En 1890 est lancée la mobilisation mondiale du 1er mai, date tout juste choisie par l’Internationale ouvrière pour la revendication de la journée de huit heures. Fourmies, situé dans le département du Nord à quelques kilomètres de la frontière belge, est devenu au XIXe siècle le premier centre de production lainier de France. Trente-sept filatures y font vivre plus de quinze mille habitants.
Les conditions de travail y sont très difficiles, s’étendent sur des journées de douze heures. Depuis le milieu des années 1880, des difficultés économiques entraînent par ailleurs chômage partiel et baisses des salaires, et ce alors que le prix des biens de première nécessité augmente. En réaction, de nombreuses grèves éclatent dans les usines de la ville.
En moins d’une minute, une quarantaine de corps s’effondrent sur la place
Le climat est donc tendu à l’approche de ce deuxième premier mai, en 1891. La veille, le 30 avril, 36 des 37 patrons locaux ont placardé dans leurs usines la même affiche condamnant le mouvement. Ils ont aussi obtenu qu’un détachement d’infanterie soit présent pour encadrer la mobilisation. Celui qui la chapeaute, le chef local du Parti ouvrier, premier parti socialiste français, diffuse quant à lui un manifeste appelant à un mouvement digne et pacifique.
Le jour J, dès l’aube, au niveau des piquets de grève, des bousculades entre gendarmes et ouvriers éclatent pourtant, et se concluent par quelques arrestations. Très vite, à leur slogan sur la journée de huit heures, les grévistes ajoutent l’exigence de la libération de leurs camarades. Ceux-ci sont retenus dans la mairie de Fourmies, sur la grand-place. Vers midi, les revendications du mouvement y sont solennellement déposées, et le premier édile promet la remise en liberté imminente des interpelés du matin.
Lire aussi : Avril 1512, Ravenne : et le canon fut
Celle-ci tarde néanmoins, ce qui envenime la situation sur la grand-place, où quelques centaines de grévistes se montrent de plus menaçants envers le cordon de soldat qui leur interdit l’accès à l’hôtel de ville. Des pierres sont lancées, un militaire s’effondre, sonné. La foule est dispersée une première fois mais se rassemble à nouveau. Finalement, vers 18 h 15, l’officier qui dirige la troupe ordonne une charge à la baïonnette pour vider la place. Pour mettre la baïonnette au canon, les soldats collés aux manifestants doivent reculer, ce qui est interprété par la foule comme une retraite. Celle-ci bondit alors, et, pris de peur, l’officier commande le feu. En moins d’une minute, une quarantaine de corps s’effondrent sur la place. Parmi eux, neuf morts.
Le lendemain, la plupart des quotidiens du pays titrent sur la fusillade, qui soulève une émotion immense. Le gouvernement de républicains modérés y reste sourd et pousse pour la condamnation des meneurs de Fourmies. Malgré tout, la tragédie marque les mémoires. Elle devient une étape marquante de la prise de conscience de la question sociale par une République longtemps aveuglée par un libéralisme économique issu des Lumières. Dès les années 90, une vague législative cherche à encadrer, certes encore timidement, les conditions de travail ouvrières. Quant à la journée de huit heures, elle ne sera obtenue qu’en… 1919, à la sortie de la Grande Guerre, surtout par peur de la contagion de la révolution bolchevique.





