L’histoire de la chaussure est vieille comme le monde. Au Moyen-Âge apparaissent les premières chaussures cousues à pointe. Sous Louis XIV, elles sont ornées de perle et de touffes de ruban. À chaque période, les chaussures servent à exprimer le statut social et la personnalité.
Il y avait environ un millier de bottiers à Paris au début du vingtième siècle. Il n’en reste que quelques-uns aujourd’hui. « Nous sommes des psychopathes de la botterie, raconte Christophe de l’atelier du Tranchet. Nous voulons dépoussiérer le monde de la chaussure sur-mesure en apportant davantage de créativité ». Ce « nous » est un trio de puristes : Christophe et Toulouse qui se sont rencontrés chez les compagnons du devoir, accompagnés de Philippe qui est l’homme d’affaires. L’atelier du Tranchet est réputé mondialement pour ses chaussures exceptionnelles : détail marquant, les semelles sont peintes de motifs figuratifs et les talons sont sculptés. « Il faut soigner l’ego, dit Philippe. Avec nos talons travaillés, le client laisse son empreinte personnelle ». L’ambition du trio est de renouer avec la technique et l’exubérance des artisans autrefois. L’esprit d’excellence des ébénistes du XVIIIe siècle les inspire.
« Nous voulons revenir aux sources du compagnonnage, poursuit Christophe. Nous offrons à chacun de nos clients une miniature de la forme de son pied. Celle-ci est en bois si la paire de souliers est en peau traditionnelle. Dans le cas d’une paire en crocodile, nous offrons une réplique de la chaussure à l’échelle ». Certains clients se servent de leurs miniatures comme presse papier, d’autres entretiennent leur fétichisme.
La création d’une chaussure sur-mesure exige 80 heures de travail et un délai de six mois à un an.
La création d’une miniature est à la base du compagnonnage. Autrefois, les artisans ne savaient ni lire ni écrire. Avant d’honorer une commande, ils en faisaient un modèle réduit. La miniature constituait la preuve de la commande. Cette tradition était forte chez les charpentiers et les tailleurs de pierre. Ainsi Notre-Dame de Paris fut d’abord réalisée en miniature. Pour Christophe et Toulouse, l’esprit des compagnons du devoir hélas périclite : « Il y a 25 ans notre apprentissage était manuel. Nous étions encadrés par des vieux de la vieille, on travaillait le samedi et parfois jusqu’à deux heures du matin. Aujourd’hui, on doit respecter les 35 heures. Au final, la formation sur le tas est moins bonne ».
Le métier de bottier n’est pas fait pour les mauviettes. C’est un labeur difficile qui nécessite une force contenue. Coudre engendre une grande tension dans les muscles. La création d’une chaussure sur-mesure exige 80 heures de travail et un délai de six mois à un an. Le coût est de 6 000 euros. « Nous avons en France quantité de métiers qui datent du Moyen Âge, remarque Christophe. Aujourd’hui ces métiers sont en survie. Il est regrettable que l’on néglige autant le patrimoine artisanal en France alors qu’il est si apprécié à l’étranger ».
Rendre ses lettres de noblesse à la botterie est aussi l’obsession de Pierre Corthay. Compagnon du devoir à 17 ans, il effectue son Tour de France à la fin des années soixante-dix. Il entre ensuite chez John Lobb puis devient chef d’atelier chez Berluti. Il se forme au contact d’artisans rugueux et exigeants. « En 1990 j’ai repris un atelier et j’ai ouvert ma propre maison avec 500 francs en banque ».
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Les débuts sont difficiles pour la maison Corthay. L’artisan est seul et vend une à deux paires par mois. C’est alors qu’une papesse de la mode le repère. La journaliste Susy Menkes écrit un article élogieux dans le Herald Tribune. Quelques semaines plus tard, le sultan de Brunei commande 140 paires de souliers. Pierre Corthay embauche son premier collaborateur.
Chaque fois qu!on lui proposait un homme pour occuper un poste de ministre, le Général de Gaulle demandait : « Il a les compétences mais a-t-il de la chance ? » À ce titre, Pierre Corthay aurait mérité d’être plusieurs fois ministre. Après le sultan de Brunei, un Américain lui commande 50 paires de chaussures de golf sur-mesure. Avec cet afflux d’argent, il décide de se lancer en 2001 dans la « demi-mesure », c’est-à-dire un prêt-à-porter que l’on adapte au pied du client. L’usine est aujourd’hui implantée dans la région de Cholet. Une vingtaine d’ouvriers produisent 6 000 paires de chaussures par an. Huit magasins ont été créés en Chine et au Japon.
« L’évolution des mentalités a bousculé l’univers de la botterie. Jusqu’aux années 2000, les gens portaient des chaussures noires. À partir de 2005-2010 la mode est devenue beaucoup plus colorée », constate Anne Garnier, la responsable commerciale de George & Georges. Banquière d’affaires, elle opère un changement brutal de carrière en 2005. Elle quitte son emploi et crée un atelier rue de Verneuil à Paris. La production est dirigée par son mari Olivier Guyot, ancien compagnon du devoir.L’atelier George & Georges est spécialisé dans la demi-mesure. Les souliers sont conçus par Olivier Guyot puis fabriqués en usine. « Nous avons un stock de souliers avec des demi-tailles et des demi-largeurs. Le client choisit un modèle et le bottier l’adapte à ses pieds ». La demi-mesure rend le soulier beaucoup plus abordable. Les prix évoluent entre 500 et 700 euros.
Le savoir-faire des artisans bottiers comble le désir d’élégance. Il y a une volonté de transformer le modèle économique. La consommation Kleenex dégoûte les cœurs profonds. Il est urgent d’entretenir et de réparer.
La personnalisation s’effectue au moment de la patine, c’est-à-dire de la teinte. Le client choisit non seulement la couleur mais aussi les effets appliqués à la couleur. Olivier Guyot peut ombrer le bout du soulier ou accentuer les contours. Il travaille au pinceau et au coton. La patine dure deux heures, elle est validée par le client avant la séquence du glaçage.
« Nous sommes en France les experts de la commande spéciale », affirme Alexis Lafont. Fondateur de la marque Caulaincourt, Lafont propose une forte personnalisation. Chez Caulaincourt, le client choisit une forme parmi 200 modèles puis les matières, la semelle, et le montage. Pour moins de 700 euros, le client possède un modèle unique qu’il a conçu lui-même.
L’identité française est au cœur de Caulaincourt. « J’ai créé ma maison durant la crise des subprimes. La mode était alors embourbée dans l’extrême vulgarité. La crise économique a suscité une prise de conscience. Les clients ont été plus sensibles à la qualité et au savoir-faire ». Pendant des mois, Alexis Lafont cherche un nom pour sa maison. Un nom qui sonne français. « Je ne trouvais rien de satisfaisant alors je me suis plongé dans mon arbre généalogique. J’ai découvert qu’Armand de Caulaincourt, général de Napoléon était un de mes aïeuls. C’était parfait, d’autant que Caulaincourt était réputé pour son raffinement ». La maison Caulaincourt produit aujourd’hui 3 000 paires de chaussures par an. Elle possède trois magasins ainsi qu’un stand au « Printemps de l’homme ».
Le savoir-faire des artisans bottiers comble le désir d’élégance. Il y a une volonté de transformer le modèle économique. La consommation Kleenex dégoûte les cœurs profonds. Il est urgent d’entretenir et de réparer. C’est une révolte ? Non, Sire,une révolution.





