Comment et quand sont apparues les premières controverses concernant l’attitude de Pie XII vis-à-vis du nazisme ?
Les attaques contre l’attitude de Pie XII pendant la Seconde Guerre mondiale, en fait, se sont faites en deux temps. Le premier temps est l’époque de l’offensive soviétique, commencé dès 1945, où l’on trouve des articles de presse qui viennent de Moscou, mais également des relais des Soviétiques en Occident, qui critiquent le pape Pie XII pour son attitude pendant la guerre. Il est accusé d’avoir été favorable au nazisme et aux puissances de l’Axe. Dans cette première offensive, le paroxysme est atteint avec la pièce célèbre de Rolf Hochhuth en 1963, Le Vicaire, dont nous savons aujourd’hui que les services secrets soviétiques y ont joué un rôle essentiel. Cette pièce impose vraiment pour le grand public l’idée d’un pape indifférent au génocide et complice passif des nazis. C’est vraiment à ce moment-là que naît la « question Pie XII » – c’est-à-dire après la mort du pape en 1958. D’ailleurs la controverse est telle que la papauté réagit assez vite, Paul VI fait notamment publier onze volumes de documents qui datent de la Seconde Guerre mondiale, des documents diplomatiques pour la plupart, afin de contrer les accusations.
Puis la controverse rebondit dans les années 1990-2000, là elle concerne les historiens plutôt que l’opinion. Le livre qui relance vraiment l’offensive, en 1999 c’est celui du Britannique John Cornwell, Hitler’s Pope, un essai extrêmement outrancier qui fait de Pie XII une marionnette des nazis, un homme au service d’Hitler. Tellement outrancier que ça a eu le mérite de lancer un certain nombre de travaux historiographiques de chercheurs sérieux qui, peu à peu, ont pu avoir accès aux archives. Des historiens rigoureux qui rejettent toute idée de complicité ou d’antisémitisme chez Pie XII.
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L’origine du mal, ce serait sa fameuse déclaration en hiver 42, dans laquelle il n’aurait pas dénoncé explicitement le nazisme…
En effet, c’est un message qui dénonce les massacres en cours sans faire référence aux assassins – c’est-à-dire que le mot nazi n’est pas prononcé – et sans spécifiquement faire référence au génocide. Il parle, il dénonce des massacres en cours en déplorant les tourments qui sont infligés à ceux qui sont « voués à la mort et à un progressif dépérissement ». C’est l’expression qu’il emploie. Le mot extermination n’apparaît dans sa bouche que dans un discours de juin 1943. Là aussi, sans spécifier les assassins. Alors, ce qu’il faut bien remarquer, c’est que personne n’est d’accord sur ce discours à l’époque comme aujourd’hui. C’est-à-dire qu’à l’époque, les Alliés l’ont trouvé très satisfaisant, et les Italiens et les Allemands l’ont trouvé beaucoup trop offensif contre eux.
L’accusation de Pie XII a été un moyen pour les Soviétiques de marquer l’Église au fer rouge et de la faire taire
Pour moi, ce silence n’en est pas un, c’est d’abord de la diplomatie – il ne faut pas oublier non plus que Pie XII est un chef d’État en temps de guerre. Il a assumé cette réserve parce qu’il considérait qu’en dénonçant spécifiquement les nazis, il provoquerait des dommages encore plus graves, notamment vis-à-vis des juifs qui avaient reçu le baptême et notamment vis-à-vis des structures qui, clandestinement, aidaient les persécutés. Il l’a expliqué après la guerre, il a délibérément assumé le fait de ne pas dénoncer clairement les assassins. En 42, il reçoit de plus en plus de pression, notamment de la part des Alliés. Et parallèlement, il y a énormément d’informations qui arrivent au Vatican sur la réalité de la Shoah. C’est ce qui le pousse à parler le 24 décembre 1942. Il pensait être allé aussi loin qu’il le pouvait. Donc, effectivement, c’est sa position de chef religieux, de chef d’État qui l’a poussé dans cette attitude, avec vraiment chez lui quelque chose qui était très fort: il ne voulait pas que ses paroles puissent être récupérées par un camp.
D’autant qu’on sait désormais, via les archives récentes du Vatican qui ont été rouvertes en 2020, que Pie XII avait une haine profonde du nazisme, notamment pour ce retour à un paganisme barbare qu’il incarnait aux yeux de nombreux catholiques…
Tout à fait. Là, nous sommes au cœur de cette problématique de désinformation. C’est-à-dire que les communistes ont réussi à associer le pape et avec lui l’Église au pire des crimes, qui est la Shoah perpétrée par les nazis, alors que Pie XII, les archives le montrent en effet très bien, est un antinazi total, sans aucune ambiguïté. Il a en effet parfaitement saisi la nature païenne, antichrétienne du nazisme. Cette manipulation a fait oublier que des milliers de juifs ont été sauvés par des structures catholiques, par des prêtres, par des évêques, y compris par le pape à Rome, pendant l’occupation de Rome en 43.
C’est là le génie de cette manipulation, de cette falsification de l’histoire: avoir réussi à imposer dans l’idée du grand public, parce que vous avez des millions de personnes qui sont persuadées que c’était un pape froid et indifférent à la Shoah. D’ailleurs, s’il y a quelques journaux israéliens qui, à la fin des années 40, après la création d’Israël, mettent en cause le pape, ils sont extrêmement rares, parce que la communauté juive est très reconnaissante à l’époque de ce qu’ont fait l’Église, les catholiques et la papauté. En France, parmi les intellectuels qui portent cette parole anti-Pie XII, on trouve principalement Albert Camus et Emmanuel Mounier, qui appartient au cercle du catholicisme assez progressiste et qui avait commencé à dénoncer les silences dès 1939, au moment de l’invasion de l’Albanie par les Italiens, qui n’avaient pas provoqué de protestation de la part de la papauté.
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La clé de compréhension de cette campagne de diffamation, c’est aussi le concile Vatican II…
En effet. A ce titre, lorsque la fameuse pièce Le Vicaire fait fureur, on est en plein concile Vatican II, moment où plusieurs évêques demandaient que la condamnation du communisme soit renouvelée. Je suis convaincu que l’accusation de Pie XII a été un moyen pour les Soviétiques de marquer l’Église au fer rouge et de la faire taire, en l’associant à ce qui apparaissait à l’époque comme le mal le plus absolu. D’autant plus qu’il y avait toute une opération d’infiltration et de pénétration des structures de l’Église par le KGB. Nous sommes en présence, quasiment, d’une opération interne. Il faut toujours compter sur les camarades de Moscou pour monter de belles opérations de désinformation. Ils étaient très forts là-dedans et ils ont réussi.
D’autre part, vous avez les courants progressistes du catholicisme, dont la parole se libère grâce à Vatican II, qui deviennent très puissants dans les années 60 et 70 et qui dénigrent totalement Pie XII, principalement parce que, précisément, c’est un pape d’avant « leur » concile. Et comme pour eux, Vatican II, c’est l’année zéro de l’Église, c’est le pape qui incarne l’Église d’avant, l’Église qu’ils ont qu’ils ont voulu faire disparaître. Donc, il y a aussi cet aspect interne à l’Église sur cette mauvaise image de Pie XII…
Quelle est la position officielle du pape François vis-à-vis de Pie XII ?
On ne peut pas trouver deux personnalités plus opposées que celles de ces deux papes. Néanmoins, c’est le pape François qui a rouvert les archives avec cette très belle phrase, en 2020, disant que l’Église n’avait pas peur de la vérité… Ensuite, dans son homélie à sainte Marthe, il a pris la défense de Pie XII, ce qui a été tout à fait accepté par l’opinion. Ce qui est amusant, parce que lorsque Benoît XVI a fait la même chose, ça a déclenché une véritable bronca: tout le monde accusait le pape allemand de défendre son « prédécesseur nazi ».





