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LE DERNIER ÉCRIVAIN MAUDIT

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21 avril 2020

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Le Journal de Richard Millet est comme un roman de Richard Millet, non parce que sa vie est un roman, mais parce que Richard Millet n’est pas un homme : c’est un écrivain. Tout son journal parle de cette « maudissure », selon son expression de patois limousin, sensible dès le premier tome (1971-1994, alors qu’il a 18 ans) et qui le poursuit : une incapacité à être dans la vie, parce qu’il est entièrement enseveli dans la langue, et dans la musique, autre langage. Cesar Pavese a écrit le Métier de vivre ; il s’est suicidé. Quant à Richard Millet, il est aussi hanté par la mort et voué à une solitude existentielle.

 

 

 

 

En ces années 2000 à 2003 où tout semble lui sourire (il quitte P.O.L pour Gallimard, publie La Voix d’alto, écrit son grand œuvre Ma Vie parmi les ombres, est invité en Allemagne, au Liban, en Suède, est traduit, commenté, etc.), le lecteur assiste pourtant à son impossibilité d’être-là, d’être un homme public, mais aussi un mari et père de famille (sa deuxième fille naît, sa femme le soutient malgré ses aventures). Écrivain catholique, il est, comme un Jouhandeau, sans cesse tenté par la sensualité et la beauté. Une jeune femme croisée dans le métro suffit à lui tirer des larmes ; le recours au Prozac éteint l’appel de la chair mais brise son élan vital. À date régulière revient ce mot terrible, seule notation du jour noir : « Effondrement ». Le travail le sauve et l’anéantit. Les livres lui sont le seul remède ; la phrase de Proust, un baume salvateur.

 

Lire aussi : Éditorial culture : À marée basse

 

Son Journal se lit comme une passion où Richard Millet se peint en martyr à qui la sainteté sera toujours refusée. Banni par son époque, vouée au nihilisme qu’il combat de toutes ses forces en des pages prophétiques (c’est écrit il y a vingt ans et cela semble d’aujourd’hui), Richard Millet ne peut espérer son salut que dans la postérité. Son journal est écrit pour ses filles, dit-il, parce que l’écrivain reste un homme, malgré tout. Lucide et sans complaisance : peut-on lui reprocher de se complaire dans sa monstruosité d’écrivain ? Ce serait ignorer que les vrais écrivains sont les victimes d’un don qui les oblige et les sépare des hommes comme d’eux-mêmes. « Personne ne témoigne pour le témoin », écrivait Paul Celan : le Journal intranquille de Richard Millet tente de réparer cette injustice.

 

Camille La Hire

 

 

JOURNAL – TOME III (2000-2003) Richard Millet Pierre-Guillaume de Roux 314 p. – 25 €

 

 

 

 

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