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Le mouvement populaire qui agite le pays depuis plusieurs mois a eu raison du gouvernement de Saad Hariri. Mais le renouvellement de la vie politique libanaise bute encore sur les clivages entre sunnites et chiites. De notre envoyé spécial au Liban Sylvain Durain.
« Le cri de cette jeunesse est une chance », confie le député Marwan Hamadé à la veille du vote du budget et au lendemain de l’anniversaire des 100 jours de la révolte. « C’est l’occasion d’en finir avec la corruption abyssale qui sévit au Liban depuis des décennies, et c’est surtout l’occasion d’unir enfin le peuple libanais dans une nation libre », avant d’ajouter cependant que « sans les chiites ce sera impossible: le Hezbollah doit sortir du double jeu et de la mainmise iranienne ».
Corruption des élites, plus d’un million de Syriens réfugiés dans le pays, crise bancaire avec l’impossibilité de retirer plus de 200 dollars par semaine mais aussi querelles confessionnelles habituelles: le Liban est un pays magique mais sans cesse au bord de l’explosion.
Mais attention, rappelle-t-il, « soit nous transformons cette révolution sur le terrain en quelque chose de positif pour tout le monde, soit les prémices de la guerre civile germeront ». Corruption des élites, plus d’un million de Syriens réfugiés dans le pays, crise bancaire avec l’impossibilité de retirer plus de 200 dollars par semaine mais aussi querelles confessionnelles habituelles: le Liban est un pays magique mais sans cesse au bord de l’explosion.
Un parti qui divise
Les manifestants qui demandaient à l’unisson « une administration de technocrates indépendants » pour mettre fin à la corruption ne sont pas satisfaits du nouveau gouvernement de Hassan Diab, nommé le 21 janvier. Indépendants sur le papier et officiellement non affiliés à des partis politiques, les nouveaux ministres sont liés en réalité, directement ou indirectement, à la majorité forgée autour du Hezbollah et du président Michel Aoun. Personne n’est dupe, et le jour du vote du budget de nombreux heurts ont eu lieu. Les manifestants ont tenté d’empêcher les députés et les ministres de se rendre au parlement pour procéder au vote. Retransmise en direct à la télévision libanaise, pour satisfaire les manifestants, la diffusion du vote a été coupée au moment crucial des discussions budgétaires…
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Derrière les images de révoltes, l’avenir du pays est en jeu. D’un côté, la jeunesse veut sortir du communautarisme religieux et prône pacifiquement l’unité du pays, de l’autre les partis et le communautarisme (18 religions pour 5 millions d’habitants) jouent sur les divisions pour assurer leur poids politique. Pire encore « derrière cette division de façade, les politiques sont unis dans la corruption et la manipulation. Qui peut nous expliquer pourquoi la fameuse taxe WhatsApp est tombée au moment où les gens s’organisaient entre eux pour éteindre les incendies qui faisaient rage dans le pays? Le service public était absent, et en plus ils nous ont taxé le seul moyen de sauver certains logements des flammes! » Walid Dahouk, journaliste et activiste, parlerait des heures durant des scandales économiques, politiques, communautaristes qui sévissent dans son pays depuis 40 ans. Il met également l’accent sur le désir de « devenir un État moderne dans lequel nous pourrions être de bons citoyens et non des sujets du jeu communautaire et du népotisme qui en découle. Récupérer l’argent, qui vient notamment de la France, et qui n’a jamais été utilisé pour moderniser le pays. Nous payons tout deux ou trois fois, électricité, abonnement téléphonique, etc. » Au passage, nous pourrions, nous Français, demander où est passé cet argent. La dette libanaise correspond, à peu de chose près, au montant de l’argent détourné par l’oligarchie politique et bancaire. « Ce sont les mêmes », termine le journaliste avant de filer à un rendez-vous avec un sénateur français en visite pour rassurer francophones et binationaux.
Dénonçant des financements d’ambassades étrangères, France, États-Unis, Union européenne et Israël, le clan soutenu par l’Iran est sorti du jeu et a laissé les sunnites et les chrétiens seuls face à l’oligarchie en place. « Diviser pour mieux régner », le principe est vieux comme la politique.
Après l’union populaire qui a transcendé les partis politiques et les communautés religieuses lors des premières semaines de la révolution, le Hezbollah s’est retranché dans son camp politico-religieux. Dénonçant des financements d’ambassades étrangères, France, États-Unis, Union européenne et Israël, le clan soutenu par l’Iran est sorti du jeu et a laissé les sunnites et les chrétiens seuls face à l’oligarchie en place. « Diviser pour mieux régner », le principe est vieux comme la politique.
Le ministère de la parole
Pour faire face à cette division intérieure, le gouvernement tente d’activer des symboles pour rallier à eux les forces progressistes. Ainsi, de nombreuses femmes sont entrées à des postes importants, des polémiques sur les réseaux sociaux montrent ces femmes posant telles des mannequins sur Instagram avec l’inscription: « Ça, c’est un gouvernement du Hezbollah ? » Ainsi, pas moins de six femmes sont devenues ministres. De quoi faire plaisir aux observateurs occidentaux, friands de ces symboles. Comble de modernité et de vivre-ensemble, aucune d’entre elles n’est voilée. Et c’est une grande première dans le monde arabe : le poste de ministre de la Défense est occupé par une femme.
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D’autre part, il est difficile sur place de critiquer les partisans du parti chiite puisqu’il reste le symbole de la résistance contre l’État sioniste. « N’oublions pas non plus que lorsque les troupes de l’État islamique étaient aux portes du Liban et que l’armée régulière ne parvenait pas à les maintenir, c’est le Hezbollah qui a fait face et qui a vaincu. Autre argument pro-chiite et autre aura particulière », explique Chiraz Arbi, jeune géopolitologue tunisienne présente sur place. Là où le Hezbollah divise à l’intérieur, il rassemble en politique extérieure et devient un gage de protection. Pour les chiites, la lutte contre Israël et contre Daech est le seul critère de l’unification libanaise, mais c’est aussi le discours de Téhéran. Un paradoxe « à la libanaise » comme tant d’autres. Les manifestants cherchent une parade aux lendemains des 100 jours. C’est à Tripoli, deuxième ville pour le nombre d’habitants mais première ville en matière de pauvreté et à majorité sunnite, que des dizaines de tentes sont disposées au centre-ville. La Place Ennour est, en cela, perçue comme la figure de proue des lieux de révolte dans le pays. Tous les soirs, ce sont des heures de discussions qui réunissent toutes les communautés et tous les âges de la société. Mais le mouvement ne s’est pas encore traduit dans le jeu institutionnel libanais.
Le Liban ne veut plus la guerre
Malgré la crise irano-irakienne et l’assassinat de Soleimani, il ne semble pas se dessiner une volonté chiite de vengeance depuis le Liban, même si des heurts à la frontière sud avec Israël sont toujours à craindre. « La base populaire du Hezbollah ne veut pas la guerre », disait à L’Orient-Le jour Lokman Slim, un activiste libanais, avant d’ajouter « que le Hezbollah et l’Iran n’ont plus les moyens de leur poli – tique. L’assassinat de Soleimani a mis à l’épreuve les limites de la puissance et de la force de dissuasion iranienne. » La réaction américaine et surtout le tollé de l’avion abattu ont éteint, au moins temporaire – ment, les volontés belliqueuses chiites. Même le plan de paix de Trump en Palestine n’a pas réveillé la guerre.
il semblerait que ce soit au tour des chiites de cimenter cet État libanais si particulier, pas multiculturel, mais multiconfessionnel
100 ans après la conférence de San Remo où la France a conduit les chrétiens maronites à constituer un nouvel État libanais, et après le rôle central joué par les sunnites lors de l’indépendance de 1943, il semblerait que ce soit au tour des chiites de cimenter cet État libanais si particulier, pas multiculturel, mais multiconfessionnel. Mais voudront-ils s’émanciper du Hezbollah ?
Sylvain Durain
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