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Traité de la vie élégante par Maître Frédéric Rouvillois
Sous l’œil navré de Lucien, mais goguenard de Chantal, qui l’attendaient sur le trottoir, E. sortit du bureau de tabac les mains vides, et rouge de fureur.
« Nous ne servons plus cet article, monsieur ! Non, mais vous vous rendez compte ? La burelière, chinoise comme de juste, probablement du Zhejiang, s’acharnait à me vanter les mérites des innombrables recharges de vaporettes, goût mangue, litchi, chips paprika ou Coca-Cola, mais une simple pipe en bois pour remplacer celle que je viens de casser, et du tabac pour mettre dedans, ça, non, elle n’avait pas. On ne le fait plus, monsieur ! C’est fini !
– Tu vas encore nous dire que c’est un coup du grand capital mondialisé qui mine sournoisement les fondements de la civilité française, ironisa Lucien levant les bras en l’air, comme pour conjurer une mystérieuse menace céleste.
– Ou que les féministes ont encore frappé pour scier les bases éternelles de la virilité, renchérit Chantal.
– Moquez-vous ! En fait, vous avez un peu raison l’un et l’autre, rétorqua E., qui trouvait plus amusant de jouter avec ses amis que de pester contre la vendeuse.
– C’est le miracle des loups ! s’esclaffa Chantal.
– Ou des louves, en l’occurrence. Car la pipe a toujours été, si je puis dire, un attribut spécifiquement masculin…
– Tu lis trop les dossiers de L’Incorrect !
– Masculin, et plus spécialement, militaire, je dirais même, militaire du rang, reître à moustache, biffin à bouffarde. Au XVIIIe siècle, c’est la soldatesque puis, sous la Révolution, les sans-culottes qui tirent sur leurs « brûle-gueules » et empestent populairement l’atmosphère. Au XIXe, les tuyaux s’allongent, les bourgeois commencent à s’y mettre, mais la pipe reste réservée aux hommes, qui ne la fument qu’entre eux, à la chasse, à la pêche ou au billard. En somme, c’est pour les messieurs – à l’exception de George Sand, bien sûr, mais pour elle, fumer la pipe, c’est comme de mettre des pantalons ou de coucher avec Marie Dorval : pour faire les hommes, justement. À la fin des années 1920, Eugène Marsan signale bien une nouveauté qui fait un peu jaser les salons, lorsque de jeunes femmes se mettent à fumer de petites pipes « ajustées comme des bijoux » où elles mettent « des mixtures anglaises, odorantes, épaisses, onctueuses ».
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Mais la mode sera brève. Décidément, la pipe, ce n’est pas pour les dames : d’où, peut-être, l’animosité de certaines à l’endroit d’un objet si foncièrement rétif à la parité… Mais l’autre face de la pipe, et c’est bien cela qui m’attriste, c’est qu’elle avait fini par susciter, à partir de la première guerre mondiale, une sorte d’art de vivre. Au cours du XXe siècle, elle devient chic, distinguée, lettrée, intellectuelle et sédentaire, tandis que les classes populaires, sauf peut-être les marins, se rabattent sur la cigarette industrielle. Vous vous souvenez peut-être de la fameuse « gitane maïs », créée en 1918, avec son papier jaune, et les dents noires des amateurs ?
– Bien sûr, le jardinier de ma grand-mère en fumait du matin au soir…
– En somme, au cours des années folles, la pipe s’aristocratise, elle devient l’emblème des écrivains, des metteurs en scène haut de gamme, des gentleman-farmers – et du duc de Windsor, sans parler de Blake et Mortimer. Ce qui entraîne le développement d’un savoir-vivre particulier, avec ses rites (culotter ou pas ?), ses clans (Dunhill ou Savinelli ?), ses goûts, ses attirails, ses interdits et ses odeurs – qui, quel que soit le tabac choisi, se marieront, contrairement à l’infecte fumée de cigarette, avec le parfum des reliures anciennes, des canapés en cuir et des parquets cirés. Et voici que l’on veut nous priver de cet art de vivre si délicatement civilisé !
– Si affreusement patriarcal et conservateur, vous voulez dire ?
– Oh, ma chère Chantal, si cela peut vous faire plaisir, je suis prêt à tout, y compris à assumer joyeusement une telle accusation ! »
Frédéric Rouvillois
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