En quoi consiste votre métier ?
Je travaille dans un établissement funéraire de petite taille – nous recevons environ trente familles par mois – dans lequel je suis conseillère funéraire. Je m’occupe de recevoir les familles et de vendre des contrats d’obsèques. Je suis aussi maître de cérémonie, dans le cas de défunts ne souhaitant pas de cérémonie religieuse, mais également pour les cas de défunts de culture catholique. Les prêtres ne se déplaçant plus au cimetière, je m’occupe d’apporter une croix, un bénitier.
Comment et quand cette crise sanitaire a-t-elle fait changer vos pratiques ?
À partir de mi-février nous avons reçu des mails de procédures strictes émanant de la préfecture nous enjoignant de changer notre pratique. La mise en bière du corps devait être immédiate, c’est-à-dire faite dans les 48 heures suivant la mort, parfois un peu plus selon la rapidité des mairies à nous délivrer les papiers (acte de décès et autorisation de fermeture de cercueil). Toute toilette mortuaire, soins du corps et présentation du corps aux proches interdits.
Cette interdiction a-t-elle touchée les défunts du coronavirus ou tous les défunts de cette période ?
Quels que soient les défunts il n’y a plus eu de soin ni de présentation du corps. En revanche pour les défunts « non-Covid », les proches pouvaient assister à la mise en bière. Ce n’était pas le cas pour les défunts du Covid.
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En quoi consiste les soins du corps ?
Les soins du corps sont pratiqués par un thanatopracteur en laboratoire. Il se charge de fermer les yeux et la bouche du défunt et s’occupe des soins de conservation. Il utilise une technique bien spécifique qui consiste à injecter du formol pour la conservation du corps. Ce procédé permet au défunt d’acquérir l’aspect d’une personne au repos.
Qu’est-ce que la présentation des défunts ?
Les défunts après soins de conservation, sont habituellement présentés dans ce qu’on appelle les salons funéraires. C’est là que les proches peuvent leur rendre visite.
Sans soins, le corps s’abîme rapidement.
Sans soins, le corps s’abîme rapidement. Dans le cas du Covid, les autorités craignaient que le virus reste vivant sur les défunts, qu’une contamination soit possible, la présentation et les visites ont donc été interdites.
Une personne meurt du Covid, que se passe-t-il ?
Je vais d’abord parler du cas des décès en Ehpad ou hôpitaux. Les établissements préviennent les familles, lesquelles font appel à nos services. Nous avons eu ordre d’enlever le défunt le plus vite possible. Les corps ont été mis dans des housses en plastiques javellisées dites « housses mortuaires » sur lesquelles était inscrit le nom du défunt au marqueur.
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La mise en bière anticipée était obligatoire. Les familles devaient choisir rapidement et par mail le cercueil qu’elles souhaitaient pour leur proche, aucune visite des familles n’était autorisée. Seul un décès à domicile pouvait permettre à la famille de voir son défunt.
Les visites aux mourants étaient-elles autorisées à l’hôpital ?
Non pas de visites autorisées, même si je connais un hôpital qui a « désobéi » et qui a permis aux familles – c’était alors illégal – de rendre visite à leurs proches. Mais sans soin ni présentation du corps, les familles se sont trouvées confrontés à des images très choquantes de leurs proches défunts, lesquels étaient laissés « en l’état ». Certains étaient encore intubés, le corps marqué par les souffrances de la fin.
Quelle a été la réaction des familles à cette situation d’interdiction?
Les familles ne comprenaient pas, au sens propre du terme, certains croyaient qu’il allait être possible de rouvrir le cercueil, or c’est interdit.
Notre seule alternative était une proposition de recueillement au-dessus du cercueil fermé.
Notre seule alternative était une proposition de recueillement au-dessus du cercueil fermé. Entre le moment de l’hospitalisation et l’image du cercueil fermé, certaines familles n’ont plus eu de contact avec leur proche.
Comment avez-vous pu proposer aux familles un accompagnement néanmoins plus personnel de leurs défunts ?
Nous avons proposé aux familles d’envoyer des photos personnelles par mails, de scanner des cartes postales, lettres, articles de journaux… que l’on pouvait mettre dans le cercueil. Certaines personnes ont trouvé le moyen d’apporter des objets symboliques aux accueils des hôpitaux, pour que ces objets soient mis sur les housses mortuaires.
En quoi est-ce important pour les proches de voir leur défunt ?
Voir permet de comprendre. La veille des morts est une étape importante pour le deuil qui se fait plus difficilement dans le cas d’obsèques « ratées ». Faire participer les familles dans le seul choix des cercueils pour une mise en bière à distance est une situation inhumaine.
Concernant les funérailles, la crémation a-t-elle été rendue obligatoire ?
Non, contrairement à la rumeur qui a pu se répandre et qui a certainement sa source dans les pratiques des autorités chinoises qui, elles, ont rendu la crémation obligatoire.
Quels ont été les aménagements des funérailles ?
Certains crématoriums ont fermé leurs portes au public. Pour les familles il n’était plus possible de rentrer dans la salle de cérémonie. Si ces défunts-là sont morts à l’hôpital ou en Ehpad, les proches les auront vu disparaître du jour au lendemain.
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À l’église et au cimetière, 20 personnes étaient autorisées mais il faut décomptabiliser les 4 porteurs du cercueil et le maître de cérémonie : 15 proches étaient donc acceptés. Les équipes paroissiales de laïcs ont été mises à l’écart, certains prêtres se sont dévoués pour être présents, d’autres ont tout bonnement fermé les portes de leur église et ont refusé toute présence par peur de la contamination.
Les choses se sont-elles assouplies depuis ?
Il n’y a d’assouplissement, pour les visites dans les hôpitaux ou en Ehpad, que dans la mesure où il y a du matériel de protection. Si les établissements n’ont pas de quoi protéger les visiteurs, les visites sont encore interdites. On a parlé de housses mortuaires laissant apparaître le visage du défunt, encore faut-il en disposer.
Comment votre établissement a-t-il pu prendre en charge le surnombre des décès du Covid ?
Si habituellement nous recevons près de trente défunts par mois, le mois de mars nous a confronté à l’arrivée d’une centaine de défunts.
Dans la mesure où il n’y avait pas de possibilité de présentation en chambre funéraire, nous avons entreposé les cercueils dans une seule pièce interdite aux visites, en attente de l’inhumation ou de l’incinération.
Dans la mesure où il n’y avait pas de possibilité de présentation en chambre funéraire, nous avons entreposé les cercueils dans une seule pièce interdite aux visites, en attente de l’inhumation ou de l’incinération. C’est à ce surnombre pendant l’épidémie que l’on doit des solutions comme la gigantesque morgue mise place au marché de Rungis.
Comment avez-vous vécu cette période ?
Très difficilement, je me suis retrouvé face à un véritable cas de conscience face à ces personnes qui partaient comme des animaux, on nous a demandé d’obéir aux instructions mais cette acceptation de la mort sans hommage a été très troublante pour moi. J’ai eu l’impression que ma profession était déshumanisée.





