[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1581538241637{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]
Les convulsions violentes qui agitent la société française ont été analysées sous bien des aspects, tant le spectre des mécontentements, de la parcellisation et des mésententes est large. L’hystérisation de la parole publique et la brutalisation de l’espace public en sont les symptômes les plus manifestes, omniprésents.
Il est un facteur toutefois qui est insuffisamment pris en compte pour tenter de comprendre ce chaos et qui, pourtant, pourrait bien en fournir l’une des clés majeures : celui de la temporalité. La temporalité à l’œuvre dans l’action publique, la temporalité à l’œuvre dans l’histoire d’un peuple et d’une nation, la temporalité à l’œuvre dans l’évolution anthropologique.
L’une des caractéristiques du pouvoir actuel, de sa vision politique mais aussi de son mode de gouvernance consiste, de manière revendiquée, à précipiter la marche des choses. Le mantra qui sert à légitimer cet affolement constant présenté comme de la mûre détermination est celui de la complainte déplorative selon laquelle la France serait « irréformable », les changements insufflés étant par ailleurs présentés comme inéluctables.
Réformer tout, tout le temps, changer, les mentalités, les gens, les visions, les paysages, les habitudes. Le mobile en serait l’inadaptation structurelle du pays aux exigences d’un marché mondialisé en perpétuelle modification.
Personne ne songe, pourtant, à interroger cet impératif présenté comme catégorique, toutes tendances politiques confondues, selon lequel il faudrait « réformer ». Réformer tout, tout le temps, changer, les mentalités, les gens, les visions, les paysages, les habitudes. Le mobile en serait l’inadaptation structurelle du pays aux exigences d’un marché mondialisé en perpétuelle modification. On comprend mieux dès lors le syntagme inculte de la « startup nation » dans cette perspective, puisque, c’est bien connu, dans le monde contemporain, une entreprise qui n’évolue pas est une entreprise qui périt. Or, il semblerait qu’au-delà de ce qui est présenté comme une nécessité économique, se joue en réalité une conception éminemment idéologique de ce que devraient être les affaires et les sociétés humaines.
On se souvient qu’au lendemain de l’incendie de Notre-Dame de Paris – que les bâtisseurs mirent des siècles à achever, parce qu’une cathédrale est aussi un édifice à la gloire de l’immuabilité des choses en lesquelles on se projette au-delà de notre propre finitude – Emmanuel Macron s’était empressé, dans son habituelle agitation, de déclarer qu’elle serait reconstruite en cinq ans, et « encore plus belle »…
Dans cette grammaire disruptive, tous les marqueurs du temps long seront considérés comme des obstacles à abattre. On se souvient qu’au lendemain de l’incendie de Notre-Dame de Paris – que les bâtisseurs mirent des siècles à achever, parce qu’une cathédrale est aussi un édifice à la gloire de l’immuabilité des choses en lesquelles on se projette au-delà de notre propre finitude – Emmanuel Macron s’était empressé, dans son habituelle agitation, de déclarer qu’elle serait reconstruite en cinq ans, et « encore plus belle »… Dieu nous en préserve !
Lire aussi : Pour une vélorution !
Récemment, la ministre de la justice Nicole Belloubet déclarait au sujet des grèves et des mouvements sociaux que la cause n’en était pas l’erreur de l’exécutif sur le fond, non, l’heure n’est pas venue pour un personnel politique arrogant de reconnaître ses torts, mais une sorte d’inadaptation des Français à la rapidité de l’action gouvernementale. Les Français seraient trop lents, trop lents pour se bouger, pour changer leurs habitudes réputées oisives et privilégiées, et trop lents aussi pour comprendre des décisions qui les dépassent, aux yeux du parti de ceux qui pensent que le macronisme est « trop intelligent » pour le menu fretin : « Ce que nous avons essayé de faire, déclarait-elle au micro de France Inter, c’est de promouvoir des transformations qui sont importantes, qui bouleversent les habitudes » (comme si bouleverser les habitudes détenait en soi une quelconque valeur intrinsèque), ajoutant : « Dans toute innovation, dans tout ordre nouveau, au sens où des choses nouvelles apparaissent, il y a un temps d’adaptation qui est peut-être plus long que celui qui a été suivi ».
Le but de l’action publique n’est dans le fond plus d’obtenir tel ou tel effet réel ou réellement souhaitable, mais de pouvoir s’autolégitimer en faisant état d’un bilan des changements et réformes qu’elle aura réussi à opérer pour des raisons qui resteront mystérieuses.
Le néo-progressisme qui agite de façon compulsive le pouvoir actuel transformé en perpétuel zébulon, pris d’une bougeotte encore plus aiguë depuis que la durée de ses mandats a été raccourcie, ne s’éprouve, plus exactement, qu’à travers l’acte-même de réformer. Peu importe, dans le fond, de savoir si ces réformes sont réellement nécessaires, indispensables ou simplement décoratives pour emplir des contrats d’objectifs technocratiques foisonnants d’indicateurs autotéliques. Ce qui compte, c’est l’acte performatif, en soi, de réformer, de changer. Le but de l’action publique n’est dans le fond plus d’obtenir tel ou tel effet réel ou réellement souhaitable, mais de pouvoir s’autolégitimer en faisant état d’un bilan des changements et réformes qu’elle aura réussi à opérer pour des raisons qui resteront mystérieuses. Comme l’indique la Garde des Sceaux, ce qui importe par-dessus tout est de pouvoir se prévaloir d’avoir instauré un « ordre nouveau ».
Le progrès, humain, anthropologique, moral, s’inscrit alors dans l’histoire, dialectique, laquelle se déploie dans le temps, et non pas en rupture continuelle d’avec elle.
Pourtant, le peuple, la nation, à travers leurs marqueurs forts tels que l’histoire, la géographie (délimitée par des frontières), et, encore plus profondément, la langue, n’ont jamais eu besoin de précipitation pour être forts et pour produire naturellement les changements et les adaptations qui leur étaient nécessaires. Au contraire, c’est la lenteur et la stabilité qui en étaient les garants de puissance, quoi qu’en pensent les amateurs de soubresauts. Et c’est de la lente maturation des évolutions que naissent les mutations indispensables. Le progrès, humain, anthropologique, moral, s’inscrit alors dans l’histoire, dialectique, laquelle se déploie dans le temps, et non pas en rupture continuelle d’avec elle. Gouverner en sens inverse de cette évidence des peuples est une des origines non négligeables de la violence dont on s’étonne ensuite qu’elle règne partout en Maître.
Anne-Sophie Chazaud
[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





