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Fabrice Hadjadj : « Un peuple pose des actions à la mesure de ses chants »

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Publié le

15 novembre 2019

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Souvent négligée au nom d’une fausse humilité qui confine à la pusillanimité, la quête de gloire traverse toute la création, depuis l’homme destiné à être glorifié par Dieu jusqu’à l’oiseau dont le chant reflète cette aspiration au sublime, explique Fabrice Hadjadj dans À moi la gloire (Salvator).

 

 

 

Vous distinguez la gloire du poète et celle du héros, la gloire des paroles et celle des actes, en expliquant qu’elles sont indissociables l’une de l’autre, pourquoi ?

Travaillant à mon livre, j’ai découvert une parole de Bossuet dans son discours de réception à l’Académie française. Il y fait référence à Cicéron, affirme qu’il y a deux sortes de gloire – celle des héros et celle des poètes – puis loue Richelieu d’avoir créé cette Académie dont la tâche est de prendre soin de notre langue, qu’elle soit toujours assez belle pour garder en mémoire les actes des grands hommes du pays. C’était déjà le but de Joachim du Bellay dans Défense et illustration de la langue française. S’il y a une gloire de Rome, selon lui, c’est d’abord parce qu’il y a de grands poètes latins. Pour qu’il y ait une gloire de la France, il faut donc de grands poètes français. Curieusement, Salluste, dans la Conjuration de Catilina, dit la même chose à propos des Grecs : ceux-ci n’ont pas réalisé de plus grandes actions que les Romains, mais ils ont eu de plus grands auteurs – voilà pourquoi Salluste s’efforce d’être le Thucydide de son peuple.

Victor Hugo, dans la préface des Voix intérieures, souligne que les faits politiques ne deviennent des événements historiques que dans la mesure où un poète les chante assez bien pour qu’ils entrent dans la mémoire collective.

La gloire, ce n’est pas le bien accompli, c’est le retentissement de ce bien à travers la déesse aux cent bouches, celle qu’on appelle Renommée. Le héros a donc besoin du poète pour être glorieux. Victor Hugo, dans la préface des Voix intérieures, souligne que les faits politiques ne deviennent des événements historiques que dans la mesure où un poète les chante assez bien pour qu’ils entrent dans la mémoire collective. Il ne s’agit pas d’un archivage, d’un simple enregistrement du fait, mais d’une œuvre de parole qui dégage ce qu’il y a de louable en lui, son sens et sa grandeur. À travers la notion de gloire, c’est donc aussi le lien entre politique et poétique qui est en jeu.

 

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Justement, la gloire est politique dans la mesure où elle est célébrée par le pouvoir. Au château de Versailles, Louis-Philippe a fait apposer une inscription « à toutes les gloires de la France ». Comment ce lien s’articule-t-il ?

S’il s’agit de l’autocélébration d’un pouvoir par lui-même, sans l’écart du politique au poétique, la gloire risque fort de dégénérer en propagande. L’inscription « à toutes les gloires de la France » est intéressante parce qu’elle laisse entendre que l’on ne peut se sentir français qu’à partir d’une mémoire qui n’est pas celle de la simple connaissance historique mais du mémorable. La mémoire qui permet le sentiment d’appartenance à une histoire ne relève pas de l’histoire comme science : l’historien de métier évolue dans un domaine de pure objectivité dépassionnée, désembrayée, pour ainsi dire. Le rapport à l’Histoire qui fonde notre appartenance historique relève plutôt du légendaire (non pas au sens du mythique, mais des legenda, de ce qui est à lire parce que cela relate des aventures exemplaires). Y a-t-il dans l’histoire de France des actes dont nous pouvons être fiers et qui nous ouvrent l’horizon de la reconnaissance ?

Si le chant épique n’est plus possible, l’action héroïque peut difficilement avoir lieu (il est d’ailleurs intéressant de comparer Tolkien à l’auteur de Game of Thrones, qui propose non plus une heroic, mais une sordid fantasy).

Sans ces « gloires de la France », la France peut bien exister sur les cartes, elle n’existe plus dans les cœurs. Je dois beaucoup à la lecture de Tolkien, qui était très sensible au lien entre l’héroïcité et le chant capable de la rapporter, mais aussi de la susciter. Une bonne action, c’est une action digne de louange. Mais quel est le type de louange en vigueur à notre époque ? Un peuple pose des actions qui sont à la mesure de ses chants. Si nos chants se réduisent aux rengaines d’Ed Sheeran, par exemple, nous aurons les mœurs correspondantes, sensibles à l’odeur d’une poule de discothèque. Si le chant épique n’est plus possible, l’action héroïque peut difficilement avoir lieu (il est d’ailleurs intéressant de comparer Tolkien à l’auteur de Game of Thrones, qui propose non plus une heroic, mais une sordid fantasy). L’un des grands problèmes de notre temps est la disparition de ce type de chant, à tel point que le héros nous apparaît ridicule – du reste, quelle héroïcité peut demeurer à l’ère des drones ? C’est la question. S’il n’y a pas de louange capable de recueillir l’éclat d’une action humaine, il n’y aura plus d’actions éclatantes.

Le selfie fait disparaître le visage ; car le propre du visage, c’est qu’il se donne à voir aux autres, non à soi-même. La gloire du visage est dans une offrande sans retour.

Vous affirmez justement que l’usage de la technique peut dévoyer la gloire.

Le déploiement du dispositif technologique est fondé sur cet appétit primordial du paraître et de la reconnaissance. Qu’est-ce qui motive le réseau social si ce n’est le désir de passer de l’être au paraître, qui est en soi légitime puisque nous sommes des êtres sociaux ? Le problème tient à la modalité de ce passage : dans les réseaux sociaux, au lieu d’attendre la reconnaissance d’un autre, pair ou poète, on orchestre son autocélébration, on multiplie les stories et les tweets comme autant d’exhibitions impatientes qui précipitent et donc empêchent le lent dégagement de ce qui est mémorable. Le dispositif techno-libéral se nourrit de notre appétit de gloire, mais, en prétendant donner à celle-ci une accessibilité immédiate, il interdit tout relief et ne parvient qu’à accumuler les déchets. Le selfie fait disparaître le visage ; car le propre du visage, c’est qu’il se donne à voir aux autres, non à soi-même. La gloire du visage est dans une offrande sans retour.

 

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Vous ne parlez pas seulement du chant des hommes mais aussi de celui des oiseaux. Quel lien faites-vous entre la gloire et l’écologie ?

Mon petit livre sur la gloire est aussi un ouvrage de zoologie, en raison de la parole du Sanctus : « La terre est remplie de Ta gloire. » Pourquoi y a-t-il des formes vivantes ? Une lecture utilitariste affirme que les différentes espèces s’expliquent comme autant de stratégies en vue de l’autoconservation. Une telle lecture relève de ce que Robert Spaemann appelle une « ontologie bourgeoise » : il s’agit toujours de sauver sa peau, non de l’exposer. Or pourquoi l’oiseau chante-t-il ? La réponse néodarwiniste consiste à affirmer que l’oiseau chante pour marquer son territoire, attirer la femelle, et donc se conserver, le chant n’étant alors que fonctionnel. Mais les travaux de l’ornithologue Franz Sauer sur la fauvette grisette montrent que celle-ci a un chant spécifique très riche, qui s’appauvrit durant la saison des amours, où ne restent plus que des rengaines monotones, liées à la fonction de reproduction ; cette saison passée, à l’automne, le chant orné et jubilatoire revient, de manière tout à fait gratuite.

Il est absurde de ramener la diversité des formes vivantes à un motif uniforme : la survie. Cette absurdité flatte cependant ce que Marx appelle la « société bourgeoise », apparue au XVIIIe siècle, où « les différentes formes [de connexions sociales] se présentent à l’individu comme un simple moyen de parvenir à ses fins personnelles ».

L’oiseau se conserve donc en chantant, mais il ne chante pas pour se conserver, il se conserve pour chanter, pour qu’il y ait encore cette gloire de la fauvette grisette rayonnant dans le monde. Il est absurde de ramener la diversité des formes vivantes à un motif uniforme : la survie. Cette absurdité flatte cependant ce que Marx appelle la « société bourgeoise », apparue au XVIIIe siècle, où « les différentes formes [de connexions sociales] se présentent à l’individu comme un simple moyen de parvenir à ses fins personnelles ». Pourtant, si l’on survit, c’est pour vivre, pour s’exposer encore – l’exposition disant à la fois la manifestation de soi, le décentrement par et pour l’autre, et la mise en danger qui s’ensuit. Si la vie ne visait que l’autoconservation, on ne voit pas pourquoi le premier vivant serait apparu : à partir de ce critère, le moindre caillou sera toujours meilleur que la rose ou le paon. La gloire n’est pas dans le regard de la Gorgone qui nous change en statue, pour durer le plus possible. Elle est plutôt dans le chant de David, qui nous invite au combat pour la justice et la miséricorde, dussions-nous y mourir à la fleur de l’âge.

 

 

Propos recueillis par Benoît Dumoulin

 

 

ô Hadjadj

Dans À moi la gloire, Fabrice Hadjadj déploie son agilité intellectuelle et sa culture éclectique pour revisiter la notion de gloire souvent polluée par un discours faussement chrétien qui, sous couvert d’humilité, appelle les hommes à ne pas s’exposer. Or, la gloire, qui n’est que le retentissement social du bien, nécessite que l’on s’expose, par sa parole – cas des poètes – ou par ses actes – cas des héros – à une confrontation au monde qui permette de faire jaillir le meilleur de nous-même. Pour l’auteur, poètes et héros se répondent en s’interpénétrant : ce sont les actions héroïques que chantent les poètes mais c’est aussi la qualité du chant épique qui suscite des vocations à l’héroïsme. Qu’advient-il si nous appauvrissons notre langue, nos arts et nos chants ?

Jonglant entre théologie, littérature et écologie, Fabrice Hadjadj affirme que toute la création est appelée à resplendir de la gloire de Dieu. Si « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant » comme l’exprimait déjà saint Irénée au IIe siècle, elle est aussi cette peur ou ce chant d’oiseau purement gratuit de la création, qui ne s’explique par aucune cause utilitaire.

Plus personne ne voudra – ni ne pourra – devenir un héros. Jonglant entre théologie, littérature et écologie, Fabrice Hadjadj affirme que toute la création est appelée à resplendir de la gloire de Dieu. Si « la gloire de Dieu, c’est l’homme vivant » comme l’exprimait déjà saint Irénée au IIe siècle, elle est aussi cette ?eur ou ce chant d’oiseau purement gratuit de la création, qui ne s’explique par aucune cause utilitaire. Réfutant la pensée darwinienne qui réduit tout le cosmos au désir d’autoconservation, Hadjadj nous fait entrer dans la contemplation du monde créé, dépôt sacré du chant divin. Une hauteur de vue et un spectre qui ouvrent de nombreux horizons intellectuels et spirituels.

 

B.D.

 

À MOI LA GLOIRE Fabrice Hadjadj Salvator 160 p. – 15 €

© DR

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