Doit-on attribuer les crimes des différents régimes marxistes- léninistes à des dérives conjoncturelles, ou au contraire à une application logique de cette idéologie ?
Depuis que les archives de Moscou ont été ouvertes, il n’y a plus beaucoup d’interrogations. Cela dit, il suffisait de lire attentivement les œuvres de Lénine, dans une perspective non- léniniste, pour voir que la dictature « du prolétariat » et donc la terreur de masse étaient des principes de base. Tout ce qui s’opposait à la révolution bolchévique devait être liquidé physiquement. On peut citer ce discours très clair du fondateur de la Tcheka, Felix Dzerjinski : « Le meilleur moyen de faire taire un homme est de lui mettre une balle dans la tête. » Ce qui est étonnant – et je peux en témoigner puisque j’étais un militant maoïste –, c’est qu’à l’époque, je lisais ça et je l’approuvais. Dès que vous adhérez à l’idée de révolution, la violence devient une absolue « nécessité » – mot favori de Lénine. Et si la violence n’est pas suffisante, l’extermination.
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Existe-t-il encore une complaisance d’une partie de la gauche française envers les crimes du communisme ?
C’est assez évident. Je l’ai vécu en 1997 à la sortie du Livre noir du communisme. Nous avons conçu ce livre dans ce salon, en travaillant comme historiens, ce que nous disions nous paraissait devenu une évidence. Pas du tout ! D’un côté, ce livre est très vite devenu un best-seller. Jusqu’alors, c’était l’omerta. Quand Soljenitsyne a sorti L’Archipel du goulag en France en 1974, le Monde le compara en juillet 1975 aux collabos des nazis tels que Doriot ou Laval. Ironique, sachant que Soljenitsyne avait combattu les nazis au front pendant trois ans. Et on se souvient aussi de la réaction de la gauche. À l’époque, on a assisté à l’Assemblée nationale à une séance ahurissante où le Premier ministre socialiste Lionel Jospin (un trotskyste masqué) se lança dans une invraisemblable diatribe, affirmant que les communistes n’avaient jamais porté la main sur les libertés. C’était surréaliste !
Quelle était la part de patriotisme dans la résistance communiste, et au contraire celle de l’espoir d’une soviétisation de la France
à l’issue du conflit ?
Avec les archives, non seulement de Moscou, mais aussi du gouvernement de la IIIe République puis de la police française, on sait qu’à partir de juin 1941 et leur entrée dans une résistance active et armée – avec leurs groupes de Francs-Tireurs Partisans –, les communistes se proclamaient de grands patriotes. Mais en interne il était convenu que les FTP étaient l’embryon de « l’armée populaire » permettant de s’emparer du pouvoir à la Libération. On n’en a pas été très loin à l’automne 1944. Mais ils ont rencontré quelques problèmes : d’une part leur chef, Maurice Thorez, mobilisé, avait déserté en octobre 1939 et s’était enfui en URSS ; d’autre part, le général de Gaulle ne se laissa pas faire et sa popularité était infiniment plus importante que ceux des Thorez ou Duclos. Ajoutons que les armées anglaise et américaine n’auraient pas laissé faire une prise de pouvoir communiste.
Avec les archives, non seulement de Moscou, mais aussi du gouvernement de la IIIe République puis de la police française, on sait qu’à partir de juin 1941 et leur entrée dans une résistance active et armée – avec leurs groupes de Francs-Tireurs Partisans –, les communistes se proclamaient de grands patriotes.
Stéphane Courtois
Mais c’était à peu de choses. Il y a dans les archives de Moscou un document extraordinaire : le sténogramme de la rencontre entre Thorez et Staline, au Kremlin, le 17 novembre 1944. Staline dit en substance à Thorez : « Vous n’êtes pas assez forts pour prendre le pouvoir. Vous allez cacher les armes » – alors que de Gaulle demandait de les rendre.
« Et vous allez tout faire pour détruire politiquement le général de Gaulle. Quand vous l’aurez fait, vous recevrez de nouvelles directives. » [Ce long document a été publié in extenso dans la revue Communisme, n° 45-46, 1996.]
Quelle est la réalité des 75 000 fusillés ?
Lors d’un autre entretien avec Staline au Kremlin le 18 novembre 1947, Thorez revendiquait 350 000 communistes fusillés – ce qui aurait d’ailleurs
fait la quasi-totalité des adhérents d’avant-guerre. C’est vous dire l’inflation de ce martyrologe, jusqu’à la boursouflure. Cette histoire continue encore aujourd’hui, c’est un mantra des communistes. Mais là aussi, les archives sont ouvertes et des historiens ont publié en 2015 un dictionnaire des fusillés qui en recense environ 4 500, sur lesquels, avec une grosse louche, j’en donne 2 500 aux communistes. Maintenant, 75 000 – 2 500, ça fait un gros déficit ! Dans L’Humanité clandestine du début 1944, Jacques Duclos en revendiquait 100 000, avant de redescendre à 75 000 après la Libération. C’est la légende. Pourquoi les communistes font-ils cela ? Il leur fallait relégitimer leur parti et leur action pendant la guerre, de deux points de vue : vis-à-vis de la population française et des nouvelles élites issues de la résistance. Il fallait montrer que le PCF avait été le parti de la résistance pour faire oublier la « drôle de guerre » durant laquelle le parti avait combattu la défense nationale sur ordre de Moscou en raison de l’alliance Hitler-Staline. Et il faut rappeler que le 18 juin 1940, au moment où le général de Gaulle faisait son célèbre discours, Jacques Duclos, chef clandestin du PC, avait donné ordre de prendre contact avec la Propagandastaffel pour faire republier les quotidiens du parti, L’Humanité et Ce soir, puis de discuter avec Otto Abetz, le représentant personnel de Hitler à Paris !
Guy Môquet est le symbole de la résistance enseignée à l’école. Qu’en est-il de la réalité ?
Que dire ? Il est difficile de désenchanter la figure d’un garçon de seize ans qui s’est conduit avec courage devant le peloton d’exécution nazi, en octobre 1941. Mais faire de Guy Môquet un grand résistant est une pure falsification parce que quand il est arrêté en octobre 1940, le Parti communiste n’est pas encore entré en résistance ouverte contre les occupants – pacte Hitler-Staline oblige !
Quel rôle les communistes ont-ils joué à l’épuration ?
Il y a deux moments dans l’épuration. La sauvage, qui se déroule avant et après le débarquement de Normandie, jusqu’à l’automne 1944. Les communistes règlent des comptes. À Périgueux, il y a une véritable police politique. On arrête, on torture. Même chose à Paris, dans le 13e arrondissement, des communistes s’installent à l’institut dentaire, et pendant des semaines y amènent des gens qu’ils torturent puis liquident, avant de les jeter dans la Seine. Jusqu’au moment où les cadavres remontent, et que la police commence à se poser des questions : on trouve un peu trop de cadavres, tous ficelés de la même manière, avec la même corde. Vient ensuite l’épuration légale avec les tribunaux : dès que la libération s’est dessinée, nombre de gens qui se satisfaisaient de l’Occupation, passent à l’autre bord de façon très virulente. Le PC met en place un système d’épuration des intellectuels, avec à la tête du comité des écrivains Aragon, un stalinien de première qui avait écrit : « Les yeux bleus de la révolution brillent d’une cruauté nécessaire. »
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Quelle attitude les communistes français ont-ils adoptée lors de la guerre d’Indochine lorsque la France était en guerre contre des communistes ?
C’est tout à fait paradoxal. Les FTP sont composés d’un noyau de staliniens purs et durs. Mais ils agrègent une grande masse de jeunes patriotes qui veulent frapper les Allemands. À la Libération, beaucoup de ces FTP s’engagent dans l’armée française. Pour eux, la France, c’est aussi l’Empire. Dont l’Indochine. Ils vont donc combattre ceux qui y contestent notre présence. Problème, ce sont des communistes. Et c’est là que ça se complique. Des FTP vont combattre jusqu’au bout contre le Viêt Minh, alors que d’autres, les vrais communistes, vont passer de l’autre côté, comme Georges Boudarel, devenu commissaire politique au service des Nord-Vietnamiens. Et il n’a pas laissé de bons souvenirs : surtout les camarades des prisonniers français morts de faim ou de maladies liées à la sous- alimentation dans les camps viet-minh…





