Qu’appelle-t-on l’épuration sauvage ?
Elle désigne toutes les exécutions commises sans jugement avant ou après la Libération. Les historiens préfèrent parler d’épuration extra-légale, mais l’expression épuration sauvage, popularisée par Philippe Bourdrel dans le titre d’un ouvrage publié en 1988, correspondassez bien à la sauvagerie de très nombreuses exécutions. Grâce aux témoignages de survivants, d’exécuteurs et de témoins, nous connaissons aujourd’hui le degré de sadisme confinant à la folie de nombreuses exactions. Si les tontes symbolisent l’épuration sauvage dans la mémoire collective, elles ne représentent qu’une partie. Il ne faut pas oublier les milliers d’exécutions commises par des groupes prétendant agir au nom de la résistance à la suite de « jugements » expéditifs prononcés par des tribunaux populaires sans aucune légitimité.
Combien de temps a-t-elle duré ?
L’historien américain Herbert Lottman la fait débuter en 1943 avec l’assassinat de « collaborateurs » mais le déchaînement arrive après le débarquement, à l’été 1944. À l’automne de la même année, la vague d’exécution et de violence perpétrées en dehors de tout cadre juridique et de toute garantie s’estompe mais reprend avec le retour des déportés survivants et la découverte des camps nazis. Des assassinats ont encore lieu à l’été 1945, comme dans le village de Senones dans les Vosges où deux familles (trois femmes et trois enfants de trois et deux ans) sont exécutées. Mais un milicien condamné par contumace à la Libération, rentré d’exil après la loi d’amnistie est exécuté en 1953.
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Qui étaient les cibles ?
Aucune catégorie sociale et professionnelle, ni aucun sexe, ni aucune tranche d’âge n’ont été épargnés. Ce qui est certain, c’est que toutes les victimes n’étaient pas des traîtres, des « collabos », des dénonciateurs, des indics de la Gestapo ou des miliciens. On peut parler de Marie, Germaine et Suzanne, trois femmes qui travaillaient à la cantine de la garnison allemande d’une station radar en Bretagne et qui ont été dénudées, exhibées, violentées, obligées sous les insultes de creuser leurs tombes puis pendues – elles sont reconnues depuis 2016 comme « victimes innocentes de l’épuration sauvage ». On peut évoquer aussi le cas de Marie-Jeanne, 22 ans, et Jeannette, 21 ans, soupçonnées d’avoir dénoncé un parachutage et qui furent tondues, violées, goudronnées et promenées dans le bourg avant d’être fusillées. Sans oublier ces enfants victimes collatérales de l’imprécision des armes et de la fébrilité des exécuteurs. Les exemples malheureusement ne manquent pas. On pourrait citer également le livre de l’historienne Catherine Collomp, L’ombre du maquis – Éxécution sommaire en Limousin (1944) chez Geste éditions qui retrace très minutieusement le parcours de son père, exploitant forestier en Haute-Vienne, victime innocente d’un maquis FTP en Charente Limousine
Qui étaient les bourreaux ?
Essentiellement des employés, petits fonctionnaires, artisans, ouvriers, agriculteurs appartenant aux classes populaires ainsi que quelques dévoyés comme dans toutes les périodes d’anomie. Dans certaines régions comme le sud-ouest, des républicains espagnols ainsi que d’anciens volontaires en Espagne ont eu un rôle très actif, sans oublier quelques figures criminelles comme Pierre Loutrel et Marcel Petiot ce qui fit écrire au romancier et ancien FFI Alphonse Boudard : « Certains historiens contestent la sévérité de l’épuration. Ils devraient mieux se renseigner sur ceux qui la faisaient. » À Paris, on trouve également des travailleurs volontaires en Allemagne n’ayant pas regagné leur affectation au printemps 1944 qui se prévalent d’être déportés évadés, recherchés par la Gestapo ou victimes de Vichy comme ce fut le cas à l’Institut dentaire avenue de Choisy. Plus de mille « épurateurs » ont été poursuivis après-guerre pour « exécutions abusives », dont la plupart ont échappé aux condamnations et beaucoup bénéficieront de la loi d’amnistie de 1951 qui absoudra les crimes « commis jusqu’au 1er janvier 1946 dans l’intention de servir la cause de la libération du territoire ».
Existait-il des donneurs d’ordre ?
On ne comptait plus les mots d’ordre de la Résistance et de la France libre diffusés par la BBC, la presse, les affiches et les tracts clandestins. Des appels aux meurtres assez terrifiants dont on peut penser qu’ils ont offert une légitimité aux crimes et autres actes de barbarie, ainsi qu’aux tribunaux populaires qui n’en avaient aucune. Les ordres d’Alger, de Londres et du COMAC (le Comité d’action militaire créé par le Comité central des mouvements de Résistance) ne parlaient que de « châtier, éliminer, abattre, exécuter, détruire, pendre » la « vermine », les « traîtres », les « salauds ». Dès l’automne 1943, une circulaire de la direction des MUR (Mouvements unis de Résistance) est adressée à tous les chefs de région : « Il est indiscutablement nécessaire, à notre avis, de tenir compte du légitime besoin de justice immédiate des Français opprimés et surtout de la nécessité d’éviter des troubles sanglants qui risquent de se produire si la justice tarde à agir […] l’insurrection triomphante doit s’occuper d’abord de l’élimination des éléments hostiles. » Le mouvement Défense de la France, pourtant d’inspiration chrétienne et humaniste, publie en mars 2014, sous le titre « Le devoir de tuer » : « Le devoir est clair : il faut tuer […] Tuer les traîtres, tuer celui qui a dénoncé, celui qui a aidé l’ennemi […] les abattre comme des chiens enragés au coin des rues, les pendre aux réverbères, […] les détruire comme on détruit la vermine. »
Désireux de faire oublier le pacte germano-soviétique et préparant une future prise de pouvoir, l’adversaire politique est une cible de choix pour les communistes
Quel a été le rôle des communistes dans l’épuration sauvage ?
L’historienne Annie Kriegel, communiste, juive, résistante a écrit : « II m’a fallu beaucoup de temps, pour comprendre, et seulement en historienne, qu’instrumentalisée, l’épuration avait été, dans l’esprit des communistes, moins une procédure d’élimination des “traîtres” qu’un procédé de dislocation des institutions et des forces politiques et sociales susceptibles de s’opposer à leur hégémonie. » Désireux de faire oublier le pacte germano-soviétique et préparant une future prise de pouvoir, l’adversaire politique est une cible de choix.
« Cette révolution est la nôtre. Elle doit se faire dans le sang, le sang des traîtres et des collaborateurs », proclame le président du CDL (Comité départemental de Libération) des Pyrénées-Orientales. Des consignes sont même données aux Francs-tireurs partisans de Haute-Loire sur l’attitude à avoir à l’égard de la population et des autorités civiles : « La guerre que nous menons est une insurrection… toutes les fois que vous arrêtez, condamnez et exécutez quelqu’un, vous devez l’afficher avec les motifs… N’oubliez pas la nécessité de frapper de crainte des milieux de la cinquième colonne… un indifférent est un traître… La crainte en est le plus sûr moyen… » En 1945, le Parti communiste français écrit dans L’Humanité du 11 janvier en réponse aux velléités d’adoucir la répression : « On ne se réconcilie ni avec Hitler ni avec Pétain […] On ne se réconcilie pas avec la trahison. Le devoir ? Il est d’attiser la haine, la haine du boche, la haine de ses complices. » Le message est clair.
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Peut-on chiffrer le nombre de victimes de l’épuration sauvage ?
C’est difficile, les chiffres de ceux qui ont travaillé sur la question varient sur une échelle de un à douze : entre 8 875 et 100 000 ! Le ministre de l’Intérieur, Adrien Texier, évaluait même en 1951 le nombre d’exécutions sommaires commises entre juin 1944 et février 1945 à 105 000. Robert Aron dans son Histoire de l’Épuration l’évalue entre trente et quarante mille, comme Henri Amouroux. Tandis que de Gaulle dans ses Mémoires parle de « 10 842, dont 6 675 pendant les combats des maquis avant la Libération, le reste après, en cours de représailles ». Si les inconnues sont multiples, rendant le chiffrage très difficile, ce dernier est largement inférieur à la réalité. On cite souvent comme référence l’enquête de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) qui donne pour 84 départements (sur 90 en 1945) le chiffre de 8 775 exécutions sommaires. Mais si l’on prend l’exemple de la Haute-Vienne le très documenté livre de Xavier Laroudie, Un Seul Châtiment pour les traîtres, prouve qu’il y en a eu 50 % de plus (382 contre 250 annoncés), mêmes résultats dans d’autres départements… Et il manque à cette comptabilité macabre toutes les fosses dispersées…





