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Carte noire pour Thomas Moralès : Pétrole, pétrole !

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Publié le

8 juillet 2026

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Chaque mois, pour lutter contre la vogue de la littérature feel good, L’Incorrect convie les écrivains les plus corrosifs de notre époque et donne carte blanche à leur mauvais esprit.
© Benjamin de Diesbach

J’aime l’odeur de l’essence, à l’approche des stations-service, sur la route des départs en vacances. Ce parfum d’innocence, d’enfants terribles du Baby-Boom. Les boomers seront mes amis pour la vie. Ils ont brûlé la leur, sans se retourner, sans s’économiser, sans penser au lendemain, sans aucun remords. Pied dedans. À fond ! À fond ! Chauffeur, si t’es champion… Ils auront été des modèles pour nous, rejetons des crises et des élargissements, souffreteux des fausses libertés et des casernements. Surnuméraires apeurés par notre propre ombre. Mauviettes ! Nous longions les murs, nous avions la trouille du chômage, du SIDA et des prélats bruxellois. Alors, quand j’approche des pompes avec leur pistolet, je revis, j’ai envie de dégainer. J’emporte avec moi, tout mon barda culturel, Joss Beaumont et Frank Bullitt. Je ne sais pas pourquoi, je vois clairement aussi Charles Denner chez Truffaut, il porte un blouson en cuir étrange et conduit une Alfa Romeo Giulia accidentée. Je divague sûrement. Les effluves de Super m’enchantent. J’imagine BB basculer dans sa Mini-Moke avec sa compagnie de chiens et, j’ai un coup de poignard dans le cœur quand je repense au divin André Hardellet, le poète fécond avait été traîné au tribunal pour son soyeux et charnel « Lourdes, lentes… ». Gracq et Fallet avaient témoigné en sa faveur. Brassens et Nucera l’ont consolé. En vain. Il en est mort. Quand la justice se mêle de littérature, c’est la fin d’une civilisation.

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Je traîne mes antiquités, ma quincaille, mes scopitones, mes vestes Renoma et mes camarguaises. Lové dans le siège conducteur, en faux cuir rouge, au volant de cette tempétueuse Mustang 65’ héritée d’un père fonceur. J’avance en père peinard, j’enquille des bornes. Je bouffe de l’asphalte. Partout dans mon pays. Aucun chemin ne m’est étranger chez moi. Sur les Nationales bordées de platanes en bord de Loire ou les « Spéciales » chronométrées de l’arrière-pays niçois ou même dans ma Balagne estivale, je passe les rapports. Le levier répond présent. Le pommeau colle à ma main. Deuxième, troisième, puis deuxième. C’est la valse à trois temps des boîtes mécaniques. Hier encore, la Dolce Vita chère à Christophe se vivait aussi bien à Juvisy-sur-Orge qu’à Portofino. Existe-t-il bonheur plus intense que de voyager, sans contrainte, sans rien attendre des autres, juste pour soi, en esthète désœuvré, en bonhomme fatigué par les injonctions actuelles, en quinqua ne croyant ni au grand soir, ni au rasage gratis ? Le ruban défile, sous l’effet de la chaleur, le bitume se craquelle par plaques ; les grillons couvrent la musique caverneuse du V8 et je suis bien. Ça glougloute gentiment dans mes oreilles ! Je feignasse dur. Les affreux sont loin, ils ne m’atteindront pas. Les philosophes grecs qui se sont écharpés sur le concept du « beau » et de la « sagesse » ne connaissaient pas le plaisir gamin de rouler, comme ça, sans but, sans tutelle, sans bulletin de vote, à la cool. De mon autoradio famélique, Gino Paoli chante « Sapore di sale », puis un twist italien surgit, c’est  « Guarda come dondolo » de Vianello. Un Fanfaron me salue en klaxonnant. Je lui réponds par un signe amical. Les nuages se confondent avec la teinte « Wimbledon White » de mon américaine. J’aime le ciel bleu azur de la fin des Sixties. J’aime les échappements libres et les accélérations frénétiques quand la barrière de l’autoroute se lève. J’aime aussi les parkings souterrains et j’ai un faible pour les casses automobiles, dernières survivances d’une société du mouvement à la Jacques Tati. Jadis, la France roulait au pétrole, elle ne marchait pas, elle ne pédalait pas, on se garait même sauvagement au milieu du Louvre, en lieu et place de la pyramide miroitante. C’était avant les menaces, les troubles, les inquisitions, l’essence coulait dans nos veines.

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