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Graham Gudgin : Y a-t-il un problème irlandais ?

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18 novembre 2019

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Trois ans que le Brexit se heurte au problème de l’Irlande du Nord (IN). Pourquoi ? Pour rien, assure Graham Gudgin, chercheur en économie à Cambridge. Selon lui, la question irlandaise a été utilisée pour empêcher le Brexit. Graham Gudgin a vécu 25 ans en IN. Après avoir créé un centre de recherche économique à Belfast, il a été conseiller spécial du Premier ministre d’IN au lendemain de l’Accord du Vendredi Saint. Depuis le référendum sur le Brexit, il a participé à diverses commissions de travail sur la question de la frontière irlandaise. Il nous explique pourquoi c’est un faux problème.

 

 

Le DUP (Parti Unioniste Démocrate d’IN) refuse l’accord de retrait négocié par Boris Johnson. Pourquoi ?

Ils ont le sentiment qu’on les laisse tomber. La décision de mettre une frontière douanière dans la mer d’Irlande signifie qu’il y aura des droits de douane entre l’IN et le reste de la GB, c’est-à-dire au sein d’un même pays ! Les produits qui passeront de GB en IN seront taxés comme s’ils entraient dans l’UE. Puis, soit ils restent en IN et l’entreprise qui les a importés récupère le droit de douane dont elle s’est acquittée, soit ils sortent vers l’UE. Ceci dit, c’est une situation provisoire. Dès que la GB aura signé un accord commercial avec l’UE, il n’y aura plus de tarifs douaniers. Le désaccord du DUP porte surtout sur la procédure qui prévoit que tous les 4 ans l’Assemblée de Belfast se prononcera, à la majorité simple, sur son alignement sur les régulations européennes. Cela va à l’encontre de l’Accord du Vendredi Saint selon lequel nationalistes et unionistes ont un droit de véto sur toute question sensible. L’accord de retrait supprime le droit de véto des unionistes.

 

Quelle est la position des parties prenantes (Bruxelles, Dublin, Belfast, Londres) ? Quelles sont leurs priorités ?

Ça n’a pas été simple de comprendre quelles étaient les priorités de Theresa May. Ce sera l’objet de sujets de doctorats pour les 50 années à venir ! Elle a essayé de trouver un compromis. Imaginez un référendum sur la question de la conduite à droite ou à gauche. Theresa May aurait obtenu une conduite au milieu de la route ! Le gouvernement Johnson étant pro-Brexit, la situation s’est éclaircie. Il veut la GB hors de l’UE, hors de l’union douanière et du marché commun. L’UE voudrait garder l’IN dans l’union douanière. L’avantage de cette situation, pour Dublin, c’est que cela détache un peu l’IN du Royaume-Uni, une étape vers le rapprochement des deux Irlande – même si le gouvernement irlandais nierait fermement cet objectif. Johnson propose une solution technologique au problème de la frontière terrestre. C’est tout à fait faisable. Mais l’UE et les Sud-Irlandais ne veulent pas en entendre parler. Enfin, le point de vue du DUP a toujours été de refuser que l’IN soit traitée différemment du reste de la GB. Donc ils ne sont pas satisfaits.

 

Lire aussi : Irlande du Nord, le peuple contre la frontière

 

L’accord négocié par Johnson est-il très différent de celui de Theresa May ?

Complètement différent. Mme May avait négocié que la GB demeure dans l’union douanière et une partie du marché unique, autrement dit elle gardait un pied, et même un peu plus qu’un pied dans l’UE, soumise à des régulations sur lesquelles la GB n’aurait plus son mot à dire. Ceci pour éviter de traiter différemment l’IN. C’était prendre le problème à l’envers. On avait un problème avec l’IN et pour le régler, on l’étendait à l’ensemble de la GB. Dans le deal Johnson, seule l’IN reste dans l’Union douanière ; la GB sort complètement de l’UE.

Donc il est clairement démontré qu’une frontière douanière entre les deux Irlande n’est pas un problème mais… pas moyen de convaincre l’UE qui, en soutien à Dublin, lui préfère une frontière dans la mer d’Irlande.

Vous étiez dans la commission Prospérité Royaume Uni (Prosperity UK’s alternative arrangements commission) créée pour trouver des alternatives au backstop…

Cette commission, composée de 40 députés et Lords, a réuni un comité d’experts dont je faisais partie. Il y avait parmi nous des spécialistes des questions douanières comme l’ancien patron des douanes suédoises Lars Karlsson ou le néerlandais Hans Maessen, des gens pragmatiques extrêmement compétents. C’était passionnant d’avoir leur expertise. Selon eux, le problème de la frontière terrestre irlandaise est un faux problème. Il suffit de mettre en place une frontière électronique comme cela existe partout dans le monde. L’UE a un système par ordinateur qui s’appelle Transit. Vous remplissez vos déclarations douanières à l’usine, puis vous signalez au système Transit que votre camion a pris la route. Imaginons qu’il parte de Rotterdam pour livrer des marchandises à Zurich, vous signalez sur Transit quand le camion arrive à destination. Tous ces spécialistes des douanes sont formels : les contrôles à l’ancienne avec barrières et fonctionnaires, c’est dépassé. Le gouvernement britannique s’est engagé depuis 2016 à ce qu’il n’y ait aucune infrastructure à la frontière irlandaise. Ces gens-là considèrent que cela devrait être le cas de toute douane moderne. Le rapport de cette commission (276 pages) publié il y a trois mois, propose une alternative au backstop. J’ai demandé au ministre des Affaires étrangères irlandais s’il l’avait lu, il m’a dit que non. Parfait ! Donc il est clairement démontré qu’une frontière douanière entre les deux Irlande n’est pas un problème mais… pas moyen de convaincre l’UE qui, en soutien à Dublin, lui préfère une frontière dans la mer d’Irlande.

Quand les négociateurs de Bruxelles se mettent à dire « nous ne voulons pas mettre en péril les Accords du Vendredi Saint », ils ne savent pas de quoi ils parlent. On voit bien que ce sont des manœuvres. L’Accord du Vendredi Saint ne parle nulle part de frontière ! Il n’y a pas un mot sur l’UE.

Le Brexit met-il en péril la paix en Irlande ?

Quand les négociateurs de Bruxelles se mettent à dire « nous ne voulons pas mettre en péril les Accords du Vendredi Saint », ils ne savent pas de quoi ils parlent. On voit bien que ce sont des manœuvres. L’Accord du Vendredi Saint ne parle nulle part de frontière ! Il n’y a pas un mot sur l’UE. La seule puissance extérieure qui était partie prenante lors de la signature de l’Accord du Vendredi Saint en 1998, ce sont les USA car ils ont un important lobby irlando-américain. Ils avaient l’oreille du Sinn Fein et de l’IRA, ils ont pu les rassurer sur la bonne foi des Anglais pendant les négociations. Les Américains ont joué un rôle important, les Européens, pas du tout ! Mais l’UE a voulu avoir l’air de participer. Une fois l’accord signé, Jacques Delors a déclaré que l’UE financerait un fonds pour la paix. Un journaliste a demandé « à quoi exactement servira cet argent ? ». Delors s’est tourné vers ses conseillers, il a demandé « à quoi exactement servira cet argent ? ». Le dos au mur, ils ont répondu que cet argent servirait à bâtir des murs de paix entre catholiques et protestants. Ç’a beaucoup amusé les Irlandais du Nord. C’était de petites sommes. Elles étaient versées à des œuvres de charité. Les œuvres de charité d’IN aiment beaucoup l’UE.

 

En septembre, Boris Johnson évoquait le projet d’un pont qui relierait l’Écosse à l’Irlande du Nord. Cette idée est-elle liée au débat sur le Brexit ?

Bien sûr. Il voulait suggérer que l’IN bénéficierait de projets mirifiques. Seulement 20 km séparent les côtes les plus rapprochées de l’Écosse et de l’IN. Le seul problème est qu’au milieu de la mer d’Irlande se trouve une fosse où furent jetés un nombre considérable d’obus à la fin de la Première guerre mondiale. C’est-à-dire qu’au milieu de l’éventuel pont, sous l’eau, se trouve un joli stock de bombes. Donc nous n’allons pas construire un pont. J’en doute.

 

Pourquoi est-ce que, d’emblée, dès 2016, l’idée d’une frontière dure entre les deux Irlande était exclue ?

La raison principale est que la police s’y oppose. Même s’il n’y avait que des caméras installées à certains postes frontaliers, les Républicains (il y a entre 60 et 80 dissidents républicains armés en IN, presque tous autour de Londonderry) risqueraient de venir tirer sur les caméras. Ensuite il faut envoyer des techniciens pour remplacer les caméras. Ces gens-là, il faut les escorter, la police doit les protéger. La police devient alors une cible. Personne ne veut prendre ce risque. La deuxième raison : les nationalistes d’IN ne veulent pas entendre parler d’infrastructures sur la frontière pour pouvoir se figurer une île unifiée.

 

Quelles ont été les grandes étapes sur la frontière ?

L’Irlande tout entière faisait partie intégrante du Royaume Uni depuis 1801. La RI est devenue indépendante en 1921, séparée de l’IN par une frontière de 500 km de long, avec des postes frontaliers installés sur six routes principales. Lorsque je suis parti vivre en IN, en 1985, il y avait des douaniers à la frontière. Ç’a duré jusqu’aux accords de Maastricht en 1992. Les médias répètent sans arrêt que l’Accord du Vendredi Saint a supprimé la frontière. Non, la frontière a été abolie en 1992 avec l’instauration du Marché Unique. En 1999, la RI a rejoint la zone euro, est alors apparue une frontière monétaire avec l’IN, à quoi s’ajoute une frontière pour la TVA, les taxes sur le tabac, l’alcool et l’essence. Mais il n’y a aucun contrôle à la frontière.

Une majorité de fermiers nord-irlandais, la plupart protestants, a voté pour le Brexit. Malgré le manque à gagner (l’argent de la PAC), ils ont préféré quitter l’UE à cause de la paperasserie.

43 % des exportations de l’IN vont vers l’UE. Une frontière douanière, même virtuelle, va compliquer les choses.

C’est un chiffre trompeur. 43 % des exportations d’IN vont vers l’UE mais cela ne représente que 5 % de la production nord-irlandaise. L’essentiel de la production d’IN est vendu au Royaume-Uni. Les ventes à la RI sont infinitésimales. Le vrai problème, c’est le lait. Un tiers du lait produit en IN est manufacturé en RI. Ensuite, le fromage, le beurre, le lait en poudre revient en IN. Donc pour le lait, c’est un système intégré entre les deux Irlande. Or les tarifs douaniers de l’UE sur le lait sont élevés. Donc ça ne sera plus rentable de manufacturer le lait frais nord-irlandais de l’autre côté de la frontière. Et l’IN ne dispose pas des infrastructures nécessaires. Cela coûterait 200 millions de livres de bâtir des laiteries en IN. Ce qui est faisable avec l’argent que nous n’aurons plus à verser à l’UE. Une majorité de fermiers nord-irlandais, la plupart protestants, a voté pour le Brexit. Malgré le manque à gagner (l’argent de la PAC), ils ont préféré quitter l’UE à cause de la paperasserie.

 

Qu’est-ce qu’une frontière molle ?

Une frontière sans infrastructure, ni caméras, ni barrières, ni douaniers, rien. Or les Irlandais disent : « Ce que nous entendons par frontière molle, c’est : pas de contrôles. Aucun contrôle, ni à la frontière, ni ailleurs en Irlande ». Donc ils considèrent comme frontière dure le fait de contrôler de la viande dans une usine de la RI, à 200 km de la frontière ! À partir de là, vous mesurez combien les négociations sont ardues.

 

Lire aussi : Trente ans après, la Russie éternelle incomprise

 

Le changement de gouvernement en République d’Irlande a-t-il compliqué les choses ?

Considérablement. Sous le gouvernement du précédent Premier ministre irlandais Enda Kenny, il y avait des discussions, on cherchait des solutions technologiques pour le passage des marchandises par une frontière ouverte. J’ai des amis fonctionnaires en IN, ils étaient en discussion permanente avec leurs collègues de RI. Quand Leo Varadkar est arrivé au pouvoir, il a interrompu tout contact, on a cessé de chercher des solutions. Les responsables douaniers de la RI n’avaient plus le droit de rencontrer les responsables douaniers de GB.

Depuis 20 ans, le Sinn Fein travaille à se construire une image de parti démocratique à la fois au nord et au sud, mais notamment en RI où il recueille 14 % des intentions de vote dans les sondages. Il pourrait participer à un gouvernement de coalition.

En février dernier, Boris Johnson, alors ministre des Affaires étrangères, déclarait : « Les questions concernant la frontière irlandaise ont été utilisées politiquement pour faire barrage au Brexit ». Il a raison ?

Absolument. J’en reviens à ce que je vous disais à propos de l’Accord du Vendredi Saint et des inquiétudes européennes sur la paix en Irlande. Parce qu’ils s’imaginent, à Bruxelles, que le gouvernement britannique n’a pas pensé à ça, qu’il se fiche de la paix en Irlande ? C’est juste une façon de mettre des bâtons dans les roues. Gerry Adams, luimême, le patron du Sinn Fein et de l’Ira, a assuré qu’il n’y aurait pas de violence. Depuis 20 ans, le Sinn Fein travaille à se construire une image de parti démocratique à la fois au nord et au sud, mais notamment en RI où il recueille 14 % des intentions de vote dans les sondages. Il pourrait participer à un gouvernement de coalition. Imaginez que l’un de leurs supporters se mette à tirer sur les gens, ce serait fini ! Donc, Gerry Adams affirme qu’il n’y aura pas de violence. Et Mark Rutte, le premier ministre hollandais, vient nous expliquer qu’il craint une recrudescence de la violence en IN en cas de Brexit ! Merci pour votre sollicitude mais que connaissez-vous de la situation ?

 

Vous avez examiné les projections rendues publiques par le ministère des Finances anglais pendant la campagne pour le referendum de 2016. Un rapport orienté, dites-vous. Pourquoi ?

Nous étions quatre économistes (dont trois avaient voté contre le Brexit). Après le référendum, nous avons regardé de près les rapports alarmistes du Trésor (300 pages en tout) qui évaluaient l’impact économique du Brexit sur le court terme et sur le long terme d’ici 2030. Nous avons refait tous les calculs, compulsé un million de données. C’était un travail énorme. On s’est aperçu que leurs calculs étaient faux. Le Trésor, dans ses prévisions, avait augmenté de 400 % les effets négatifs du Brexit. Évidemment, cette annonce avait influencé le résultat du référendum. Le Brexit l’a emporté, mais sans ces rapports alarmistes, le vote pro-Brexit aurait été supérieur et nous ne serions pas le pays divisé que nous sommes depuis 3 ans. C’est un scandale institutionnel. Cette manipulation de l’opinion est grave. Le public ne croit plus ce que le gouvernement lui dit. Nous avons rencontré l’actuel ministre des Finances, Sajid Javid, la semaine dernière. Il nous a assuré qu’il ne serait plus commandé de rapports au Trésor. Nous lui avons demandé de diligenter une enquête sur les conditions d’élaboration de ces documents. Il a refusé.

C’est ridicule. On nous a parlé de pénuries, d’encombrement au port de Douvres. On nous montrait des files interminables de camions. Le port de Douvres est le neuvième port de Grande-Bretagne. Y transitent seulement 5 % de nos importations. Les autorités portuaires ont dit et redit qu’ils ne ralentiraient pas le trafic.

Le mois dernier, quand le document Yellowhammer sur les conséquences d’un no-deal a été rendu public, c’était la panique dans les médias. Un no-deal serait-il catastrophique ?

C’est ridicule. On nous a parlé de pénuries, d’encombrement au port de Douvres. On nous montrait des files interminables de camions. Le port de Douvres est le neuvième port de Grande-Bretagne. Y transitent seulement 5 % de nos importations. Les autorités portuaires ont dit et redit qu’ils ne ralentiraient pas le trafic. Quant au président du port de Calais, tout comme le président de région Xavier Bertrand, ils assurent qu’ils ont pris les dispositions nécessaires. Ils n’ont pas envie de se faire voler leur business par le port de Rotterdam. Il n’y aura pas de pénurie en cas de no-deal.

 

 

Propos recueillis par Sylvie Perez

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