[vc_row][vc_column css= ».vc_custom_1575459017750{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »][vc_column_text]
À 40 ans, Douglas Murray est l’un des auteurs et commentateurs les plus influents de Grande-Bretagne. Prolifique et abonné aux bestsellers, il voyage sans arrêt, soucieux de voir de ses yeux ce qui se joue ici et là. On le trouve toujours affable, heureux de se triturer l’esprit. Véritable rock star intellectuelle, il galvanise des salles de 2000 places avec ses conférences sur son dernier livre The Madness of Crowds. Son essai précédent, L’Étrange suicide de l’Europe (2017), traduit en 20 langues, s’est vendu à 200 000 exemplaires. L’indomptable éditorialiste conservateur abreuve aussi la presse de tribunes aussi directes que lucides sur les questions du moment. Membre du comité éditorial du Spectator, il nous a reçus dans les bureaux de l’hebdomadaire, au cœur du quartier londonien des ministères.
The Madness of Crowds s’intéresse aux fabricants de dogmes contemporains, ceux qu’on appelle les Social Justice Warriors. Pourquoi vous être penché sur cette idéologie de la « justice sociale » ?
Mon livre précédent, L’Étrange suicide de l’Europe, abordait les questions d’immigration, d’islam, d’identité. Je me suis demandé quels étaient les autres sujets brûlants de notre société, ceux auxquels on pense tous, à propos desquels on murmure, mais dont on ne parle pas. Ceux sur lesquels il est dangereux de conjecturer en public. J’ai constaté que presque tous se rapportaient soit à l’homosexualité, aux LGBT, et particulièrement aux T, soit aux relations entre les sexes, soit aux questions de race. Voilà les sujets qui enveniment le débat public. J’ai voulu expliquer ce qui se passait et essayer de calmer le jeu.
Au contraire, j’ai écrit ce livre pour dire aux jeunes : n’entrez pas là-dedans, ne dédiez pas votre existence à dresser les femmes contre les hommes, les gays contre les hétéros, les Noirs contre les Blancs… restez en retrait de ces guerres identitaires.
Pas plus que le précédent, ce livre n’est très rassurant sur l’état de notre société. Vous voulez qu’on panique ? C’est votre côté Greta Thunberg ?
Non, je ne veux pas que les gens paniquent. On peut aborder ces questions de mille façons. Et notamment jeter de l’huile sur le feu. Ça n’était pas mon intention. Au contraire, j’ai écrit ce livre pour dire aux jeunes : n’entrez pas là-dedans, ne dédiez pas votre existence à dresser les femmes contre les hommes, les gays contre les hétéros, les Noirs contre les Blancs… restez en retrait de ces guerres identitaires. J’aimerais beaucoup que des gens de gauche lisent ce livre. Qu’ils ne soient pas rebutés par le fait que je ne suis pas l’un des leurs.
Lire aussi : Un monde sans pardon
La « social justice ideology », c’est le progressisme ?
Progressisme est un bon synonyme pour justice sociale. Ce qui me gêne c’est que ce terme crédite les activistes de bonnes intentions. Ils s’inquiéteraient de nous faire progresser. Il me semble au contraire qu’ils nous font régresser. Je ne crois pas beaucoup à une vision linéaire de l’histoire, mais si on accepte cette hypothèse, alors réintroduire les critères de race ou de sexe dans tous les domaines de réflexion me semble un désastreux pas en arrière.
La sémantique est le génie des progressistes. Le « vivre-ensemble », le « multiculturalisme », qui serait contre ?
Ce sont des termes inattaquables. Il faudrait être fou pour s’opposer au multiculturalisme, à la justice sociale, au progressisme, à l’égalité des droits. Vous voulez l’injustice ? La régression ? L’inégalité ? Le racisme existe – même si je défie quiconque de trouver nations moins racistes que nos sociétés occidentales. Nous n’avons pas toujours eu l’égalité des sexes ou la reconnaissance des droits des homosexuels. C’est plutôt récent. Mais les activistes considèrent qu’il faut aller plus loin et rattraper le temps perdu, « sur-corriger », si vous voulez. Les femmes n’ayant pas pu jouir autrefois des mêmes droits que les hommes, pourquoi est-ce qu’on ne ferait pas un peu souffrir les hommes à leur tour ? Malheureusement, je doute que les hashtags #killallmen (#tuer tous les hommes) ou #menaretrash (#les hommes sont des ordures) nous préparent une société apaisée. On est passé de la revendication d’égalité à la revendication de supériorité. Au lieu de considérer un homosexuel (comme moi), comme quelqu’un de normal, dont l’homosexualité ne pose pas de problème à la société, c’est devenu mieux d’être gay et plutôt terne d’être un hétérosexuel blanc. Si un hétéro veut améliorer sa situation, il peut devenir gay, ça le rendra plus intéressant. Voilà l’image que véhicule la culture populaire, au cinéma, à la télévision.
Pourquoi les gays seraient-ils de meilleurs parents ? Ou les couples gays plus solides que les autres ? Je veux bien accepter qu’ils soient égaux mais de là à dire que c’est idéal…
Il y a en ce moment en France un débat sur l’homoparentalité. On entend beaucoup dire sur les plateaux de télévision que les homosexuels font de meilleurs parents.
C’est une façon de justifier l’homoparentalité (sujet plus complexe qu’on ne le prétend, à mon avis). Pourquoi les gays seraient-ils de meilleurs parents ? Ou les couples gays plus solides que les autres ? Je veux bien accepter qu’ils soient égaux mais de là à dire que c’est idéal…
On nous dit que c’est mieux grâce à l’amour. L’important, c’est l’amour.
C’est ce que j’appelle une philosophie de carte de vœux. La philosophie des bons sentiments.
L’homoparentalité n’a pas suscité grand débat en Grande-Bretagne. C’est un sujet consensuel ?
C’est une conversation qui a été étouffée. Je ne suis pas du genre à dire aux gens comment ils doivent mener leur existence mais je pense qu’à entériner des mensonges, on joue un jeu dangereux. Il y a un tas de mensonges qui s’instillent peu à peu. « Ces deux hommes viennent d’avoir un bébé, regardez comme c’est formidable ! » On acquiesce et on se demande : « Où est la mère ? Qui est le père ? » Ces questions relèvent de l’intimité, pourtant tout le monde se les pose et c’est légitime. Mais effectivement, c’est passé facilement en Angleterre. Les conservateurs avec un petit c ne se sont pas battus pour en discuter.
Il n’y a aucun doute que les générations futures regarderont cet aspect de notre époque avec la plus grande sidération. L’idée qu’une fille qu’on pourrait qualifier de « garçon manqué » est en fait un garçon et qu’il faut lui administrer des hormones pour contrecarrer sa puberté, c’est de la folie.
Votre livre est divisé en quatre parties : gay, femmes, race, trans. Le sujet transgenre implique les enfants. Est-ce le plus préoccupant ?
C’est la question la plus récente et la plus complexe, celle qui s’est transformée en dogme le plus rapidement. Plusieurs points m’intéressent. D’abord le sujet des trans démontre que l’intersectionnalité (l’idée que toutes les oppressions sont liées les unes aux autres) est un immense mensonge. On ne peut pas lutter contre « la transphobie » sans léser les femmes ou les homosexuels. Le récit trans contredit tout ce qui a été dit jusqu’à présent sur l’homosexualité, le transsexualisme ou les femmes. Je cite dans mon livre l’exemple de l’Américain Andrea Long Chu, cet homme devenu femme qui déclarait : « Je vais avoir mon nouveau vagin cette semaine, je ne le fais pas pour en retirer du plaisir ». Le mot d’ordre étant de désérotiser le transgenrisme. Récemment, à un journaliste qui lui demandait ce que cela représente pour elle d’être une femme, Andrea Long Chu répondait : être une femme c’est être le réceptacle du désir des hommes. Extraordinaire ! Elle contredisait en une phrase le féminisme 1ère, 2ème, 3ème et 4ème vague ! Le deuxième point ahurissant, c’est le fait qu’on s’en prenne aux enfants. Il n’y a aucun doute que les générations futures regarderont cet aspect de notre époque avec la plus grande sidération. L’idée qu’une fille qu’on pourrait qualifier de « garçon manqué » est en fait un garçon et qu’il faut lui administrer des hormones pour contrecarrer sa puberté, c’est de la folie. Vous avez entendu le cas de ce petit Texan de sept ans dont la mère est convaincue qu’il est une fille juste parce qu’il aimait regarder La Reine des Neiges quand il avait 5 ans ? Où va-t-on ?
Je n’aime pas désigner les coupables mais la France porte une lourde responsabilité. Enfin, c’est plus compliqué que ça. C’est une pensée française réinterprétée et poussée à l’extrême par les universitaires américains.
Cette folie s’appuie sur un corpus universitaire. Vous y avez regardé de plus près. Qu’en avez-vous pensé ?
(rires) Je n’aime pas désigner les coupables mais la France porte une lourde responsabilité. Enfin, c’est plus compliqué que ça. C’est une pensée française réinterprétée et poussée à l’extrême par les universitaires américains. J’ai lu attentivement Foucault qui est le plus souvent cité. Ce qu’il dit des structures de pouvoir a été utilisé pour expliquer l’ensemble des relations humaines. Il est question de pouvoir à chaque page de L’histoire de la sexualité. C’est une conception perverse des relations sexuelles et des rapports humains en général et elle fonde l’idée d’une hiérarchie des oppressions. On convainc les étudiants que le pouvoir est dans les mains des Blancs, des hommes, des hétérosexuels, etc. et qu’il faut renverser la situation. Cela donne une littérature ennuyeuse et abstruse. Je ne vois que deux explications à la lourdeur de la prose d’une Judith Butler (ndlr : papesse des gender studies) : soit elle n’a rien à dire, soit elle veut dissimuler des mensonges. Il faut d’urgence fermer les départements universitaires dont les intitulés comportent le mot « études » (études de genre, études noires, études queer). C’est comme pour les pays qui s’intitulent démocratiques. On ne dit pas « la République Démocratique de France ». Par contre on dit « la République Populaire Démocratique de Corée ».
L’objectif ultime n’est pas d’apaiser la société. S’il était question de se soucier des plus faibles, les activistes trans se seraient occupés des intersexués, les hermaphrodites dont on imagine les problèmes au quotidien, plutôt que d’imposer des trans-femmes, c’est-à-dire des hommes, dans les compétitions sportives féminines. Quel meilleur moyen de semer la division ? C’est une tactique typiquement marxiste.
Selon vous le progressisme a des racines marxistes. Les régimes marxistes n’ont pas été tendres avec les minorités, ni sexuelles, ni religieuses. Est-ce que ça n’est pas paradoxal ?
Le progressisme n’est pas à un paradoxe près. Je consacre un chapitre aux fondements marxistes parce que j’observe que les gens sont perplexes devant la véhémence de ces idées et la célérité avec laquelle elles pénètrent nos sociétés. Je conçois que parmi les militants que je décris dans ce livre, beaucoup soient convaincus de faire le bien autour d’eux. Néanmoins il y a aussi parmi eux des gens résolus à semer la discorde pour servir leur idéologie. La voilà, l’infrastructure marxiste. Il est indispensable de l’identifier. Ces marxistes-là n’ont pas disparu en 1989. Je cite Chantal Mouffe et Ernesto Laclau qui sont explicites sur le sujet. Ils ne s’en cachent pas. Selon eux, la classe ouvrière n’ayant pas servi la révolution dans les années 80, il faut enrôler de nouvelles catégories de population : les femmes (présentées comme une minorité…), les gays, les minorités ethniques. Ils voient ces groupes comme l’avant-garde de la prochaine révolution. L’objectif ultime n’est pas d’apaiser la société. S’il était question de se soucier des plus faibles, les activistes trans se seraient occupés des intersexués, les hermaphrodites dont on imagine les problèmes au quotidien, plutôt que d’imposer des trans-femmes, c’est-à-dire des hommes, dans les compétitions sportives féminines. Quel meilleur moyen de semer la division ? C’est une tactique typiquement marxiste.
Autre similarité, les méthodes utilisées : intimidation, destruction des réputations, déni de justice.
C’est la lettre de dénonciation telle qu’elle se pratiquait en Europe de l’Est avant 1989. La délation devient monnaie courante aujourd’hui.
Lire aussi : Les communes, dernier lieu de sociabilité humaine
Alors qu’on célèbre les 30 ans de la chute du mur de Berlin, comment expliquer ce retour du marxisme sous de nouveaux atours ?
Allan Bloom (1) est une de mes références intellectuelles. Il disait que, des deux totalitarismes du XXe, le fascisme était celui qui risquait de renaître car il avait été vaincu militairement mais pas sur le terrain des idées. Son analyse est aujourd’hui démentie. Nos sociétés, à raison, sont très vigilantes devant le moindre signe d’autoritarisme fasciste. Ce n’est pas le cas avec le communisme. Il n’y a pas eu de Nuremberg du communisme. Les régimes de l’Est se sont écroulés mais le communisme n’a pas été vaincu intellectuellement. Il est tombé un temps en désuétude, un peu comme un virus dormant, et cette idéologie de justice sociale en est une résurgence. Mettre à bas le patriarcat et aussi détruire capitalisme.
Le terme néo-conservateur est inutilisable aujourd’hui. Ce qui n’enlève rien à son apport dans l’histoire des idées. Mais le terme lui-même est hors jeu. Paul Valéry disait : « ce qui est simple est faux, ce qui est complexe est inutilisable ».
Dans un livre de 2005, vous prôniez le néoconservatisme – vous citiez la fameuse phrase du Guépard : « Si on veut que les choses demeurent, il faut que ça change ». Quinze ans plus tard, à quelques semaines des élections parlementaires en Grande-Bretagne, vous continuez de penser que le néoconservatisme est la meilleure option pour les Tories ?
Le vocabulaire politique change vite. Le terme néo-conservateur est inutilisable aujourd’hui. Ce qui n’enlève rien à son apport dans l’histoire des idées. Mais le terme lui-même est hors jeu. Paul Valéry disait : « ce qui est simple est faux, ce qui est complexe est inutilisable ».
Qui sont vos mentors en politique ? Quels sont vos livres de chevet ?
J’ai eu la chance de connaître, pendant mes années de formation, deux penseurs en particulier qui m’ont motivé et sont devenus des amis auxquels je voue une grande admiration : Christopher Hitchens (un homme de gauche) et Roger Scruton (un homme de droite).
Dans les remerciements, vous citez Eric Weinstein.
Je suis toujours prudent dans les remerciements ! Je ne veux pas dresser une liste de coupables ! Vous connaissez la culpabilité par association… J’ai sacrifié Eric sur l’autel des dieux de twitter. C’est un grand garçon, il est capable de se défendre. Eric Weinstein est un brillant mathématicien de la Silicon Valley où j’ai passé du temps pour aller voir de près les effets catastrophiques et inquiétants des politiques de Google en particulier, qui a décidé non seulement de reformater nos esprits mais aussi de réécrire le passé. Eric Weinstein est une des personnes les plus stimulantes intellectuellement. Il n’y a pas de limite à l’admiration que suscite chez moi son génie mathématique, qui s’apparente à de la sorcellerie ! Imaginez quelqu’un qui n’aurait jamais vu que des voitures à cheval et à qui on montrerait le moteur d’un jet ! Voilà l’effet qu’il me fait. J’aime fréquenter des gens dans d’autres domaines que le mien. J’ai aussi beaucoup parlé à des biologistes. Ils sont clairvoyants sur tous ces sujets.
Éric Zemmour a été censuré pour avoir dit que l’homosexualité est un choix de vie. Vous abordez cette question dans votre livre. Qu’est-ce qu’on peut en dire ?
Je pense qu’il a tort, mais pas complètement tort. C’est exactement le genre de sujets sur lesquels on est censuré. Si je dis « cette table est un éléphant », personne ne m’en voudra. Lorsque vous affirmez des choses qui ont une part de vérité, vous êtes en terrain glissant.
On ne trouvera pas de gène homosexuel. Mais l’épigénétique, c’est-à-dire une combinaison de facteurs génétiques et environnementaux, peut prédisposer à l’homosexualité. Évidemment, la question suivante est : quels sont ces facteurs environnementaux ? Et là, on entre en zone dangereuse.
Y a-t-il un gène homosexuel ?
Une semaine avant la sortie de mon livre, a été publiée la plus importante étude en date sur l’homosexualité. J’ai été rassuré de voir que ses conclusions n’invalidaient pas mon point de vue. On ne trouvera pas de gène homosexuel. Mais l’épigénétique, c’est-à-dire une combinaison de facteurs génétiques et environnementaux, peut prédisposer à l’homosexualité. Évidemment, la question suivante est : quels sont ces facteurs environnementaux ? Et là, on entre en zone dangereuse. Zemmour soulève une question intéressante qu’on a du mal à aborder. Faute de prendre ce débat à bras-le-corps, la confusion règne. Et ça n’est pas sain.
Étiez-vous favorable au mariage gay ?
J’ai très tôt soutenu le mariage gay dans une approche conservatrice de la question. Je considère qu’il ne faut pas forcer les prêtres (d’aucune religion) à le pratiquer mais je ne vois pas pourquoi l’État ferait une distinction entre l’union de deux hommes ou deux femmes et celle d’un homme et une femme. David Cameron avait repris mes arguments dans un discours en faveur du mariage gay. Mon idée : si vous être contre le chaos, mettez en place des institutions qui permettent aux gens de vivre de la façon la moins chaotique possible.
Dans le sous-titre de vos deux derniers ouvrages figure le mot « identité » (2). Pourquoi ?
C’est le sous-texte de notre époque. L’économie, ça compte, mais l’identité compte encore plus. Pendant des centaines d’années, en Europe, on ne ressentait pas le besoin… enfin, l’identité nationale était sans arrêt menacée par des invasions ou autres, mais le droit de revendiquer une identité nationale n’a jamais été menacé comme il l’est aujourd’hui.
Je voyage énormément et je peux vous assurer que les pays qui accordent de l’importance aux idées, il y en a très très peu. Des pays qui confrontent les idées, qui les récusent, encore moins. Et qui le font autant qu’en France, aucun !
Quelle est votre relation avec la France ?
Mon ex y travaillait ; j’y ai passé beaucoup de temps. Il y a dans la culture française des choses que j’admire et que j’envie. Parmi elles, la place de choix réservée aux idées. Je voyage énormément et je peux vous assurer que les pays qui accordent de l’importance aux idées, il y en a très très peu. Des pays qui confrontent les idées, qui les récusent, encore moins. Et qui le font autant qu’en France, aucun !
Quand Notre-Dame a pris feu, vous en avez fait le dossier de couverture de l’hebdomadaire The Spectator.
Quand j’ai vu la flèche en feu, j’ai pensé « c’est la fin de tout ». Ce qu’il y a de plus intéressant et de plus douloureux à propos des civilisations, c’est combien elles sont précaires. Je veux espérer que les foules qui se tenaient devant Notre-Dame en flammes ont été suffisamment choquées pour prendre conscience de la fragilité des temps. Les grands auteurs, comme Shakespeare, savaient que nos possessions les plus précieuses peuvent être entièrement détruites par ceux qui ne prennent pas la mesure de leur valeur.
Un parlementaire travailliste, Andrew Gwynne, dont le nom finira aux oubliettes, a déclaré, au plus fort de l’affaire, « quelqu’un véhiculant les opinions de Scruton non seulement n’a pas sa place au gouvernement mais n’a pas sa place dans le monde moderne ».
La folie collective que vous évoquez dans votre livre, vous vous y êtes confronté quand elle s’en est prise au philosophe Roger Scruton. Rappelons les faits : au printemps dernier, un journaliste du New Satesman publie une interview de Scruton dont il tronque les propos pour l’accuser de racisme et d’antisémitisme. Scruton est alors victime d’une campagne de haine sur Twitter et renvoyé de son poste bénévole dans la commission gouvernementale « Building better, building beautiful ». Vous n’avez eu de cesse de réclamer les enregistrements de l’interview jusqu’à les obtenir. Le gouvernement s’est excusé auprès de Scruton et l’a prié de réintégrer la commission. À quel moment avez-vous décidé d’intervenir dans cette affaire et de remettre le monde à l’endroit ?
J’étais sûr que cet épouvantable journaleux de gauche mentait. Twitter s’est emballé et Roger a été renvoyé sur-le-champ par le gouvernement. Là je suis parti comme une furie vengeresse pour aller rétablir la vérité. J’étais motivé par la loyauté et l’amitié. On a besoin d’un peu plus de solidarité dans notre société. Mes lecteurs me demandent parfois « que faire ? » ; je leur dis : « si quelqu’un autour de vous est victime de cette folie collective, défendez-le, ne soyez pas lâche, ne partez pas en courant. » Un parlementaire travailliste, Andrew Gwynne, dont le nom finira aux oubliettes, a déclaré, au plus fort de l’affaire, « quelqu’un véhiculant les opinions de Scruton non seulement n’a pas sa place au gouvernement mais n’a pas sa place dans le monde moderne ». La Grande-Bretagne est indigne envers ses penseurs. Nous n’avons pas de penseur plus brillant que Roger Scruton. Un esprit aussi pénétrant et aussi vaste qui se soit penché sur tant de questions essentielles. Je pense qu’une culture qui chasse du domaine public ses plus grands esprits ne mérite pas de survivre.
Lire aussi : Requiem des années 10
Comment qualifier notre époque ? Triste, inquiétante, excitante, grotesque ?
Tous ces adjectifs conviennent. C’est une période stimulante, si l’on se concentre sur les choses qui en valent la peine. La technologie rend accessible toutes sortes de sujets passionnants aux gens du monde entier. C’est une chance exceptionnelle à supposer qu’on consacre son énergie à autre chose que de régimenter ses pairs et de décider qui a le droit de parler, en fonction de sa couleur de peau, de son âge ou de son sexe.
Pour finir sur une note littéraire, votre premier livre était une biographie du poète Alfred Douglas (alias Bosie), le célèbre amant d’Oscar Wilde. En quoi est-il une figure intéressante ?
Il se trouve que j’ai pu rencontrer des gens qui l’avaient connu, dont une femme qui est toujours en vie. Ce qui me permet de dire : « Bosie et moi avons des amis en commun » ! Wilde est mort en 1900, mais lui a vécu jusqu’en 1945. Son histoire, peu racontée, était épineuse, comme je les aime. Chaque pierre que je retournais ouvrait des champs d’exploration considérables. Il a été en prison pour avoir calomnié Winston Churchill, il connaissait la terre entière, en particulier dans le milieu littéraire. Il a eu une longue liaison avec Gide. Par la suite, il est devenu chrétien, s’est marié, a eu un fils fou et est devenu violemment anti-gay. Une personnalité conflictuelle.
Propos recueillis par Sylvie Perez
(1) Allan Bloom, L’Âme désarmée : essai sur le déclin de la culture générale, Les Belles Lettres, 2018
(2) « immigration, identité, islam », dans le précédent?; « genre, race et identité » dans celui-ci.
LE SENS DU PARDON.
Il faut lire The Madness of Crowds pour mesurer l’absurdité et la férocité des nouveaux combats du progressisme. Murray en révèle les contradictions internes. Il démonte les dogmes et les trouvailles burlesques (l’anti-racisme furieux aura inventé la notion de « préjugés inconscients » qui s’est imposée dans nos entreprises et nos administrations aux fins de rééduquer le personnel). Il expose les problèmes insolubles soulevés par une idéologie prompte à formuler des revendications impossibles à satisfaire, des désirs impossibles à assouvir, au service d’objectifs inatteignables. Il recense les effets délétères des politiques identitaires qui atomisent la société et multiplient les excommunications. Enfin, il analyse les mécanismes en jeu. Le progressisme soucieux des droits de l’homme détruit sur son chemin le sain équilibre obtenu grâce aux luttes passées. Cette maladie du militantisme insatiable a été théorisée par le philosophe Kenneth Minnogue sous le nom de « Saint George à la retraite » : il imagine un Saint George moderne rétif à l’idée de retraite. Murray en rappelle le principe. Après avoir occis le dragon, Saint George prend goût aux nobles victoires. Il rêve d’autres dragons à terrasser. Faute de dragons, il finit par agiter son épée dans le vide pour débarrasser le peuple de fléaux imaginaires.
Douglas Murray compare le débat public contemporain à un champ de mines. Il convient de faire attention où on met les pieds, sans quoi on saute. Nul n’est à l’abri. On ne peut plus penser à voix haute. Ni s’écarter du lexique bien pensant, sous peine de tomber sous le coup des lois sur les discours de haine (promulguées à tout va) ou d’éveiller les justiciers des réseaux sociaux (qui obtiendront votre licenciement et vous condamneront à la « mort sociale »). Tout cela réduit de façon préoccupante le champ de la réflexion. Murray ausculte une société folle lancée à toute blinde on ne sait plus trop vers où, tout occupée à affirmer des choses sur lesquelles on ne sait rien et à remettre en cause toutes les choses que l’on sait. Quel remède ? Face à la vindicte populaire et aux méthodes d’humiliation publique, qui dissuadent toute initiative et paralysent la société, Murray suggère de retrouver le sens du pardon. On ajouterait volontiers une autre vertu dans l’armoire à pharmacie?: le courage, ni plus ni moins. Des élites qui auraient le courage de leurs opinions nous montreraient la voie et contribueraient à assainir le débat. On y verrait plus clair.
S.P.
THE MADNESS OF CROWDS (RACE, GENDER AND IDENTITY) Douglas Murray Bloombury 288 p. – 18,46 €

[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





