Le 12 février, en fin d’après-midi, à quelques centaines de mètres de Sciences Po Lyon, une scène d’une violence extrême se déroule en pleine rue. Les images filmées depuis un immeuble voisin, diffusées par TF1 et reprises par plusieurs médias, montrent une quinzaine d’hommes fondant sur trois jeunes, les frappant à terre à coups de pied et de poing. L’un d’eux tente de se relever, est balayé, sa tête heurte le sol. Il reçoit une pluie de coups. Quentin D., 23 ans, succombe deux jours plus tard à ses blessures.
Le parquet de Lyon a annoncé, lundi 16 février, un tournant dans l’enquête. Lors d’un point de presse, le procureur de la République de Lyon, Thierry Dran, a confirmé la requalification des faits en « homicide volontaire », assorti de circonstances aggravantes – commission en réunion, port d’arme, dissimulation du visage – ainsi qu’en association de malfaiteurs.
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L’autopsie a mis en évidence « des lésions essentiellement à la tête, un traumatisme crânio-encéphalique majeur et mortel à brève échéance », a-t-il déclaré, précisant que « au moins six individus » apparaissent sur les images en train de frapper la victime. « Nous sommes en train d’identifier les auteurs directs, je suis magistrat, je m’attache aux faits. L’enquête se poursuit », a-t-il insisté, soulignant qu’« à ce stade, aucune interpellation n’a eu lieu » et qu’aucune organisation n’est juridiquement mise en cause. Le chef de l’État dénonce un « déferlement de violence inouï ». À ce stade, Thierry Drian n’a pas cité nommément la Jeune Garde, préférant le terme « antifas ». Pourtant, c’est bien le nom de ce collectif violent qui est mis en cause.
Un collectif dissous pour provocation à la violence
Fondée en 2018 par Raphaël Arnault, aujourd’hui député de La France insoumise, la Jeune Garde s’est construite sur une ligne claire : l’antifascisme de rue, assumé comme combat physique. Dissoute en conseil des ministres en juin 2025 pour « provocations répétées à des agissements violents » et implication régulière de ses membres dans des actions violentes, l’organisation avait contesté la mesure devant le Conseil d’État.
Avant même la mort de Quentin, les faits accumulés étaient lourds. En 2024, huit membres sont mis en examen pour violences en réunion dans le métro parisien, après l’agression d’un adolescent de 15 ans traité de « sioniste » et frappé. À Lyon et Rennes, des plaintes décrivent des passages à tabac en réunion, parfois revendiqués explicitement « de la part de La Jeune Garde ». En juin 2024, L’Incorrect dévoilait déjà que Raphaël Arnault faisait l’objet d’une fiche S pour « proximité avec la mouvance d’ultra-gauche radicale et susceptibilité de se livrer à des actions violentes » et était considéré comme un individu « dangereux » par les services de police.
En décembre 2025, Raphaël Arnault est définitivement condamné à six mois d’emprisonnement avec sursis, 1000 euros d’amende et inscription au casier judiciaire pour « violences volontaires en réunion » dans une affaire remontant à février 2022. Par ailleurs, des enregistrements rendus publics montrent des propos attribués à l’élu, déclarant à propos de la militante de Némésis Alice Cordier : « On va lui mettre une balle dans la tête. C’est tout ce qu’il va se passer. » L’intéressé conteste ces accusations ; les procédures suivent leur cours.
L’enquête sur la mort de Quentin
Selon des informations publiées par Le Parisien, entre cinq et six participants au lynchage auraient été identifiés par les enquêteurs. Plusieurs auraient fait l’objet d’une fiche S antérieure, en raison de leur appartenance au mouvement dissous de la Jeune Garde. Parmi les noms circulant figure celui de Jacques-Élie Favrot, assistant parlementaire de Raphaël Arnault. Ce dernier nie toute implication. Néanmoins, la présidente de l’Assemblée nationale a « donc décidé de suspendre, à titre conservatoire et sans préjudice des suites de l’enquête judiciaire, les droits d’accès de ce dernier » à l’enceinte du Palais-Bourbon. L’intéressé a lui-même suspendu son activité auprès de Raphaël Arnault « le temps de l’enquête ». Ainsi, si le député de LFI décide de ne pas rompre le contrat de son assistant, Jacques-Élie Favrot conserve toujours son salaire alors qu’il ne travaille plus. « Il a clairement été identifié en première ligne et à visage découvert », témoigne un militant identitaire proche de Quentin à L’Incorrect en marge du rassemblement place du Panthéon.
Favrot n’est pas totalement absent des radars judiciaires. Un procès-verbal de police que nous avons consulté, rédigé par un brigadier en fonction à Saint-Étienne dans le cadre d’une enquête préliminaire pour « violences légères dans un établissement scolaire », fait état d’un épisode survenu lors d’une assemblée générale étudiante.
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Dans sa déposition, le plaignant explique avoir été pris à partie dans l’enceinte de Sciences Po par un individu qui lui reprochait de « faire partie de l’extrême droite ». Il déclare que ce dernier s’est présenté comme « un antifa » et les a traités, lui et ses camarades, de « raciste, nazi et fasciste ». Selon le PV, l’homme aurait « réitéré ses propos à diverses reprises et ce devant une dizaine de personnes », exigeant qu’ils quittent les lieux « à défaut de quoi il irait chercher des gens pour les frapper et ramener des gens pour ce faire ».
Toujours selon la déposition consignée par l’officier de police judiciaire, l’individu aurait précisé « qu’il connaissait notre lieu de domicile », aurait « frotté ses mains en déclarant en même temps qu’il avait envie de frapper », et aurait enfin « menacé de nous tuer s’il nous voyait en manif ». Aucune mise en examen n’est annoncée le concernant à ce stade dans le dossier Quentin, mais l’onde de choc politique est considérable.
Des liens politiques revendiqués
La singularité du dossier tient à l’imbrication assumée entre la Jeune Garde et des figures de La France insoumise. Les liens ne sont ni clandestins ni récents.
Sur les réseaux sociaux, des images montrent le député LFI Carlos Martens Bilongo s’entraînant à la boxe aux côtés de Cem Yoldas, porte-parole de la Jeune Garde et aujourd’hui candidat aux municipales à Strasbourg. L’entraînement est présenté comme un moment militant et fraternel. Les images sont publiques et sans équivoques : il s’agit d’un entraînement à l’autodéfense.
D’autres clichés montrent l’eurodéputée LFI Rima Hassan posant aux côtés de membres de la Jeune Garde lors d’événements militants à Lyon. Une autre photo circule sur les réseaux sociaux où l’on voit cette même élue posant fièrement avec un tee-shirt antifasciste du collectif. Sur Instagram, Raphaël Arnault publie des photographies collectives, drapeau palestinien en arrière-plan, mentionnant explicitement des responsables insoumis. Anais Belouassa Cherifi, députée LFI ira jusqu’à porter fièrement un tee-shirt de la Jeune Garde au sein de l’hémicycle pour protester contre la dissolution du collectif. Pourtant, après le décès de Quentin, elle sera la première à publier un communiqué de presse expliquant que « La France insoumise condamne sans ambiguïté toute violence physique, comme elle l’a toujours fait ».
Au moment de la dissolution du collectif, Jean-Luc Mélenchon déclare lors d’un meeting que la Jeune Garde est une « organisation alliée, liée au mouvement insoumis ». Le groupe LFI à l’Assemblée nationale affirme : « Nous le disons fièrement : la Jeune Garde est essentielle. »
Dans le même temps, après la mort de Quentin, le récit médiatique est instrumentalisé par LFI. Manuel Bompard condamne « avec la plus grande fermeté toute violence physique », et Rima Hassan assure que le service d’ordre de LFI « n’est impliqué en rien dans ce qui s’est passé ». Lors de son meeting à Montpellier ce 15 février, Jean-Luc Mélenchon va jusqu’à inverser la réalité des faits : « Que ce soit bien clair, c’est nous qui sommes agressés ! » « Après, c’est eux qui vont de plateaux TV en plateaux TV, expliquant « on nous a assassiné » », ajoute le patriarche insoumis.
La culture de l’affrontement
Ce qui frappe, à la lecture des procédures et à l’examen des images, c’est la constance du mode opératoire : actions en groupe, surnombre, coups portés à la tête, revendications verbales, diffusion assumée sur les réseaux sociaux. La violence n’est pas présentée comme une dérive, mais comme une réponse légitime à la présence de militants qualifiés de « fascistes ».
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Dans plusieurs déclarations, des membres du collectif affirment « intervenir seulement s’il y a des violences d’extrême droite ». Pourtant, les faits reprochés incluent des agressions en marge de réunions étudiantes, dans les transports en commun, ou lors de collages d’affiches.
La rhétorique repose sur une logique binaire : l’adversaire politique est disqualifié moralement, assimilé à un ennemi. Dans cette vision, l’attaque physique ultra-violente devient un prolongement du combat idéologique.
Une responsabilité morale ?
L’enquête sur la mort de Quentin déterminera les responsabilités pénales individuelles. Mais la question politique, elle, est déjà posée : peut-on soutenir publiquement un collectif dissous pour incitation à la violence, entretenir des liens militants étroits avec ses cadres, partager entraînements, photographies et tribunes communes, puis se retrancher derrière la condamnation abstraite de « toute violence » lorsque le drame survient ?
Il faut le répéter : la Jeune Garde n’était pas une organisation marginale isolée dans les franges. Elle bénéficiait d’une proximité revendiquée avec des élus nationaux. Elle a été dissoute pour des faits précis. Son fondateur, élu député est condamné pour violences. Son assistant parlementaire est cité dans l’enquête sur le meurtre d’un jeune militant.
La mort de Quentin transforme une accumulation d’affaires locales en crise politique majeure. Elle oblige à interroger la banalisation d’une culture de l’affrontement qui, à force d’être tolérée, finit par produire l’irréparable. « J’invite les parlementaires du camp national à ne plus siéger dans l’hémicycle tant que Raphaël Arnault n’a pas démissionné », va jusqu’à déclarer Hilaire Bouyé lors de l’hommage à Quentin ce 15 février devant le Panthéon.
Dans une démocratie, le combat politique est censé se jouer par les mots et les urnes. À Lyon, le 12 février, comme tant d’autres fois, il s’est joué à coups de pied dans la tête.





