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Le dernier poilu

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Publié le

9 décembre 2019

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« Quel est donc ce livre que vous avez dans la poche, mon cher E. ? Encore un obscur romancier suisse du premier XIXe siècle, ou un philosophe réactionnaire introuvable ?

 

 

– Mathilde, vous me faites trop d’honneur, comme d’habitude ! Tenez, regardez, c’est un très modeste polar de série B, qui serait resté inconnu si sa version cinématographique n’avait donné à l’immense Lino Ventura son premier grand rôle dans Le Gorille vous salue bien !, d’Antoine Dominique. Eh bien, le récit a beau être fort médiocre, on y trouve quand même de quoi réfléchir. Par exemple, lorsque le héros, Géo Paquet, alias le Gorille, se retrouve sur un canapé avec une entreprenante jeune femme qui ne rêve que d’une chose, regarder et toucher… les poils de son torse.

 

– Lorsqu’on est enlacée par un gorille, c’est la moindre des choses…

Bref, j’en étais arrivé à ce passage du Gorille, hier après-midi, lorsque je tombe nez à nez dans le métro avec une immense affiche vantant les mérites de l’épilation intégrale et définitive.

– Là où je reconnais en vous une vraie femme, ma chère Mathilde, c’est que vous n’avez pas fait mine de vomir ni poussé un râle de dégoût en m’entendant parler de poils, comme l’auraient fait nombre de vos pareilles, et des miens aussi, du reste. Bref, j’en étais arrivé à ce passage du Gorille, hier après-midi, lorsque je tombe nez à nez dans le métro avec une immense affiche vantant les mérites de l’épilation intégrale et définitive.

 

– Hihi ! Je l’ai vue aussi, intervint Zo’. C’est une petite dame qui soulève le kilt d’un monsieur, manifestement pour lorgner ce qui s’y trouve.

 

– Zieutage désormais puni par la loi du 3 août 2018 renforçant la lutte contre les violences sexuelles et sexistes, susurra Maître Sélégny, que ce petit échange semblait amuser.

 

– Bref, Zo’, toi non plus, l’idée d’un homme qui ressemble à un homme, et pas à une égérie de David Hamilton ou à une poupée Barbie en plastique moulé, ne te dérange pas plus que ça ?

 

– Tant qu’à faire ! rigola Zo’. Et puis, se retrouver au plumard avec un petit garçon, très peu pour moi !

 

Lire aussi : Casser sa pipe

 

– Eh bien, Mesdames, il semble que vous soyez parmi les dernières des Mohicanes, certains sondages récents indiquant que de plus en plus de nos aimables contemporains plébiscitent le glabre total, le désert des tartares, le degré zéro du poil. Le seul point qui demeure débattu, sinon mystérieux, c’est l’origine exacte de cette tendance lourde ; à ce propos, les experts se chamaillent sur les rôles de l’hygiénisme (le poil, c’est sale), de la mode (comment porter un fin pull cachemire à même la peau si l’on a le torse et le dos velus ?), du culte du corps, de la culture gay, des codes de la pornographie, du sport de haut niveau où un poil en trop peut faire perdre une précieuse micro-seconde, voire des Hadiths du Prophète qui exige des bons musulmans qu’ils se rasent les aisselles et le pubis (et plus si affinités, sauf les sourcils pour les femmes).

 

– Ça, c’est ce qu’on appelle la convergence des luttes ! LGBT, CFCM, BeIn sport et Marc Dorcel Productions, même combat ! Tous unis contre les pilosités ! Ça fait du monde !

Le rêve d’un monde égalitaire où les filles ressembleront aux garçons – sans hanches ni seins, musclées, bronzées, le cheveu court – et les garçons aux filles, corps lisse, peau soyeuse, tous et toutes habillé(e)s, déodorisé(e)s et parfumé(e)s à l’identique. De plus en plus indiscernables, et prêt(e)s à faire place à la race qui nous supplantera, l’hermaphrodite transgenre et transhumain.

– D’autant que derrière cette tendance, on devine quelque chose d’encore mieux, ou plutôt, d’encore pire : le vieux rêve utopique de l’uniformisation générale, stade ultime de l’unité, du dépassement des différences et des identités naturelles. Le rêve d’un monde égalitaire où les filles ressembleront aux garçons – sans hanches ni seins, musclées, bronzées, le cheveu court – et les garçons aux filles, corps lisse, peau soyeuse, tous et toutes habillé(e)s, déodorisé(e)s et parfumé(e)s à l’identique. De plus en plus indiscernables, et prêt(e)s à faire place à la race qui nous supplantera, l’hermaphrodite transgenre et transhumain. « Life in plastic, it’s fantastic ! », comme le chantait déjà je ne sais quelle starlette pour pré-ados à la fin des années 90. En somme, l’heure est grave, conclut E. avec un demi-sourire.

 

– Fichtre ! souffla Mathilde. Ça valait le coup de lire Le Gorille !

 

– Ne le pousse pas trop, je le verrais bien écrire une suite, du genre « Les poilus font de la résistance ».

 

Frédéric Rouvillois

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