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La population mondiale est en train de vivre une expérience pour le moins peu ordinaire, quand bien même ce n’est pas la première fois de son histoire qu’elle traverse une pandémie, avec cete nouveauté toutefois d’un niveau de conscience collective du phénomène en temps réel et en direct, dans une interconnexion généralisée de tous. Et c’est bien l’humanité toute entière qui est concernée, mais aussi l’humanité en tant qu’elle nous constitue dans nos expériences individuelles et collectives, dans nos modes d’être au monde.
À l’heure où nous rédigeons ces lignes, un milliard d’individus sont placés en situation de confinement. Il se trouve que cette crise sanitaire sans précédent dans sa forme bien que maintes fois imaginée dans les nombreux films catastrophes dont nous sommes friands mais également dans de multiples scénarios géostratégiques manifestement peu suivis de politiques préventives, coïncide, pour ce qui concerne la chrétienté, avec la période du Carême. Elle coïncidera du reste également bientôt avec celle du Ramadan.
Alors que des milliers de personnels soignants, ouvriers, salariés, se battent au quotidien pour faire vivre/survivre les populations touchées, il peut sembler indécent de chercher à « profiter » de cette période de confinement pour valoriser, positiver en quelque sorte, cette notion de Carême et d’ascèse, en s’appuyant sur l’occasion offerte par l’expérience du confinement.
Il n’existe pas de religion, de civilisation qui n’inclue, dans sa dimension spirituelle, une période d’ascèse, souvent manifestée par le jeûne et le retour « purificateur » sur soi, dans l’humilité et la pénitence. Il s’agit, en l’occurrence, de se retirer d’une certaine façon du monde et de ses turbulences, de nos habitudes et de nos tourments, pour faire retour sur soi et pratiquer un examen de conscience. Alors que des milliers de personnels soignants, ouvriers, salariés, se battent au quotidien pour faire vivre/survivre les populations touchées, il peut sembler indécent de chercher à « profiter » de cette période de confinement pour valoriser, positiver en quelque sorte, cette notion de Carême et d’ascèse, en s’appuyant sur l’occasion offerte par l’expérience du confinement. Il semble pourtant que ce soit le meilleur profit que l’on puisse en tirer, que l’on adhère ou pas, du reste, aux croyances religieuses.
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Sur le plan collectif, nombreux sont ceux qui observent et se « réjouissent » d’un abaissement spectaculaire des émissions de CO2, d’une amélioration de la qualité de l’air, d’un soulagement des espèces naturelles, tous phénomènes liés à la quasi cessation d’une activité humaine hypertrophiée et asphyxiante. Nombreux sont ceux qui espèrent que ce temps, certes tragique, de respiration, serve de base pour une nouvelle modélisation économique et écologique, plus respectueuse de l’harmonie entre l’homme et la nature, et, partant, plus respectueuse de l’humanité elle-même, sans nécessairement être des décroissantistes furieux ou des zélateurs de l’extinction humaine comme ultime, morbide et nihiliste solution.
Si les réflexes collectifs ont a contrario consisté à faire le plein de nourriture et autres produits manifestant la persistance active d’un cerveau reptilien en mode tube digestif comme conscience de soi réduite au strict minimum, beaucoup sont ceux qui, bravant la culpabilisation à laquelle ce pas de côté et ces plaisirs solitaires peuvent donner lieu, osent tenter d’en tirer un profit spirituel, intellectuel, culturel.
Sur le plan individuel, cette occasion imposée d’un retour sur soi, à travers la privation d’un certain nombre de divertissements, dans une forme souvent aiguë de solitude certes tempérée par les réseaux sociaux, loin des bruits habituels de la vie, de la ville rendue aux oiseaux et aux chats furtifs, donne matière à de nombreuses réflexions qui s’imposent d’elles-mêmes en dehors même de toute tendance janséniste ou érémitique. Si les réflexes collectifs ont a contrario consisté à faire le plein de nourriture et autres produits manifestant la persistance active d’un cerveau reptilien en mode tube digestif comme conscience de soi réduite au strict minimum, beaucoup sont ceux qui, bravant la culpabilisation à laquelle ce pas de côté et ces plaisirs solitaires peuvent donner lieu, osent tenter d’en tirer un profit spirituel, intellectuel, culturel. Il ne s’agit pas de céder à la tentation de l’exposition nombriliste (qui a nécessairement titillé chacun face à sa soudaine page blanche) de son journal d’une drôle de guerre, mais d’accepter le retour en soi du tragique comme source de la spiritualité et du rapport que nous entretenons au monde ainsi qu’aux autres. Apprécier le chant des oiseaux, la vue de sa fenêtre d’une nature qui reprend provisoirement ses droits en parfaite quiétude, se réjouir que l’onde vénitienne, vidée enfin de ses touristes, redevienne plus claire et que les dauphins y aient remplacé les paquebots criminels, quand bien même on ne peut en profiter que par la pensée.
Que cette maladie asphyxiante soit paradoxalement l’occasion d’une respiration de l’humaine condition n’est pas le moindre des paradoxes du moment tragique que nous traversons, à la fois tous ensemble et seuls.
Accepter enfn de nouveau sans fard la pensée de notre propre finitude, celle-là même qui effraie tant le monde post-moderne, habituellement rejetée aux confins de l’expérience et soudainement réinstallée au cœur de nos vies, hélas dans le fracas et la souffrance. Et, partant, poser de nouveau la question du sens de toute cette aventure que constitue la vie, comme étant celle d’une miséricorde, de la misère acceptée au cœur de soi pour se hisser vers un mode d’être infiniment plus riche. Et qui, du reste, nous réarme pour les combats à venir, car il y en aura, et l’heure des comptes, terrestres, viendra. Que cette maladie asphyxiante soit paradoxalement l’occasion d’une respiration de l’humaine condition n’est pas le moindre des paradoxes du moment tragique que nous traversons, à la fois tous ensemble et seuls.
Anne-Sophie Chazaud
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