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Depuis 2008, la recrudescence de la piraterie a rappelé au monde une réalité oubliée, que 90% des échanges mondiaux s’effectuent par la mer. Transports des approvisionnements stratégiques, câblages sous-marins, pillages des ressources halieutiques et minérales, les défis sont nombreux. Reportage au large des côtes du Cameroun.
Douala, un jour de pluie. Les Brigades d’Intervention Rapide du lieutenant-colonel Ngah Bafoula appareillent pour une intervention en mer. Leurs soupçons se portent sur un trafic d’armes impliquant les mafias chinoises et les petits pêcheurs de la côte camerounaise. Un chalutier chinois cabotant au large de la capitale économique du Cameroun est dans la ligne de mire. La prise à bord sera modeste, mais contribue à la patiente lutte contre la piraterie menée dans le golfe de Guinée depuis plus de dix ans.
L’insécurité maritime du golfe est souvent réduite à la seule piraterie classique. Mais c’est un phénomène plus complexe et nébuleux : « Un millier d’actes de piraterie est recensé chaque année dans le Golfe de Guinée, explique le commandant de la base de Douala. Les trafics illicites dans le golfe sont protéiformes, le principal demeurant le narcotrafic, essentiellement de cocaïne, en provenance d’Amérique du Sud. Les drogues arrivent directement dans les grands ports d’Afrique ou sont redistribuées en mer sur des petits navires qui les diffusent vers les littoraux. Un pic a été atteint en 2007 avec 25 % de la cocaïne à destination de l’Europe ». L’Office des Nations-Unies contre la drogue et le crime estime que 35 tonnes de cocaïne transitent chaque année par le Golfe de Guinée dont 25 à destination de l’Europe soit l’équivalent d’1,3 milliard d’euros. Ces trafics déstabilisent des États encore fragiles. Ils font peser sur eux la pression des groupes mafieux, voire la corruption. Les populations locales sont moins touchées, puisque les drogues sont majoritairement réexpédiées vers l’Europe.
Depuis 2015 et le sommet de Lomé, tous les acteurs politiques ont bien compris l’interdépendance de ces enjeux : 23 États africains avancent (doucement) vers la construction d’une architecture de sécurité maritime inter-régionale.
Pour le lieutenant-colonel Ngah Bafoula, la menace est constante mais les moyens de lutte assez faibles : « Le transit vers l’Europe s’effectue par voie maritime remontant par divers moyens, du plaisancier au navire de commerce mais aussi par voie aérienne et terrestre, alimentant ainsi les réseaux et les routes du Sahel vers la Méditerranée, au même titre que d’autres trafics illicites comme la contrebande générale ou les migrants. Si les liens directs entre ces trafics et les réseaux terroristes ne sont pas avérés, ils constituent toutefois une menace réelle pour les États du golfe de Guinée ».
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À bord d’un bateau d’intervention, le capitaine Soengé, issu de la grande tribu côtière des Sawa, explique : « La piraterie se traduit par du siphonnage d’hydrocarbures, ou des enlèvements pour rançons et prises d’otages. Endémique et variable en fonction des conditions socio-économiques, la piraterie fait aussi vivre des dizaines de milliers de personnes qui complètent leurs revenus par la revente de biens dérobés, compensant notamment l’absence de production locale de biens raffinés. On compte seulement quatre raffineries pour 180 millions d’habitants au Nigeria. Cette forme de piraterie « autorisée », se manifeste rarement par des actes de violence et se maintient en raison de son rôle de « stabilisateur social ». Elle évolue vers une économie informelle où la tranquillité s’achète et les marins locaux quittent leur milieu d’origine pour se livrer à des exactions plus rentables que la pêche. Lutter contre la piraterie sans l’associer à une approche socio-économique globale, c’est aussi prendre le risque de déstabiliser une forme d’économie, certes contestable mais réelle, et de voir s’accentuer la crise sécuritaire ». Depuis 2015 et le sommet de Lomé, tous les acteurs politiques ont bien compris l’interdépendance de ces enjeux : 23 États africains avancent (doucement) vers la construction d’une architecture de sécurité maritime inter-régionale.
Très endettés, les États africains ne peuvent se doter d’outils pour chaque menace. Obtenir des succès rapides et aboutir à des condamnations juridiques permettra ensuite aux États africains d’obtenir la confiance des bailleurs internationaux et de rentabiliser leurs efforts.
« La surveillance des espaces maritimes est aujourd’hui facilitée par un échange d’informations fiable et sécurisé pour savoir ce qui se passe en mer, une observation par satellites ou drones pour identifier les cas suspects, des capacités d’intervention rapide pour patrouiller et appréhender les criminels », explique le Commandant de la base de Douala. Pour René Sadi, porte-parole du gouvernement camerounais, « l’interdépendance des activités en mer nécessite des moyens polyvalents. Très endettés, les États africains ne peuvent se doter d’outils pour chaque menace. Obtenir des succès rapides et aboutir à des condamnations juridiques permettra ensuite aux États africains d’obtenir la confiance des bailleurs internationaux et de rentabiliser leurs efforts. Pour cela la coopération mer-terre, facilitée par une approche globale, permettra de briser la chaîne de l’insécurité maritime. »
Olivier Stevens
L’autre golfe pétrolier.
Le golfe de Guinée s’étend du Sénégal à l’Angola, parcourant 19 États côtiers et pas moins de 3 organisations régionales : la Communauté Économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la Commission du Golfe de Guinée (CGG) et la Communauté Économique des États d’Afrique Centrale (CEEAC). Contrairement aux rivages de la Somalie ou aux détroits d’Asie du Sud-Est, le Golfe de Guinée n’est pas considéré comme une route majeure du commerce mondial, les gros navires passant nettement plus au large des côtes de l’Afrique de l’Ouest. Cependant, ce sont plus de 40000 bateaux de commerce qui transitent chaque mois dans ces eaux, auxquels il faut ajouter les barques de pêcheurs, transporteurs de passagers ou caboteurs. Les marins-pêcheurs du monde entier viennent aussi pêcher dans ces eaux poissonneuses. C’est enfin une zone riche en hydrocarbures, minerais précieux, bois et cacao. Chaque année, près de 50 millions de tonnes de pétrole quittent les côtes africaines vers l’Europe, 90 vers les États-Unis et 40 vers la Chine.
O.S.
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