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Dans Le Crépuscule de l’universel (Le Cerf), Chantal Delsol explique que les valeurs occidentales naguère présentées comme universelles et destinées à irriguer les cultures du monde entier, sont de plus en plus décriées à l’extérieur comme à l’intérieur de l’Occident. La fin d’une certaine mondialisation culturelle ?
Quand vous parlez de déclin de l’universel, vous évoquez notamment des principes comme les droits de l’homme ou la démocratie, que l’Occident croyait pouvoir partager à toute l’humanité dans une forme de messianisme séculier. Or, pourquoi parler d’universel alors qu’il s’agit, pour l’essentiel, de principes d’ordre procédural ? Le véritable universel n’est-il pas plutôt de nature métaphysique en nous renvoyant, par exemple, à l’idée de nature humaine ?
La culture européenne a toujours cru, à tort ou à raison, que ses principes étaient ceux de l’humanité entière. Elle s’est toujours crue universelle, depuis la démocratie de Périclès jusqu’à l’Évangile et plus tard les droits de l’homme. En somme, elle n’arrête pas d’apporter des « bonnes nouvelles » aux autres. Ce qui se passe au moment des droits de l’homme : l’Occident croit que ses principes rationnels (d’ordre procédural si vous voulez) sont universels, parce qu’elle pense que la raison est universelle (ce qui est à démontrer, car il y a plusieurs sortes de raison). On peut dire en effet que le véritable universel, s’il existe, est d’ordre ontologique ou anthropologique : il est ce que l’on trouve chez tous les humains, quel que soit le lieu et le temps, et c’est ainsi qu’on le reconnaît depuis que les dogmes théologiques ne font plus consensus. L’universel, s’il existe, se trouve dans la source visible (l’universel humain, dit Vico: le genre, la filiation, la mort), et non pas dans une rationalité décrétée par l’élite d’une époque, et qui sert de morale.
Pour faire simple et imagé : tant que l’Occident demandait, pour respecter les droits de l’homme universels, d’abolir l’esclavage ou le bandage des pieds des petites filles, cela pouvait paraitre présentable et acceptable ; mais quand l’Occident demande, pour respecter les droits de l’homme universels, de légitimer le mariage homosexuel et la PMA, cela devient inacceptable. Les autres cultures se rendent compte que nous avons pété les plombs.
Pourquoi un tel rejet des valeurs occidentales ? Ce prétendu universel n’est-il pas porteur d’une dynamique de déconstruction qui explique son rejet ? N’est-ce pas la folie de l’Occident qui explique que ses principes ne fassent plus recette ?
C’est exactement cela, je crois. Pour faire simple et imagé : tant que l’Occident demandait, pour respecter les droits de l’homme universels, d’abolir l’esclavage ou le bandage des pieds des petites filles, cela pouvait paraitre présentable et acceptable ; mais quand l’Occident demande, pour respecter les droits de l’homme universels, de légitimer le mariage homosexuel et la PMA, cela devient inacceptable. Les autres cultures se rendent compte que nous avons pété les plombs.
Pour vous, la principale fracture se situe entre le modernisme qui est encore un humanisme et le postmodernisme qui n’en est plus un. Le ver n’était-il pas déjà dans le fruit et l’auto-référencement de l’homme par rapport à lui-même n’entraînait-il pas mécaniquement une décomposition de l’humanisme et donc l’avènement du post-modernisme ? La véritable fracture n’est-elle pas plutôt entre pensée chrétienne et humanisme moderne ?
L’humanisme moderne est un enfant impénitent du christianisme, il en provient, le prolonge et s’en sépare, et il y a là une fracture. Mais c’est toujours, ici et là, l’humanisme de deux millénaires: l’humain au centre, roi et berger du monde. Tandis que la post-modernité annonce un véritable changement de culture, avec la fin de l’humanisme comme centralité de l’humain. C’est une sorte de rattachement aux cultures asiatiques. Il faut rappeler que juste après la révolution de 89, plusieurs auteurs avaient prédit que la modernité finirait dans une forme de panthéisme. Par exemple Jacobi, qui initie au début du XIXe siècle la célèbre Querelle du panthéisme. Ou bien Tocqueville, dans un court chapitre de La démocratie en Amérique, qui dit que la démocratie finira dans le panthéisme qui est l’égalité radicale.
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Ne faudrait-il pas réintroduire une conception holiste du monde en Occident ? Ou bien rétablir une forme d’équilibre entre holisme et individualisme, c’est-à-dire entre vérité et liberté ?
De toutes façons, des sociétés aussi individualistes que les nôtres ne survivront pas, elles s’auto-détruiront ne serait-ce qu’en cessant de faire des enfants. Comme disait Raymond Ruyer dans son livre Les Cent Prochains Siècles, les peuples longs-vivants sont ceux qui connaissent la responsabilité. Si nous voulons franchir les siècles (ce qui n’est pas sûr), nous devrons forcément admettre une valorisation des communautés, de la plus petite à la plus grande. Et admettre que la liberté individuelle s’efface devant elles. La famille n’est pas structurée par la liberté individuelle, mais par la loyauté et la promesse. Sinon, il n’y a pas de famille du tout.
En situation tragique, les théories et les habitudes s’écartent pour faire face à la pure nécessité, mais c’est un moment unique et promis à être dépassé pour le retour à la normale. On peut ainsi nationaliser en situation exceptionnelle sans devenir pour autant un adepte de la nationalisation, ou bien fermer ses frontières par nécessité tragique sans devenir un adepte des souverainetés retrouvées…
Pensez-vous que la pandémie du coronavirus sonne la fin d’un monde sans frontières, tant sur le plan sanitaire (pour se prémunir contre la contagion venue de l’extérieur) que sur le plan économique (pour ne plus dépendre de la Chine notamment, quant à la fabrication de médicaments) ?
Il est certain que cela va nous faire réfléchir sur les vertus tous azimuts de la mondialisation. Il s’avère dangereux de dépendre de l’étranger pour des produits essentiels, par exemple. Le village global n’est pas une bonne idée, c’est comme la centralisation au niveau d’un État: toutes les mauvaises choses s’y déploient en même temps, et pas moyen de trouver des alternatives. Mais il vaut mieux ne pas se faire d’illusion: le rêve du monde sans frontières est profond et vivace en Occident, et il reviendra sur le devant de la scène dès que les circonstances le permettront. Par ailleurs, votre question laisse penser que comme la plupart de nos contemporains, vous n’avez pas idée de ce que peut signifier une situation exceptionnelle, concept de philosophie politique très important. En situation tragique, les théories et les habitudes s’écartent pour faire face à la pure nécessité, mais c’est un moment unique et promis à être dépassé pour le retour à la normale. On peut ainsi nationaliser en situation exceptionnelle sans devenir pour autant un adepte de la nationalisation, ou bien fermer ses frontières par nécessité tragique sans devenir un adepte des souverainetés retrouvées… La notion de situation exceptionnelle a été complètement occultée dans la seconde moitié du XXe siècle, parce que l’on se croyait écarté du tragique pour toujours: quelle chimère ! Quand vous voyez les frontières renaître en ce moment, il faut observer ce phénomène à la lumière de la situation exceptionnelle, et non comme une conversion !
Propos recueillis par Benoît Dumoulin
LE CRÉPUSCULE DE L’UNIVERSEL Chantal Delsol Le Cerf 376 p. – 22 €
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