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Jean-Luc Bitton, le cas Rigaut : dandysme, dadaïsme, suicide

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Publié le

26 novembre 2019

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Cela faisait quinze ans qu’un certain milieu littéraire parisien bruissait de l’écho des recherches inlassables entreprises par Jean-Luc Bitton au sujet de Jacques Rigaut, le dandy suicidé des Années folles qui avait inspiré à Drieu son Feu Follet. Au point que certains en venaient à accuser le biographe d’être moins obsessionnel que mythomane… Mais voilà que le livre est enfin paru : biographie magistrale d’un personnage fascinant, on le découvre à la hauteur de l’invraisemblable effort qu’il requit. Rencontre avec son auteur dans le cadre fitzgeraldien d’un salon de l’hôtel Alba.

 

 

Comment avez-vous fait la connaissance de Jacques Rigaut ?

Par le film culte de Louis Malle : Le Feu follet, qui est l’adaptation d’un roman de Pierre Drieu la Rochelle évoquant la vie et le suicide de son ami Jacques Rigaut.

 

À quel moment cette rencontre s’est-elle transformée en traque obsessionnelle ?

Quand j’ai découvert les écrits de Rigaut publiés par Martin Kay en 1970, j’ai pris conscience de son talent inouï tout en étant bouleversé par le personnage. J’ai alors fait des recherches pour retrouver Martin Kay, ce qui n’a vraiment pas été chose facile. Je l’ai retrouvé en Suisse où il avait pris sa retraite et j’ai alors découvert que pour les besoins de la thèse qu’il avait soutenue sur Jacques Rigaut, il avait rencontré, au début des années 60, tous les surréalistes et les dadaïstes qui, pour la plupart, étaient encore vivants : Pierre de Massou, Man Ray, Marcel Duchamp, Jacques Porel… Kay était alors un étudiant fauché qui ne disposait pas d’enregistreur, si bien qu’il avait pris des notes. Il me les a transmises ainsi que toutes ses archives. Cette matière première était tellement extraordinaire et inespérée que cela m’a convaincu de me lancer dans l’entreprise d’une biographie.

Il faut néanmoins remarquer que dans ces deux cents pages, il y a l’équivalent de cinquante livres. De son vivant, cela dit, il n’a publié que huit textes dans des revues dadaïstes, puis il a arrêté de publier tout en continuant d’écrire.

Vous vous êtes livré à une enquête titanesque sur un auteur dont l’œuvre se résume à deux cents pages. Cela peut paraître absurde.

Annie Le Brun remarque dans sa préface que c’est quelque chose de complètement déraisonnable ! Il faut néanmoins remarquer que dans ces deux cents pages, il y a l’équivalent de cinquante livres. De son vivant, cela dit, il n’a publié que huit textes dans des revues dadaïstes, puis il a arrêté de publier tout en continuant d’écrire. Il a un côté rimbaldien : son Harar, c’est New York. Une fois qu’il s’y est rendu, en 1923, après quelques lignes dans une revue d’avant-garde locale, c’est le silence éditorial définitif.

 

Quel rapport ce dandy dadaïste entretient-il avec la littérature ?

Dans le portrait caricatural que donne de lui Drieu dans « La Valise vide », il est présenté comme un inculte, mais en enquêtant sur lui, je me suis rendu compte que Rigaut était en fait un grand lettré. Il aimait plus que tout Courteline et Octave Mirbeau, l’écrivain anarchisant. Il ne parle pas beaucoup de littérature dans ses lettres, c’est vrai, mais il ne parle pas non plus de la drogue alors qu’il était quand même poly-toxicomane. « Les stupéfiants se passent de justifications », disait-il, magnifiquement.

 

Lire aussi : Mourir en Dada, mourir en Delerm

 

Comment avez-vous mené votre enquête ?

À part ce que m’avait livré Martin Kay, il n’y avait aucun fonds d’archives : il restait donc tout à faire. C’était un travail de détective et, comme le profiler qui se met dans la peau du serial killer pour en déterminer la psychologie, je me mettais parfois moimême dans celle de Jacques Rigaut, me demandais ce qu’il aurait fait dans les circonstances que je connaissais, et parfois, cette méthode me permettait de découvrir de précieux éléments. Sinon, ça a été un travail très laborieux. Certaines informations qui prennent deux lignes dans ma biographie m’ont demandé six mois de recherches !

 

Le blog que vous avez consacré à Jacques Rigaut vous a-t-il donné un moyen inédit de mener vos recherches ?

Parfois, certains internautes m’ont apporté des informations rares, mais surtout cela a été très bon pour le moral d’avoir des retours immédiats, parce qu’on connaît forcément des périodes de découragement sur un travail au long cours.

 

Vous restituez toute une époque particulièrement riche, d’un point de vue artistique, mais vous le faites à partir d’un personnage qu’on tenait jusqu’ici pour secondaire, et qui semble, à vous lire, détenir en fait la clé de ce qui s’est produit alors…

Au fur et à mesure de mes recherches, je me suis rendu compte que Rigaut avait joué un rôle essentiel au sein du mouvement Dada. Ce n’était pas un figurant. Simplement, son rôle était peu bruyant, c’est pourquoi il est ensuite resté dans l’ombre.

Mais le dadaïsme a plus influencé les arts d’aujourd’hui, finalement, que le surréalisme, lequel s’est retrouvé plombé par la psychanalyse et la politique, alors que Dada possède une inventivité remarquable qui l’a souvent fait comparer au mouvement punk.

Vous relatez toute l’histoire de ce mouvement à Paris. Or, le retentissement légendaire de Dada part de soirées qui furent en réalité souvent calamiteuses…

Ça foire tout de suite, en fait, du moins dès les visites-excursions que les dadaïstes organisent, notamment la première, à Saint-Julien-le-pauvre : il pleut, il n’y a presque personne, Rigaut vomit dans un coin sans doute en raison des excès de la veille… Mais le dadaïsme a plus influencé les arts d’aujourd’hui, finalement, que le surréalisme, lequel s’est retrouvé plombé par la psychanalyse et la politique, alors que Dada possède une inventivité remarquable qui l’a souvent fait comparer au mouvement punk. Pourtant, rapidement, comme le formule Soupault, c’est « l’agonie des amitiés » et le mouvement meurt. Alors Rigaut part à New York épouser une riche Américaine et devient le personnage d’un roman de Fitzgerald. Comme disait le poète lettriste Gabriel Pomerand, Rigaut est celui qui a ébloui les éblouisseurs ! Il était né Dada et ceux qui l’entouraient étaient tous impressionnés, tant par sa beauté que par son jusqu’au-boutisme. S’il s’était mis à collectionner les boîtes d’allumettes, c’était pour se moquer de Breton et Éluard qui, très loin de l’esprit Dada, s’étaient lancés dans le courtage en art.

 

L’espèce de griserie suicidaire qui anime les Années folles n’est-elle pas le fruit direct de la Première guerre mondiale ?

Si, complètement. Sans 14-18, il n’y aurait pas eu Dada. Durant les Années folles, on sent un formidable besoin de frivolité pour oublier la grande boucherie. Ils ont tous perdu un être cher : Drieu a perdu André Jéramec, le frère de sa future épouse. Rigaut doit faire le deuil de Maxime-François Poncet qui était son meilleur ami et son mentor. Ce fut un traumatisme énorme.

Drieu a toujours jalousé la beauté et la désinvolture de Rigaut, qui avait un charisme incroyable. Même ceux qui ne l’ont rencontré qu’une seule fois ont été marqués. Drieu, quant à lui, éprouve pour Rigaut une sorte de fascination-répulsion, mais il ne faut pas non plus oublier que Drieu avait le goût du malentendu.

Comment expliquez-vous la fascination que Drieu a éprouvée pour Rigaut ?

Il y aurait un livre entier à faire sur l’amitié très complexe qui unit Drieu à Rigaut. Drieu fait des portraits à charge de son ami, et à la fois, celui-ci lui inspire le meilleur : Le Feu follet reste un de ses meilleurs livres ; « Adieu à Gonzague » est un mea culpa déchirant ; et « La Valise vide », une excellente nouvelle. Drieu a toujours jalousé la beauté et la désinvolture de Rigaut, qui avait un charisme incroyable. Même ceux qui ne l’ont rencontré qu’une seule fois ont été marqués. Drieu, quant à lui, éprouve pour Rigaut une sorte de fascination-répulsion, mais il ne faut pas non plus oublier que Drieu avait le goût du malentendu. Peu avant son suicide, il était passé voir Rigaut dont les manuscrits traînaient sur un bureau et lui avait déclaré que ce n’était pas la peine d’insister, qu’il ne saurait jamais écrire. Il s’accusera ensuite d’avoir contribué à pousser son ami au suicide.

 

Chez Drieu, on trouve souvent cette configuration érotico-politique où l’écrivain français se fait le gigolo de la riche Américaine. Qu’en est-il pour Rigaut ?

Comme Drieu, il est fasciné par la femme américaine. Pour eux, il s’agit d’un mythe que renforce encore le cinéma américain naissant. De l’autre côté, dans les années 20, aux États-Unis, avoir un époux français relevait quasiment du snobisme et Gladys Barber était fascinée par Rigaut ! Quand il l’épouse en 1926, il se retrouve dans les décors dont il a toujours rêvé. Sa femme, fraîchement divorcée, est immensément riche. Lui, pavane dans sa Rolls, mais il n’est pourtant pas dupe de lui-même. Il sait que ça ne va pas marcher et un an et demi après, en effet, ils se séparent. La drogue a aussi joué un rôle essentiel. Tout le monde, alors, fumait de l’opium, prenait de la cocaïne, voire de la morphine, mais aux États-Unis, Rigaut découvre l’héroïne et quand il plonge là-dedans, sa femme panique. Lui-même avait dit : « Nous sommes admirablement faits pour ne pas nous entendre. » Je pense qu’il était néanmoins très amoureux de sa femme, que ce n’était pas un cynique total.

 

On a l’impression que Rigaut passe son temps à jouer…

Oui, Rigaut jouait même aux dés certaines décisions comme le célèbre personnage de Luke Rhinehart, L’Homme-dé. Peut-être a-t-il joué son suicide aux dés, il en aurait été capable…

 

Lire aussi : CONTEMPLATION PAÏENNE

 

Lui qui disait « porter son suicide à la boutonnière », pourquoi est-il passé à l’acte ce soir de novembre 1929 ?

Il faisait peur aux dadaïstes avec le suicide parce que ceux-ci sentaient qu’il ne plaisantait pas. Quand Rigaut disait à Philippe Soupault que son livre de chevet, c’était un revolver, ce n’était pas une blague ! Des témoins l’ont aperçu allongé sur son lit en compagnie d’une femme, son revolver posé à côté de lui. Pourquoi ce soir-là ? Un télégramme de sa femme aurait peut-être déclenché le geste, mais je crois qu’un suicide a toujours plusieurs causalités. Ce soir de novembre, il est rentré à la clinique où il était en cure de désintoxication après une nuit presque blanche. Il était allé au théâtre avec Jacques Porel et sa femme, puis tous s’étaient rendus à la boîte de Cocteau. Blanche l’avait lâché en taxi à l’Étoile et il prétendait avoir rendez-vous avec Marcel Herrand vers 4 heures, ce qui est improbable parce que l’acteur était plutôt versé dans le whisky que dans l’héroïne… Rigaut, en tout cas, rentre à l’aube en taxi à la clinique de la Vallée-aux-Loups et demande au chauffeur de l’attendre. Il ne reviendra jamais. Une fois monté dans sa chambre, il se suicide. Pendant ce temps, le compteur tourne. C’est tellement Rigaut ! Il meurt sans témoin et en silence, plaquant un oreiller sur son torse pour atténuer le bruit de la détonation.

Pour l’écriture, c’était un moderne. Il a inventé l’écriture fragmentaire et un certain genre d’aphorismes.

Qu’est-ce que Rigaut signifie pour nous, aujourd’hui ?

Pour l’écriture, c’était un moderne. Il a inventé l’écriture fragmentaire et un certain genre d’aphorismes. Rigaut fascine et a fasciné des gens de toute génération, de nombreux écrivains, mais aussi des cinéastes, comme Jean Eustache, ou encore le musicien Daniel Darc.

 

Sa postérité est étonnante…

Oui, c’est le James Dean de la littérature !

 

Propos recueillis par Romaric Sangars

 

 

Quinze ans d’une enquête obstinée auront permis à Jean-Luc Bitton de rassembler un matériau extraordinaire non seulement sur Rigaut mais sur toute l’époque et le milieu artistique que le poète aura aussi vivement traversés qu’impressionnés. Des commentaires de ses professeurs en primaire au programme cinématographique proposé par les paquebots au sein desquels il aura plusieurs fois traversé l’Atlantique, mille détails judicieusement distribués permettent de recomposer comme un immense puzzle tout un univers disparu. Jacques Rigaut incarne et radicalise tout le mal-être d’une époque qu’il fascine tout en lui exposant son revers nihiliste. Après avoir traversé une vitre-miroir, le poète se créera un double, Lord Patchogue, et bien conformément à la légende qu’il revendiquera depuis, on peut considérer que Rigaut, passé de l’autre côté du miroir, renvoya au monde qui l’entourait son re?et occulté, celui, chic et suicidaire, d’une Europe encore rayonnante mais blessée à mort par la Grande Guerre. Vertigineux.

 

R.S.

 

 

LE MIROIR FASCINANT D’UNE ÉPOQUE JACQUES RIGAUT, LE SUICIDÉ MAGNIFIQUE

Jean-Luc Bitton Gallimard 720 p. – 35 €

© DR

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