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Éleveurs en Ariège : les sentinelles

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Publié le

17 février 2026

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La dermatose bovine a été l’étincelle qui a bien failli mettre le feu aux campagnes. Las, si les agriculteurs de la Coordination rurale ont bien réussi quelques coups d’éclat symboliques, comme une spectaculaire occupation des Champs-Élysées, l’État reste sourd à la plupart de leurs réclamations. En Ariège comme ailleurs, c’est tout un métier qui souffre encore en silence, entre protocoles d’abattage et décisions nonsensiques. Nous sommes allés à leur rencontre, là où la contestation a été la plus désespérée.
© Benjamin de Diesbach

Ah il fallait les voir, ces petits chroniqueurs arrogants, avec leurs grosses têtes dodelinantes sur leurs corps d’adolescents tardifs, nous convaincre que ces salauds de la Coordination rurale (CR) étaient d’« extrême droite », ce lundi soir, sur Quotidien, l’émission préférée des happyness managers. « Alors, oui, on peut défendre les agriculteurs » susurre Julien Bellmer, dégaine de sociopathe Celio, avec une condescendance détestable. On peut les défendre, à la limite, mais en restant dans les clous : européiste, encarté à la FNSEA, productiviste. Et invisible : travaille et tais-toi. On ne veut pas voir le lisier et la crasse, on te laisse la boue mais on prend les steaks délicieusement persillés – ceux qui feront pousser des feulements de plaisir à ton influenceur food préféré. Quant à ces péquenauds qui ont traversé la France sous la neige, par cette froide semaine de janvier, et qui osent cracher sur les édiles du gouvernement, on ne leur accordera pas un regard.

Ce sont pourtant ces gros ploucs d’extrême droite qui remplissent leurs assiettes. La viande qu’ils achètent chez leur charmant boucher de la rue des Martyrs n’apparaît pas comme par magie dans ses jolis étals décorés pour les mémères du quartier. Pas plus que les légumes ne spawnent chez leur maraîcher comme de délicieux Pokémons rondouillards et équitables. Toujours si prompts à donner des leçons, pleins de leur morgue et de leur mépris de classe, les citadins gommeux du Quotidien refusent de voir en face les galériens du quotidien : nos agriculteurs. Ceux-là mêmes qui ont embrassé les désormais célèbres couleurs de la CR, un jaune qui rappelle les heures sombres de l’histoire, les ronds-points transformés en fortins, les feux de poubelles qui brasillent aux portes de Paris, les emportements désespérés d’une population mise à bout, déclassée, humiliée.

© Benjamin de Diesbach

Traiter la CR d’ « extrême droite » comme le font les petits kapos de TMC, c’est balayer d’un revers de la main tout un métier, une expertise – et une souffrance. Si être d’extrême droite, c’est défendre ses terres, ses méthodes de travail et son métier, alors nous serons d’extrême droite – mille fois, dix mille fois. N’en déplaise à ces cabotins de la télé, rivetés à leurs sièges en époxy comme de grotesques figurines de baby-foot.


Bataille sur les Champs

Et pourtant ils sont venus jusqu’à nous, les agriculteurs, les invisibles. Un jeudi de janvier, dès 6 heures du matin, ils avaient bravé les barrages de flics avec des techniques napoléoniennes, à base de diversion et de leurres, pour venir faire ronfler leurs puissants tracteurs au pied des Champs-Élysées. Étrange vision matinale : sous un ciel enflammé par l’aube, essoré par les chutes de neige, devant l’Arc de Triomphe, les machines et leurs conducteurs semblent attendre une confrontation qui ne viendra pas. C’est un acte symbolique, le gambit de la dernière chance, un cri de désespoir, et ils le savent. D’autant que leur métier ne leur permet pas de partir plus de deux jours. Ils ont tous une exploitation à gérer. D’où cette urgence dans le regard, cette colère : « J’ai fait treize heures de route, explique Jean-Charles qui vient du Cher. Avec tous les collègues, on s’est appelé toute la nuit, on a jonglé avec plusieurs applis pour éviter les barrages de gendarmes. Ici, tu ne verras que des petits exploitants, précise-t-il en balayant du regard les hommes et les femmes qui dressent leurs pancartes. Moi je suis du CR18. Tu verras personne de la FNSEA, c’est sûr. C’est un syndicat corrompu, qui marche dans les traces de l’Europe. Il ne faut pas oublier que monsieur Rousseau, qui préside la FNSEA, a acheté un des plus gros élevages bovins du Brésil… Comment tu peux vouloir défendre les intérêts des petits éleveurs avec ça ? »

Ici, personne ne semble croire aux récentes déclarations du groom Macron, opportuniste en chef, qui s’est découvert subitement une dent contre le Mercosur : « C’est du spectacle. On sait de toute façon que la France a les mains liées à l’Europe. Ce qui nous faudrait, c’est le Frexit. Nous on ne veut pas vivre des subventions européennes. Et d’ailleurs on n’en vit pas actuellement. On paye nos emprunts, on paye nos loyers, on paye tout ça. Et on préférerait ne pas avoir de subventions et être libre. Parce que là, tu as des primes, c’est bien, mais tu ne fais pas ce que tu veux. C’est eux qui décident quand est-ce que tu dois faire ton travail. Sauf qu’ils n’y connaissent rien. Ils nous collent des dates où on ne peut même pas aller dans les champs. » Cet aveuglement de l’Union européenne, où tout se décide dans des coursives feutrées, jusqu’au calibrage des pommes de terre et au diamètre des carottes, a une conséquence terrible, et particulièrement sur la France : l’effondrement total de la balance commerciale agricole et agroalimentaire, qui est passée d’un solde positif de 4,5 milliards d’euros en octobre 2024 à 125 millions un an après. Une dégringolade vertigineuse qui trouve sa source dans la lourdeur intensifiée des politiques publiques, des réglementations toujours plus exigeantes et d’une fiscalité coercitive. Sans parler évidemment, des crises ponctuelles comme celle de la dermatose bovine, survenue à la fin d’automne dernier et qui a poussé à bout les éleveurs, témoins impuissants d’abattages massifs de leurs cheptels et victimes d’une répression policière totalement injustifiée.

© Benjamin de Diesbach

Alors on a décidé de traverser la France pour comprendre le malaise paysan, comme on disait autrefois, car autrefois on parlait encore de « paysan » et pas d’agriculteur. C’était avant la France pompidolienne et ses chantiers de terrassement, et ses barres d’immeubles rutilantes où l’on rangeait des familles entières comme des balles dans un chargeur de flingue. C’était avant que le communisme, puis le Capital tout puissant et ses écrans plats ne désossent toute la charpente métaphysique des travailleurs de la terre. Toute ? Évidemment pas. Il est une région qui n’intéresse personne, une terre sauvage calée à l’ombre des Pyrénées, qui a particulièrement souffert de la dermatose et qui a été brièvement sous le feu des projecteurs : l’Ariège, où des éleveurs pratiquent encore leur métier comme le faisaient leurs ancêtres il y a des centaines d’années. Au grand dam du Technocentre européen, dont le Grand Œil voit tout. Et le Grand Œil n’aime pas les traditions, encore moins les méthodes qui échappent à son Cahier des Charges global.

Le Vieux Pays

L’Ariège se mérite, tous les Ariégeois vous le diront. Une fois à Toulouse, il faut s’enfoncer dans l’arrière-pays, pendant une heure ou deux. Le paysage se transforme radicalement à hauteur de Pamiers, lorsque la chaîne des Pyrénées se dresse, immarcescible, nimbée de présages sombres et dorés – typiques de cette basse saison hivernale où les crépuscules flamboient comme des feux grégeois. On traverse des villages sans nom, qui semblent déserts, des couloirs de maisons édentées cuites par le soleil, dont les croisées branlantes figurent autant de regards sourcilleux. Les routes et les bas-côtés sont encore encombrés des neiges d’hier, qui abreuvent la terre patiemment. Plus on s’enfonce vers le sud, plus la région semble abandonnée, comme une ébauche de jeu vidéo open world encore dénuée de personnage non-jouable (PNJ). Il faut dire que pendant longtemps, l’Ariège fut un repaire d’affranchis, de marginaux, de tout ce que la France compte de citoyens en rupture de système. Encore maintenant, c’est une région où l’on peut vivre pour pas grand-chose ; où le troc existe encore, où les arrangements entre voisins sont la base du tissu social, et où le RSA constitue une manne providentielle qui peut vous faire vivre pas trop chichement, à condition d’avoir quelques petites bricoles à côté. Pour certains, les bricoles consistent à faire de la contrebande et à ramener des cartouches de cigarettes depuis le Pas de la Casse, cette petite station de ski d’Andorre nichée au creux du port d’Envalira, le plus haut sommet des Pyrénées, et qui constitue l’unique passage entre les deux États. Étrange cité défigurée par les commerces d’alcool et de cigarettes, comme un rêve échoué du capitalisme constamment cerné par des nappes de brumes épaisses.

Tout au long de notre parcours, l’Ariège – la rivière – apparaît puis se cache, clignote au coin de la vision comme un diamant qui arrache les coruscations du soleil. C’est elle qui donne sa pulsation au pays et les anciens la tenaient pour une entité psychopompe, capable d’emmener les âmes dans les tréfonds de la terre, sous les racines des montagnes où l’éternité ronronne. Une tradition qui trouve probablement sa source dans l’histoire de saint Antonin, martyr du vie siècle dont les restes auraient été conduits à travers le pays par une barque sans pilote, pendant une nuit où l’étoile polaire aurait brillé comme un soleil. On se dit qu’ici le mot « France » n’est plus valable, on se sent plutôt dans une interface, au milieu d’un blanc sur la carte qui résiste encore à la numérisation du territoire. D’ailleurs, ce qui était auparavant le comté de Foix a mis bien longtemps à être intégré au pays, il a fallu au moins une Révolution française pour l’agréger, après que ses petits seigneurs locaux, abreuvés à l’indépendance et au catharisme, aient longtemps lutté pour conserver leur liberté.

© Benjamin de Diesbach

Partout où l’on pose le regard, on retrouve les signes de cet embastillement : châteaux et donjons vous épient depuis les hauteurs, tourelles et clochers vous provoquent, perchés sur des corniches imprenables. Après Saint-Girons, c’est enfin Capoulet-et-Junac, une minuscule bourgade de quelques arpents, cernée par la monumentale vallée de l’Ariège. « C’est pour ça que je vous ai demandé de venir l’après-midi, nous glisse Claudine en guise d’accueil. Il n’y a que quelques heures de soleil ici, le reste du temps toute la ferme est plongée dans l’ombre de la montagne. » Claudine est un peu à l’image de cette montagne : un vrai bloc de femme, qui semble avoir connu toutes les intempéries. Son exploitation compte 150 bêtes et l’étable date de ses arrières grands-parents, précise-t-elle avec une pointe de fierté dans la voix.

Ici, l’élevage bovin est une question de famille. Un héritage presque ancestral, puisqu’on n’y fait que la race gasconne : des vaches robustes au pelage gris argenté, dont on retrouve l’origine à la fin de l’Empire romain, habituées à l’altitude et au vieux rite transhumant. « À partir de mai, juin, précise Claudine, les bêtes partent en pacage sur les estives, et elles ne reviennent sur les exploitations qu’en octobre. Ce qui présente plusieurs avantages : d’abord, ça nous permet de faire le vide sanitaire dans les bâtiments, et ça soulage les exploitations au niveau des ressources fourragères, puisqu’ici, à cette hauteur, on ne peut pas les produire nous-mêmes. Ça permet aussi de valoriser ces terrains en altitude, ces zones herbagères sauvages qui ont besoin du pâturage pour se ressourcer. » Je comprends qu’en réalité, si la transhumance existe depuis des siècles, c’est bien parce qu’il s’agit d’un dialogue nécessaire entre les bêtes, les hommes et leur milieu. Ici, c’est l’élevage qui a permis de transformer la nature, de l’apaiser, de la façonner aux besoins des hommes, mais en douceur. C’est pourquoi les abattages massifs qui ont été perpétrés sous la houlette du gouvernement en décembre dernier ont été si tragiques pour les éleveurs.

© Benjamin de Diesbach

Un élevage de race gasconne, c’est un élevage qui porte dans ses gènes des habitudes et des comportements forgés depuis des centaines d’années : ce sont des vaches habituées à l’altitude, aux escarpements, à l’air montagneux. Chaque bête est le résultat d’une scrupuleuse attention et d’une savante sélection génétique. Ce qu’ont perdu certains éleveurs ariégeois avec l’abattage de leur troupeau, ce n’est pas le travail d’une vie, c’est le labeur de plusieurs générations. Heureusement, Claudine a pour l’instant échappé à la DMC. Ce qui ne l’empêche pas d’en subir les dommages collatéraux, et cette impression de vivre en Absurdie, tout autant que d’avoir affaire à un mur. « En Ariège, à la CR, nous avons été parmi les premiers à demander la vaccination, alors même qu’il n’y avait encore aucun cas chez nous. Les instances sanitaires nous l’ont refusée, le jour même où le premier cas nous est tombé dessus, à Moriscou. Vous y croyez-vous ? »

Un gouvernement qui réagit dans l’urgence, en dépit de toute logique, et qui tire ses ordres d’une élite technocratique européenne davantage que de ses experts sur le terrain… Voilà qui rappelle furieusement la catastrophique gestion du COVID, non ? « On ne peut pas s’empêcher d’y penser, confirme Claudine. Sauf que la DMC n’est pas transmissible à l’homme. Le risque est donc bien moindre, ce qui fait que ces abattages n’ont aucun sens. On va tuer tout un cheptel pour une seule bête, alors qu’on sait très bien, depuis un siècle, que l’auto-immunité peut s’atteindre très vite. La dermatose, contrairement au COVID, on la connaît très bien et depuis longtemps. » De là à y voir un acte programmatique, il n’y a qu’un pas. Que Claudine, pragmatique, ne franchit pas forcément, même si elle semble vouloir garder certaines réflexions pour elle-même : « On a un peu l’impression que le gouvernement veut détruire les races rustiques, les petites exploitations. Nous pousser à la revente. Les indemnisations, en cas d’abattage, ne permettent pas de racheter la totalité des bêtes. Je ne parle même pas de se reconstruire un cheptel de gasconnes, ce qui est presque impossible. Ça signifie en gros que ces éleveurs vont devoir travailler avec des bêtes qui ne sont pas habituées au terrain, ni à l’altitude… Ce qui veut dire à terme la fin des transhumances. La fin de tout un système d’exploitation. »

© Benjamin de Diesbach

C’est une rengaine connue ici : l’Union européenne ferait tout pour racheter à bas prix les terres agricoles, pour les revendre à bas prix aux fonds d’investissement chinois ou qataris, voire à Black Rock – qui serait déjà sur les startingblocks. Il faut dire à leur décharge que le prix d’un arpent a considérablement baissé en quelques années, il est devenu aujourd’hui deux à trois fois moins cher que son équivalent polonais. Un comble lorsqu’on sait que la France fut longtemps le phare de l’excellence agricole européenne. Aujourd’hui, la grande braderie semble bien déclarée, et le paysage agricole sera la première victime : détaillé pour y installer des monocultures intensives.

Les sentinelles

On vous voit venir et crier au complotisme. Il est vrai qu’ici, c’est la région où se réfugient les doux dingues, les « électro-sensibles » qui dorment avec des casques en bambou sur la tête (l’Ariège étant une des rares régions qui comporte encore des poches d’étanchéité aux fréquences téléphoniques) et quelques antisystèmes gratinés qui grelottent dans des caravanes – on les voit apparaître quelques fois, entre deux bosquets, avec leurs groupes électrogènes qui bourdonnent comme d’énormes coléoptères.

Sur la route, après avoir fait nos adieux à Claudine nous croisons Michaël, qu’ici tout le monde appelle Mitch : un authentique enfant de la région, fils d’agriculteurs et qui s’est réinstallé dans le coin il y a quelques années, après avoir tenté sa chance « là-haut », comme il dit avec un discret reniflement de mépris (là-haut, bien sûr, c’est la capitale, que tout le monde perçoit ici comme une sorte de Mordor sans répit). Dans son appartement qui ressemble à un cabinet de curiosités, envahi de jouets vintage et d’éditions parcheminées de Robert E. Howard, il nous raconte un peu l’état d’esprit qui règne ici. Une défiance constante vis-à-vis de l’autorité et un sentiment d’abandon permanent qui ont éclaté au grand jour pendant ce funeste mois de décembre : « L’Ariège, tout le monde s’en fout. Ici les gens ont appris à se passer de l’État. Alors forcément, quand c’est l’État qui vient nous dire quoi faire, qui ordonne aux vétos de flinguer des troupeaux entiers, ça ne passe pas du tout. J’ai suivi un peu quelques amis éleveurs lorsque ça a pété, et je peux te dire que la moitié de ce qui s’est passé réellement a été censurée à la télé. Il y avait une atmosphère de guerre civile. Les gendarmes ont même déployé des flottilles entières de drones pour identifier tous les manifestants, comme si c’étaient des terroristes. Les éleveurs ont fait ce qu’ils ont pu, il y a eu quelques coups d’éclat, pas loin d’ici à Saint-Girons, où ils ont même soudé le portail du Centre des Finances… C’est peut-être pour ça que la gendarmerie a réagi avec autant de force. Ils sentaient qu’il fallait tuer dans l’œuf cette colère qui montait. » D’autant que la région compte quand même pas mal de types qui n’attendent que ça pour prendre les armes : comme ce voisin dont nous parle Mitch, un type qui hante les rues du village à la recherche des vaccinés du COVID, téléphone portable en main, persuadé qu’ils transmettent malgré eux un signal Bluetooth…. « Le genre à penser que Brigitte Trogneux est un lézard géant », sourit Mitch.

© Benjamin de Diesbach

Pourtant, si l’Ariège compte son lot de marginaux un peu lunaires, les éleveurs ont la tête sur les épaules, comme nous le constatons un peu plus tard. Nous continuons notre chemin, toujours plus haut, vers Aleu, en plein parc naturel des Pyrénées ariégeoises, qu’on appelait autrefois le pays du Couserans. C’est ici le cœur frémissant de l’Ariège et de la culture gasconne, dominé par le sublime croc du Mont Valier. Un pays venteux, où l’on trouve encore des traces de la très ancienne culture magdalénienne, un pays de broussailles et de ronces, le pays de ces fameux chemins noirs dont parle Sylvain Tesson et qui n’apparaissent sur aucune carte. Nous y rencontrons Gil, éleveur bovin qui préside également la CR ariégeoise.

Gil a un physique tout à fait pyrénéen : c’est un homme court et brun, avec un regard franc où flotte une rare bienveillance. Son associée Isabelle l’accompagne, elle aussi est une fille du pays, et sa propre fille, qui lui ressemble comme deux gouttes de lait, une gamine de 10 ans au nez retroussé, nous considère avec perplexité. C’est sûr qu’ils ne doivent pas beaucoup recevoir de visites. « Ici, il ne reste que deux éleveurs, nous confirme Isabelle. Et quelques retraités. J’ai vu le village se vider presque entièrement depuis que je suis petite. » Gil me confirme que les craintes exposées par Claudine ne sont pas des affabulations : « Au niveau de l’Europe, il a été décidé que la France devait baisser de 30% sa production bovine. On se pose de plus en plus de questions, puisqu’on a une nouvelle crise sanitaire presque tous les ans. Il y a eu la FCO, puis la MHE, maintenant c’est la dermatose… et l’année prochaine ce sera une autre maladie. À chaque fois, le gouvernement en profite pour réduire un peu plus nos libertés, pour nous asphyxier. Ce qu’ils veulent en bout de compte, c’est privilégier l’importation. »

Gil sait de quoi il parle, car il a aussi un solide bagage technique : ce fils du pays a travaillé 18 ans dans l’insémination et la génétique sur les races bovines, en Limousin et en Gascogne. Il sait à ce titre en quoi ces abattages sont dramatiques pour les éleveurs et ont été décidés en dépit de tout bon sens. Les minauderies de Macron sur le Mercosur, les mesurettes annoncées par Annie Genevard, il n’y croit pas : « Je comprends qu’on ait besoin d’importations, mais sur la viande, il faut faire très attention. On a la capacité en France de faire beaucoup de choses. Il faut nous aider pour nous donner les moyens. Là, pour le moment, on voit qu’au niveau politique, ils sont fermés. Ils ne parlent pas. Tout ce qu’ils savent faire, c’est des arrestations brutales. Et personne n’est en mesure de nous faire des propositions claires et nettes… alors nous sommes déterminés à continuer le combat. On ne va pas s’arrêter là. »

Et effectivement, à les voir tous les trois, dignes dans leur solitude acceptée, silhouettes qui se découpent lentement sur l’horizon peu à peu ensanglanté par le crépuscule, on se dit qu’ils sont un peu les derniers humains, les derniers Français : des sentinelles laissées là à chaque frontière, qui connaissent le sens des saisons, les ajustements subtils de la nature, et qui s’éveillent au son des cloches de leurs propres bêtes. Tous évidemment portent fièrement les couleurs de la CR, qui semble dans leur cœur bien plus qu’un syndicat : c’est un cri de ralliement. La voilà donc, l’« extrême droite » vomie par les gnafrons de Quotidien : un couple de travailleurs au regard clair comme le fond d’un ruisseau et une petite Noémie qui donne le grain à ses vaches avec un sourire d’un autre temps.

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