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NÉO : l’éclat du côté sombre

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Publié le

13 mars 2026

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Poursuivant son cycle sur les sept péchés capitaux, Néo nous offre, avec La Reine de mai, un fascinant roman sur la luxure à l’intrigue efficace et l’arrière-goût fin-de-siècle. La sensation vénéneuse de la saison.
© Benjamin de Diesbach

Après l’orgueil, vous vous attaquez à la luxure, pourquoi cet ordre parmi les sept péchés capitaux ?

Quand j’ai décidé de faire cette série, j’avais déjà écrit le roman sur l’orgueil, j’ai eu ensuite l’idée de tirer le fil et d’élaborer tout un cycle. Ensuite, très franchement, j’avais le choix et j’avais déjà mes six autres histoires, mais j’avais envie d’écrire maintenant cette histoire de tableau fantastique. Les autres sont des histoires chacune très différentes mais il y a un lien entre les romans, un même personnage à la Calgiostro qui apparaît à chaque fois, avec les yeux vairons et les lettres « MH » pour initiales. C’est toujours lui qui déclenche le péché. Dans L’Île de l’orgueil (le premier roman du cycle, ndlr), il était le romancier qui renonce à écrire et il intervient dès lors pour donner du sens aux romans que j’écris et ainsi réaliser, en quelque sorte, des romans in vivo. C’est donc une espèce de double. Si le premier livre relevait du thriller psychologique à la Daphné du Maurier, là, je voulais élaborer quelque chose de moins construit, une suite de portraits développant quelque chose de vénéneux, de capiteux, de plus formaliste, fin-de-siècle. J’aime cette littérature de la fin du xixe siècle, morbide et complaisante…

Érotico-morbide…

Oui, mais alors j’aurais pu en faire beaucoup plus dans l’érotisme. Simplement, la suggestion me paraissait suffisante et puis je voulais surtout traiter ce thème qui m’obsède depuis toujours, celui des tableaux dans lesquels on entre comme à travers des fenêtres. Quand j’étais petit, j’ai vu plusieurs fois le célèbre film d’animation Le Roi et l’oiseau où le personnage du roi, représenté dans un tableau, intervertit son rôle avec le roi réel. J’ai une fascination pour les mondes parallèles.

Chaque roman présente aussi un lieu qui relève d’un piège. Ce n’est plus une île isolée, dans La Reine de mai, mais un sous-sol qui captive le visiteur…

J’aime l’état dans l’état, les îles, les grottes… On découvre aussi un village étrange, perdu, que j’explorerai dans un autre livre et qui forme aussi une sorte d’île. J’aime ces lieux en marge du réel. J’ai grandi à Senlis, une ville qui est constituée d’une suite de petits jardins clos, et je trouve qu’il n’y a rien de plus beau qu’un mur couvert de lierre derrière lequel on surprend des rires et des silences, sans comprendre réellement ce qu’il se passe. Je crois que je suis plus inspiré par les sites que par les personnages eux-mêmes.

Ce côté divertissant de littérature de genre, avec lequel vous jouez, se combine cependant avec des méditations sur les péchés capitaux. Leur nombre et leur diversité ne vous obligent-ils par à une perception panoramique des choses ?

Oui, c’est ce que faisait Richard Strauss, c’est de la musique à programme ! Moi, j’aime beaucoup les sujets imposés, c’est un exercice de style. Je profite d’une liberté complète mais dans un carcan que je m’impose. Ce canevas universel me permet d’explorer beaucoup de choses et il n’avait pas été employé depuis Eugène Sue. On trouve des recueils de nouvelles, des recueils collectifs, des films à sketchs, ou un film comme Seven, bien sûr, mais un romancier qui écrit un roman pour chaque péché capital, ça ne s’était pas fait depuis. Je l’ai vécu comme un défi qui me pousse à me renouveler, d’où le pseudo « Néo » pour déterminer une différence avec ce que j’ai fait auparavant, délimiter une nouvelle île !

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Vous l’avez écrit aussi dans une succession de points de vue, était-ce un défi particulier ?

Le premier jet était écrit uniquement avec le « je » du personnage principal. Je me suis rendu compte que ça ne marchait pas et j’ai dû réécrire intégralement le texte sur les conseils de mes lectrices de prédilection, qui m’ont dit qu’il fallait une multiplicité de points de vue parce que certaines scènes n’avaient de sens que perçues depuis un regard extérieur. Et puis cela me poussait vers un jeu narratif amusant. L’ensemble est très méticuleusement agencé, ça a été un vrai travail d’artisanat pour arriver à tuiler tout ça.

Notre époque s’intéresse plus aux victimes des pécheurs qu’aux pécheurs eux-mêmes, non ?

Ce qu’on aime dans le conte de fées, c’est le loup, pas le chaperon rouge. On aime les méchants, les tordus, les pervers. En pleine affaire Pelicot, on ne va pas développer ça, mais enfin… Même s’il est bien normal de parler des victimes, c’est le côté abyssal de la perversité humaine qui est fascinant. De manière générale, je suis plus inspiré par le côté noir des choses. J’ai un oncle résistant, mais je n’ai écrit que sur les collabos ! Je suis fasciné par l’ambiguïté de ces gens-là, que j’avais essayé d’explorer dans Les Fidélités successives. Comment un enchaînement de faits peut faire tomber quelqu’un dans le pire avec une certaine bonne foi. J’aime les paradoxes et la zone grise.

Il y a aussi un côté très cinématographique dans vos derniers romans : l’intrigue est efficace, les thèmes séduisants, l’ambiance hitchcockienne…

Nous appartenons à une génération qui a été nourrie aussi bien de livres que de films. Avant d’écrire des livres, je voulais faire du cinéma, mais il faut un tempérament de chef d’équipe, savoir diriger des gens, et je déteste ça. Je rêvais de réaliser des scènes de cinéma ou d’opéra, et finalement, c’est ce que je fais à travers mes livres, avec cet avantage d’être l’unique responsable de tout, ce qui me va très bien. C’est une usine à frustrations de faire un film, on n’obtient jamais exactement ce que l’on veut. Au moins, là, que ça marche ou non, c’est mon livre, c’est moi ! Je prépare mes romans, je fais des plans détaillés, des fiches pour les personnages, comme un gros travail de préproduction. Il faut que le lecteur ait le sentiment d’avoir vu un film même plus que d’avoir lu un livre. Je veux que la phrase soit élégante mais que le style disparaisse néanmoins derrière une espèce de mouvement général qui captive le lecteur.

D’où vous est venue cette idée de La Reine de mai, ce tableau d’une femme rousse ?

L’un de mes peintres préférés est Alphonse Osbert, qui fait des espèces de nymphes éthérées devant des étangs, ça a un côté hiératique, c’est lui qui a fait les fresques des établissements thermaux à Vichy. J’aime aussi beaucoup Arnold Böcklin, ses tableaux inquiétants sans qu’on sache d’où vient l’inquiétude… J’aimais l’idée d’un peintre qui tombe amoureux de son tableau au point d’entrer dans le tableau. C’est à la fois Narcisse et Pygmalion.

Le sous-sol de votre héros, Tobias Ganzer est une véritable machine à fantasmes…

Tobias Ganzer a inventé une machine à fantasmes, qui est un « aspirateur à nanas », si je peux parler vulgairement, mais très sophistiqué, une œuvre d’art en soi. Ganzer est un romancier contrarié qui invente des mondes, mais qui n’est capable que de tableaux qu’on n’a pas le droit de montrer, c’est donc un frustré perpétuel. Il génère le désir en cinéaste, en romancier, et invite les jeunes femmes dans ce monde inventé comme des cobayes. Ce type habillé en rouge dégage quelque chose, il tisse sa toile, Ganzer est une espèce d’araignée…

Dans les deux romans, il y a cette histoire du double et de la copie. Le diable divise, mais duplique-t-il aussi ?

J’ai une fascination pour les jumeaux, pour la question : « Quel est l’original ? Quelle est la copie ? Le vrai monde, le côté du tableau ? » Ganzer invente ce village des mille-et-une-nuits où il se découvre un don pour la peinture, mais il ne sait peindre qu’à condition de copier, il ne peut rien créer en tant que tel. Avec cette histoire de « Reine de mai », tableau que tout le monde aurait copié sans qu’on sache même s’il a jamais existé, il y a un jeu de mise-en-abyme du faussaire. C’est Guy Debord en pire : Le vrai est un moment du faux qui est un moment du vrai qui est un moment du faux… Ça m’a toujours fasciné de voir deux miroirs l’un en face de l’autre : c’est déjà un accès à un monde parallèle.

Pour un écrivain, quel est le péché fondamental ?

Il n’y a pas plus orgueilleux qu’un romancier, puisque le romancier se prend pour Dieu, avec son droit de vie ou de mort sur les personnages. Mais c’est aussi qu’il en faut, de l’orgueil, pour oser écrire.


LA REINE DE MAI, Néo (Nicolas d’Estienne d’Orves), Albin Michel, 272 p., 20€90

Après L’Île de l’orgueil, ce deuxième roman de Nicolas d’Estienne d’Orves d’un cycle consacré aux péchés capitaux s’attaque à la luxure en développant une intrigue, un protocole narratif et une atmosphère radicalement différents du premier. Le récit est porté par une suite de témoins ou d’acteurs qui multiplient l’effet de labyrinthe, où l’on se laisse absorber sans obstacles. Après la découverte de plusieurs mortes par deux enquêteurs, on nous présente le fascinant Tobias Gantzer, expert en art théorisant sur un tableau disparu, cette « Reine de mai », une anti-Joconde copiée dans leurs styles respectifs par tous les maîtres de la peinture au cours de l’Histoire et irrésistible allégorie de la luxure. Lui-même s’y livre, à la luxure, avec science et succès, emmenant des étudiantes extasiées dans son sous-sol aux chambres fabuleuses où elles ne peuvent que s’offrir à lui dans une espèce de transe irrépressible. Le livre fonctionne comme les lieux qu’il décrit, avec leurs somptueux artifices : un piège qui captive le lecteur entre des réminiscences fin-de-siècle et des échos d’Hitchcock. Délicieusement vénéneux. RS

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