Le 30 juin 1827, Paris découvre une girafe. Une vraie. Quelques mètres de douceur tachetée, deux grands yeux pétillants aux longs cils, un cou époustouflant, des sabots délicats, et le Tout-Paris qui fond sous son charme. Si la Restauration n’était pas franchement réputée pour son sens du spectacle ce jour-là, pourtant, elle tient son événement : pas une ordonnance royale, pas une crise ministérielle, non, une girafe.
Offerte par Mehmet Ali, vice-roi d’Égypte et gouverneur ottoman, la belle vient des régions soudanaises, que ce dernier a récemment soumises. Elle rejoint Paris sous la houlette du naturaliste Étienne Geoffroy Saint-Hilaire. Le 9 juillet, elle est présentée à Charles X à Saint-Cloud. Mais avant même cette audience, la beauté tachetée est déjà une star : on l’a dessinée, chantée, portée en robe, en coiffure, en motif de vaisselle.
Sauf que derrière ce long cou gracieux se cache une affaire bien plus subtile.
Car Mehmet Ali n’a pas offert une girafe à Charles X par simple passion pour les ruminants. D’ailleurs, il en a aussi envoyé une à George IV, à Londres, et une à François Ier, à Vienne. Une girafe, passe encore, mais trois, c’est de la géopolitique en peluche. Le vice-roi d’Égypte compte ici jouer sa partition auprès des grandes cours européennes, au moment où il a besoin d’être vu, reconnu et légitimé.
Né vers 1769 en Macédoine ottomane, dans une famille albanaise, Mehmet Ali débarque en Égypte en 1801 comme officier du contingent ottoman venu reprendre la région aux Français. Il profite du vide laissé par leur départ, des rivalités militaires, de l’affaiblissement des Mamelouks, et s’impose comme gouverneur en 1805. En 1811, tant qu’à faire, il fait massacrer les chefs mamelouks et l’Égypte est désormais à lui. Il réforme l’armée, restructure l’administration, développe l’économie et regarde vers l’Europe. Bref, Mehmet Ali n’a rien du pacha de salon.
Pourtant, il faut comprendre dans quelle maison il opère : l’Empire ottoman. Datant du XIIIè siècle, devenu immense après 1453, il s’étend, encore, en 1827, sur trois continents. Mais les nationalismes balkaniques montent, la Grèce est en révolte, la Russie rôde autour des Détroits, et le sultan Mahmoud II vient de détruire le corps des janissaires en juin 1826. L’Empire craque, et c’est précisément dans ses craquelures que Mehmet Ali prospère.
Car, l’Empire ottoman, c’est un système de domination par délégations, de hiérarchies et de négociations permanentes entre Constantinople et les pouvoirs locaux. Être gouverneur ottoman, ce n’est pas être un simple fonctionnaire de la capitale. C’est devoir fidélité, tribut et troupes au sultan, et, dans les interstices, construire ce qu’on peut construire. Mehmet Ali a compris cette logique : fidélité officielle au sultan, mais pouvoir personnel en Égypte.
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Le contexte étant posé, revenons à notre girafe.
Depuis 1821, les Grecs se soulèvent contre la domination ottomane. À la demande de Mahmoud II, Mehmet Ali envoie, à partir de 1825, son fils Ibrahim Pacha réprimer l’insurrection. Militairement, il est redoutable. Diplomatiquement, cela se complique. Car, en Europe, la cause grecque enflamme les cœurs : Byron, Delacroix, Missolonghi, les journaux, les salons, les poètes… Cela porte même un nom : le philhellénisme. Dans ce contexte, l’image de prince éclairé et modernisateur que Mehmet Ali cultive auprès de ses interlocuteurs européens risque de se brouiller sérieusement.
C’est là qu’entre en scène Bernardino Drovetti, consul général de France en Égypte, ancien officier de Bonaparte, collecteur d’antiquités et conseiller officieux du pacha. Le coup de la girafe semble bien être son idée. Dès 1826, alors que l’intervention égyptienne en Grèce suscite une hostilité croissante en Europe, il comprend ce qu’un tel animal peut produire : émerveillement, conversations, articles, faveur. Pendant qu’Ibrahim Pacha inquiète l’Europe en Grèce, l’animal de Mehmet Ali attendrit Paris. Un joli contre-feu à poils ras.
Mais la girafe a beau être charmante, la crise grecque avance plus vite que la diplomatie animalière, et, le 6 juillet 1827, la France, le Royaume-Uni et la Russie signent le traité de Londres. Le texte prévoit une autonomie de la Grèce sous suzeraineté ottomane, propose une médiation européenne et exige un armistice. Mais il contient aussi une menace très concrète : si Constantinople refuse, les trois puissances pourront imposer l’application du traité.
Pour Mehmet Ali, c’est exactement le scénario redouté. Les grandes cours européennes qu’il tente de courtiser ne déclarent pas la guerre à l’Égypte mais veulent contenir la politique ottomane en Grèce, dont son fils Ibrahim Pacha est le bras armé le plus efficace.
Pire, la Porte rejette la médiation. Les flottes britannique, française et russe se concentrent alors en Méditerranée orientale pour imposer l’arrêt des opérations contre les Grecs. Le 20 octobre 1827, dans la baie de Navarin, la démonstration de force tourne à la bataille. La flotte ottomano-égyptienne est détruite ou gravement endommagée et Mehmet Ali y perd une part essentielle de son instrument naval.
La girafe n’a donc pas sauvé les navires. Pour autant, la France n’était pas à Navarin pour abattre Mehmet Ali mais pour contraindre la politique ottomane en Grèce. La distinction compte. Dès 1828, l’expédition de Morée, commandée par le général Maison, accompagne l’évacuation des troupes égyptiennes et plus tard, lorsque Mehmet Ali menace l’équilibre ottoman, et il le fera, la France reste la puissance européenne la plus disposée à le ménager.
La girafe n’a donc pas changé le cours de Navarin. Elle n’a pas arrêté les flottes, ni attendri les amiraux. Mais ce serait une erreur de n’y voir qu’un joli ratage diplomatique à longs cils. Car, si les Parisiens voient un long cou, Méhémet Ali, lui, espère qu’ils verront aussi une puissance : l’Égypte.




