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Bruno Fulgini : « Landru venge les poilus trompés alors qu’ils étaient au front »

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Publié le

14 septembre 2020

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Un siècle après sa mort, le serial killer de Gambais fascine toujours. Fin connaisseur des archives policières, l’historien Bruno Fuligni rouvre le dossier sous forme d’un savoureux romanquête. Entretien sur le grill.
Landru

Pourquoi revenir sur le cas Landru aujourd’hui ?

Je voulais approfondir l’affaire en lui consacrant un livre entier. Landru est un inconnu célèbre : il est l’un des rares criminels à figurer au Petit Larousse, mais que sait-on de sa vie, de ses victimes, de son mode opératoire, des réactions qu’il a suscitées ? Il fallait rouvrir le dossier tout entier.

Vous le faites sous forme d’un « romanquête » raconté par Jean Belin, le policier qui l’a confondu…

Je voulais enquêter, je suis donc entré dans la peau de Belin, alors jeune inspecteur des Brigades du Tigre. Il a l’intuition qu’un même homme est à l’origine de deux disparitions de femmes et il suit cette piste, malgré sa hiérarchie qui se moque de lui : en 1919, le concept de « tueur en série » n’existe pas et on a tendance à sourire au sujet des disparitions de femmes, qu’on suppose motivées par des escapades amoureuses. Et puis, je voulais évoquer Landru avant son procès : l’inventeur d’un vélo à moteur (ce qui fait de lui un précurseur des « mobilités douces »), l’escroc récidiviste, le séducteur…

Landru en quelque sorte venge les « poilus » trompés alors qu’ils étaient au front, et dépouillés de leur pouvoir. La blague en vogue à l’époque est qu’il a « remis la femme au foyer ».

En 1919, 4 000 électeurs inscrivent le nom de Landru sur leur bulletin aux législatives. Comment s’explique cette popularité ?

Nous sommes au lendemain de la guerre : les femmes ont pris le pouvoir économique à l’arrière, elles réclament des droits politiques, en mai 1919, les députés reconnaissent le droit de vote et l’éligibilité des Françaises ; la réforme sera bloquée par le Sénat mais, dans de nombreux pays, les femmes deviennent électrices entre 1918 et 1920. Landru en quelque sorte venge les « poilus » trompés alors qu’ils étaient au front, et dépouillés de leur pouvoir. La blague en vogue à l’époque est qu’il a « remis la femme au foyer ».

Justement, d’où vient qu’il a tant inspiré les humoristes ?

L’affaire Landru touche aux domaines les plus sensibles : les femmes, l’amour, l’argent, la mort… Quant à la cuisinière, c’est une pièce à conviction extraordinaire, dont la charge symbolique semble inépuisable. Cet homme au fourneau qui triture les femmes suscite tous les doubles sens : elles brûlaient de le connaître, il leur a déclaré sa flamme et il leur en a cuit… Il faut savoir qu’après l’exécution de Landru, en 1922, la maison de Gambais est devenue un restaurant, Au Grillon du foyer : on y dégustait « la côte de bœuf Landru », cuite au feu de bois évidemment ! La plupart des blagues de l’époque susciteraient aujourd’hui un lynchage sur les réseaux sociaux. Nos ancêtres de la Troisième République aimaient l’humour macabre, à plus forte raison s’il était épicé de misogynie.

Lire aussi : Edito : Nous distinguerons

Landru, dites-vous, n’était pas un sadique.

Nous savons par la déposition de sa maîtresse, Fernande, qu’il avait une sexualité classique, épanouie et très honorable pour un quinquagénaire. Rien à voir avec les pervers qui ont besoin de faire souffrir leurs proies ! Belin pense d’ailleurs qu’il étranglait doucement ses « fiancées » durant leur sommeil, après leur avoir fait l’amour : pas de lutte ni de violences. Il avait une famille à nourrir et s’en acquittait ainsi, en sélectionnant des femmes seules dont il pouvait s’approprier les biens. Finalement, Landru a inversé le stéréotype du bourgeois qui ruine sa famille pour entretenir des cocottes : il séduisait pour pouvoir donner de l’argent à sa femme, faire vivre ses quatre enfants, et gâter Fernande.

Charles Denner et Patrick Timsit ont incarné deux Landru à l’écran. Lequel a votre préférence ?

Timsit incarne assez bien le cynisme du personnage, mais je préfère le jeu subtil et grinçant de Denner, servi par un scénario de Françoise Sagan et la réalisation de Chabrol. Je voudrais aussi mentionner Pierre Leproux, injustement oublié aujourd’hui, qui campe en 1957 un Landru parfait dans la vieille série de l’ORTF En votre âme et conscience. Et surtout, il y a Chaplin ! Belin, retraité, est allé voir Monsieur Verdoux en 1946, et il a souligné les ressemblances entre le héros du film et le criminel qu’il avait arrêté vingt-sept ans plus tôt. Landru a ainsi connu quatre incarnations à l’écran, sans compter les pièces de théâtre, et même un spectacle de marionnettes ! Il est devenu un personnage familier, mi-bouffon mi-démon : un croquemitaine moderne, qui n’a pas fini de nous faire frémir.

Propos recueillis par Bernard Quiriny

Landru, l’élégance assassine de Bruno Fulgini
Editions du Rocher, 210 p., 18,90€

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