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Cette année, la Biennale d’Art contemporain de la capitale des Gaules, intitulée « Là où les eaux se mêlent », a quitté la Sucrière, dans le quartier de Confluence, pour les vastes entrepôts sans âme et en friche depuis 2015 des anciennes usines Fagor. En montre-t-elle, de l’âme, cette vaste exposition ? Ou bien n’étale-t-elle que de pompeuses nullités comme l’art financiarisé en a pris la fréquente habitude ? Débat entre l’éditeur et écrivain Maximilien Friche et la singulière artiste Manon Oliveda.
OUI. SON GIGANTISME EST INCAPABLE DE COMBLER LE VIDE
Le gigantisme, qui est une des marques de fabrique de l’art contemporain, ne permet pourtant pas de combler le vide de ces 29 000 m2. Ça flotte ! On erre dans ces hangars froids d’une installation à une autre cherchant comment arrêter son regard, sans toujours discerner l’œuvre dans la friche. « C’est fait exprès ! » affirme la médiatrice ! L’art contemporain recycle tout : tags, signalétique industrielle, fuites d’eau… Sans doute pour mieux rappeler son caractère arbitraire. Une fois l’installation identifiée, on reste coi devant autant de matière. Des tonnes de terres pour une piste de cross sur neige, un immense tunnelier posé au sol, un mur géant de balles de papier recyclé… Chapeau l’artiste ? Merci surtout aux ouvriers en charge des installations.
Maximilien Friche
NON. L’ÉPHÉMÈRE RÉGÉNÈRE LA CRÉATION
Les usines Fagor offrent un formidable terrain de jeu aux 56 artistes qui y exposent. Ils ont pu non seulement concevoir sans se limiter, mais également assumer la logique de l’éphémère suggérée par la réalisation in situ. Ces œuvres-ci n’ont pas vocation à se promener à travers le monde pour faire monter leur cote. Pour une fois que l’on échappe un peu à la finance… Certes les usines sont vastes et les installations gigantesques, mais il s’agit de créer un paysage reliant toutes les installations qui favorisent notre pérégrination méditative, dût-elle souvent rester dubitative. On passe de la piste de cross sur la neige, imaginée par Stéphane Thidet, où poussent naturellement quelques herbes sauvages, à la rivière d’eau chaude jaune qui serpente sur une plateforme de béton de la coréenne Minouk Lim.
Manon Oliveda
OUI. ET DE L’ARNAQUE GLAUQUE
Le commissariat de cette 15e édition a été confié au Palais de Tokyo qui confirme ses obsessions morbides. L’entrée se fait par un roncier géant en aluminium rappelant les pires contes de nos enfances et juste à proximité de vidéos de Vascellari montrant des rodéos automobiles avec des cadavres d’animaux sur le capot… L’installation du Mexicain Fernando Palma Rodriguez met en scène des robes de petites filles qui montent et descendent à l’aide d’un système robotique, et si on fait gloser les scolaires sur la poésie qui s’en dégagerait, je n’y vois pour ma part qu’évocation d’enfants morts. Quand Simphiwe Ndzube, lui, met en scène deux processions de sculptures hybrides qui rappellent essentiellement le clip de « Thriller ».
M.F
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NON. L’ART VÉRITABLE RESPIRE ENCORE SOUS L’ARNAQUE
À la fin d’une longue promenade dans les usines Fagor, après avoir avalé tous les discours que l’art contemporain tient en permanence sur lui-même, au moment où il nous semble qu’on ne sera plus jamais dupe de rien, voilà que l’on m’invite à entrer dans un nouveau tube de béton. De l’extérieur, deux conduits posés à angle droit et un tronc d’arbre suspendu au-dessus. On entre, et là, le miracle a lieu. La Thaïlandaise Pannaphan Yodmanee a couvert les parois intérieures de bas-reliefs et de peintures par quoi l’art bouddhique se mêle aux fragments de Michel-Ange. L’ensemble nous évoque les catacombes et la possibilité d’une vie intérieure. À noter d’ailleurs que c’est la seule installation pour laquelle la médiatrice n’a rien dit a priori. Dans le contemporain, l’art vrai est un moment du faux.
M.F.
OUI. ET VÉHICULANT UN CATÉCHISME DÉSUET
Il faut bien avouer que cette édition est moins moralisatrice que la précédente et son ode aux migrants. Le politiquement correct n’a pas moins contaminé tout l’ADN de l’art d’aujourd’hui avec l’idée implicite que la pensée des artistes relève, comme celle des journalistes, exclusivement de la même doxa. Ainsi Ashley Hans Scheirl & Jakob Lena Knebl, fût-ce avec humour, continuent de « questionner le genre ». Simphiwe Ndzube, quant à lui, tisse un lien hasardeux entre post-colonialisme et révolte des canuts. Stéphane Thidet cherche toujours à dénoncer la sauvagerie de l’homme blessant jusqu’à celle de la nature. Et quand la directrice artistique, Isabelle Bertolotti, se réjouit bruyamment que la biennale fasse travailler un écosystème local, on croirait entendre Koons déclarer avec fierté qu’il crée des emplois. Fastidieux.
M.O.
NON. UNE BIENNALE PARABOLIQUE
Cette édition présente plusieurs œuvres ayant l’efficacité d’une parabole. On peut évoquer Sam Keogh qui a fait installer un immense tunnelier échoué comme un vaisseau spatial, entouré de sculptures, de collages et de vidéos où l’on peut divaguer à l’infini et même entrer en aventure. L’installation la plus efficace dans cet ordre est « Prometheus Delivered » de Thomas Feuerstein. Une sculpture de marbre de Prométhée se trouve ligotée et on observe sa décomposition sous l’effet des bactéries mangeuses de pierre. À côté, des cellules hépatiques humaines sont nourries des mêmes bactéries et fabriquent un foie artificiel, puis elles sont ensuite fermentées pour produire un alcool. Au milieu de ce laboratoire singulier, le mythe de Prométhée se trouve ainsi réactualisé à l’infini. Vertigineux.
M.O.
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