Loukachenko décrit sans ambages ses méthodes comme « autoritaires ». Des milliers de manifestants ont été en conséquence arrêtés récemment, et des opposants comme Viktar Babaryka et Syarhey Tsikhanouski qui voulaient se présenter aux élections ont tout simplement été incarcérés. La femme de Tsikhanouski l’a remplacé dans la campagne mais la veille de l’élection son chef de campagne et neuf de ses collaborateurs ont été arrêtés. Avec Milo Djukanovic au Monténégro, Loukachenko est clairement l’un des derniers dictateurs d’Europe. Depuis l’annonce des résultats, manifestations et grèves contre le Président se multiplient. Même si ça n’est pas la première fois, on voit s’étoffer les rangs des opposants. Le maître de Minsk, malgré sa longue expérience, paye aujourd’hui deux erreurs qui peuvent lui coûter sa présidence.
Loukachenko a tenté de poignarder la Russie dans le dos
La Biélorussie, et ses 9,5 millions habitants, est historiquement liée au monde russe. Elle partage l’héritage commun de la Rus’ de Kiev et a fait partie de la Russie impériale de la fin du XVIIIè siècle jusqu’à l’avènement de l’URSS. Bien qu’il existe une langue biélorusse, la langue la plus parlée demeure le russe. L’économie est dépendante de la Russie qui propose, entre autres, son pétrole à des prix très compétitifs que les Biélorusses vont ensuite raffiner. Cette dernière décennie, 70% des crédits et investissements directs étrangers proviennent de Moscou ou de la Communauté économique eurasiatique. Sans l’aide russe, l’économie s’écroule.
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La Biélorussie et la Russie sont tellement proches qu’elles ont signé deux traités qui doivent progressivement les faire fusionner en une confédération unique. Loukachenko tarde dans la mise en place du projet et Moscou s’impatiente. Pour montrer qu’il ne compte pas subventionner Minsk ad vitam aeternam, Moscou a augmenté le prix de son pétrole en 2019. Au lieu de montrer qu’il avait reçu le message, Loukachenko a commis sa première erreur et s’est tourné vers les atlantistes. Il a ainsi exploré plusieurs partenariats avec des puissances étrangères et a reçu en grande pompe le secrétaire d’État américain Mike Pompeo en février dernier qui a assuré que Washington pouvait fournir à la Biélorussie 100% du pétrole dont elle a besoin.
Loukachenko se fait poignarder par les atlantistes dans le ventre
En faisant cela Loukachenko a commis sa deuxième erreur, il a donné le signal au camp atlantiste qu’il y avait de l’eau dans le gaz avec Moscou. Il n’a pas calculé qu’il en serait la première victime. Washington et Bruxelles veulent bien mettre la main sur Minsk mais sans l’actuel Président. Les opposants qu’il a en face de lui dans la rue aujourd’hui sont essentiellement des jeunes soutenus par le camp atlantiste à qui il a tenté de faire la cour. L’Union européenne a rejeté les résultats des élections et débloqué 53 millions d’euros pour « aider » la Biélorussie, l’OTAN intime à Minsk de respecter les libertés fondamentales et BHL s’est déjà précipité sur place pour se prendre en photo avec un chef de l’opposition. Et nous savons tous que quand BHL est dans le coin, le coup d’État n’est pas loin.
S’agit-il d’une révolte de type EuroMaïdan ?
Avant le coup d’État de l’Euromaïdan en Ukraine en 2014, les occidentaux avaient travaillé le pays depuis plus de vingt ans, ce qui n’est pas le cas de la Biélorussie où ces ONG étaient jusqu’à présent peu implantées. L’ONG américaine National Endowment for Democracy, cache-sexe de la CIA, a dépensé 1,7 millions de dollars pour des actions de changement de régime en Biélorussie en 2019, mais on est loin des 5 milliards que les États-Unis avouent avoir dépensés pour renverser le président ukrainien.
Les manifestants seront néanmoins aidés massivement par des ONG et élites occidentales qui savent qu’elles ont une opportunité unique de récupérer la Biélorussie avant qu’elle ne fusionne complètement avec la Russie. Elles tenteront le tout pour le tout.
Contrairement à l’Ukraine, Loukachenko a écrasé les oligarques et n’a pas d’opposition organisée. Pour terminer, les occidentaux se sont servis de groupuscules néonazis pour faire le coup de force et renverser physiquement Yanoukovitch en Ukraine. Même si des drapeaux biélorusses utilisés sous l’occupation du IIIe Reich sont ressortis dans les rues ces derniers jours, il n’y a en Biélorussie ni le poids historique ni la force de tels mouvements. Les manifestants seront néanmoins aidés massivement par des ONG et élites occidentales qui savent qu’elles ont une opportunité unique de récupérer la Biélorussie avant qu’elle ne fusionne complètement avec la Russie. Elles tenteront le tout pour le tout.
Un enjeu géopolitique majeur
Loukachenko a deux solutions : céder face aux occidentaux ou demander pardon aux Russes. Il va vraisemblablement demander pardon aux Russes. Ça n’est pas la première fois qu’il joue avec eux, mais ce sera la dernière. Moscou a reconnu officiellement l’élection de Loukachenko, mais ce soutien ne sera pas gratuit. Dans un premier temps Loukachenko devra adoucir son règne : l’ère du despote qui contrôle tout est révolue. Il ne peut plus mettre ses opposants en prison et tabasser les manifestants pacifiques. Moscou de son côté ne peut pas laisser tomber son encombrant voisin car l’union avec la Biélorussie est un axe stratégique qui garantit que la région ne tombera pas dans l’escarcelle de l’Otan. La fusion doit être achevée rapidement. De surcroît, la Biélorussie dispose de matériel militaire russe de dernière génération et d’une centrale nucléaire russe neuve à Astraviets que Moscou ne peut pas laisser entre les mains d’une puissance hostile. La Russie a besoin d’accéder au corridor terrestre entre le Dniepr et la Dvina, passage stratégique pour ses hydrocarbures et axe majeur de la nouvelle route de la soie. Moscou doit enfin s’assurer d’être proche de la trouée de Suwalki qui sépare l’enclave russe de Kaliningrad de la Biélorussie de quelques 60 km. Poutine soutiendra donc le Président actuel et s’emploiera à apaiser la situation au plus vite, le temps que les Biélorusses lui trouvent un successeur qui ne sera pas la marionnette des occidentaux. On s’orienterait alors vers un scénario similaire à celui qu’a connu l’Arménie en 2018.
Une leçon pour l’avenir
Les occidentaux vont tout faire pour déstabiliser la Biélorussie et s’assurer que cela puisse avoir des répercussions négatives sur la finalisation du gazoduc Nordstream 2 qui changera la donne énergétique européenne. Ils veulent impérativement couper la Russie du reste de l’Europe. Leurs ingérences en Yougoslavie, en Géorgie ou en Ukraine ont pourtant toutes été catastrophiques pour les autochtones. Avec leurs économies en berne, l’élection présidentielle américaine qui arrive et la crise du coronavirus, Washington et Bruxelles auront-ils vraiment les moyens de changer le régime à Minsk ? Les Biélorusses dans leur grande majorité ne sont intéressés ni par l’UE ni par l’Otan. Ils veulent plus de démocratie et un meilleur pouvoir d’achat. Ils sont majoritairement pro-russes et savent très bien que le coup d’État de l’Euromaïdan a été catastrophique pour l’Ukraine qui se retrouve aujourd’hui au bord de la faillite et souffre d’une guerre civile au Donbass. Loukachenko a fait son temps et doit préparer son départ. Sa double erreur servira peut-être de triple leçon pour la suite. Tout chef d’État (même despote) doit écouter son peuple, il ne faut jamais mordre la main qui vous nourrit et surtout : il ne faut jamais laisser entrer le loup dans la bergerie.





