproducteur » des Vendéens. On n’hésite pas à ouvrir les femmes enceintes pour en extirper les embryons. Par ailleurs, un pillage en règle de la Vendée militaire et des biens des personnes exécutées, jusqu’à leurs vêtements, est mis en place. Ces exactions sont mises en œuvre par le général Turreau, mandaté à cet effet par le Comité de salut public à la fin de l’année 1793. Ses colonnes infernales mettront la région à feu et à sang jusqu’à mai 1794. Ces massacres sont approuvés par le Comité de salut public, comme le montre la correspondance que ses membres entretiennent avec lui. Finalement, la paix est signée fin 1794 avec les Vendéens, de par l’épuisement des deux camps.
Ce que vous qualifiez de génocide vendéen prépare-t-il selon vous le terrain aux horreurs du xxe siècle ?
Évidemment. D’ailleurs, le révolutionnaire Gracchus Babeuf, inquiet de voir son combat se compromettre dans une telle violence, invente le terme de populicide pour qualifier les événements de Vendée. Les Révolutionnaires inventent et appliquent l’idée suivante : « La liberté ou la mort. » Ou vous êtes favorable à la Révolution, ou vous devez périr. Lénine, qui est venu en Vendée en 1910, a pour référence ces événements. Quand il arrive au pouvoir en 1917 – Stéphane Courtois l’explique très bien –, il va assimiler ses adversaires aux Vendéens.
Lire aussi : Moyen Âge : les femmes ne font pas tapisserie
Concernant ce soulèvement de Vendée, vous avez parlé de mémoricide. Qu’est-ce qui explique selon vous le silence des autorités françaises sur ces événements, alors qu’elles sont par ailleurs si promptes à s’excuser ?
La première explication est celle de l’héroïsation des bourreaux de la Vendée. Robespierre est considéré par une partie de l’intelligentsia française comme une référence politique. Carnot a été panthénonisé ! Ils faisaient pourtant partie du Comité de salut public qui a pris ces décisions criminelles. Turreau a quant à lui son nom sur l’Arc de triomphe. Pour de nombreux hommes politiques français, la Première République est la base du régime républicain français et reste un fondement. Et puis ils sont intoxiqués par la légende noire des Vendéens construite de toutes pièces dès l’époque : ils sont présentés par les Républicains d’alors comme des traîtres à la patrie, avec l’idée qu’ils méritent bien ce qui leur arrive. Il est d’ailleurs formidable que les décrets d’extermination des Vendéens n’aient toujours pas été abrogés ! Ils font toujours officiellement partie du corpus législatif français. Plusieurs projets de loi pour les en supprimer ont été déposés, mais jamais adoptés !





