Comment situez-vous Emmanuel Macron dans l’histoire de la Ve République ? Quels seraient, selon vous, les grands axes de sa politique ?
Emmanuel Macron, élu, comme ses prédécesseurs, par un corps électoral qui délègue l’exercice de la souveraineté nationale au chef de l’État, s’inscrit magistralement dans le tropisme monarchique de la Ve République voulu par de Gaulle et aggravé par ses successeurs. La suprématie de l’exécutif sur le législatif en devient démesurée ; et la scène publique, miséreuse. Comme le dit justement Gambetta, la forme entraîne le fond. La forme despotique a toujours plus approfondi le contrôle technobureaucratique sur une société modifiée par le progrès technologique et l’emprise de la rentabilité financière. Le citoyen de la Nation est devenu un rouage, usé-assisté, de la société des débits, dettes et fonctions. De Gaulle disposait d’une haute administration en vue de servir la France ; Macron est disposé à arbitrer entre les intérêts du capital, tout en neutralisant le citoyen.
Lire aussi : Emmanuel Macron, un ennemi qui vous veut du bien
L’édification de l’Union européenne renforce la normalisation politique et idéologique des sociétés. En zone française, Macron est le cerveau compétent de l’appareillage franco-allemand : sa fonction est de veiller à l’expansion des appareils du rendement tout en surveillant la stabilité de leurs ressources humaines. Parallèlement, sa réélection lui impose des manœuvres médiatiques, utiles aux uns, nuisibles aux autres. Une candidature de Philippe et d’Hidalgo serait pour lui un cauchemar.
Le « macronisme », s’il existe, survivra-t-il à Emmanuel Macron ?
Le « macronisme » n’est pas une doctrine politique mais une tactique de pouvoir, son « en même temps » qu’il conduit avec talent. Souvenez-vous ! En même temps que Valls gesticulait pour évincer Hollande, lui, à l’occasion du « dégagisme », se dressa en homme neuf à leurs dépens. De même, alors que sa police comprimait le spasme des Gilets jaunes, il sortit un féroce arsenal juridique afin d’en prévenir les avatars. Dans la passivité générale, il instaurait un système d’obturation des passions populaires. S’il ciblait les meneurs, il encadrait les troupes s’enlisant médiatiquement dans leurs marches rituelles.
La parole présidentielle ose blesser les masses, jusqu’à les provoquer par son « qu’ils viennent me chercher ! ». Mais tout en les provoquant, elle les dresse à reconnaître leur impuissance et à s’y résigner
La parole présidentielle ose blesser les masses, jusqu’à les provoquer par son « qu’ils viennent me chercher ! ». Mais tout en les provoquant, elle les dresse à reconnaître leur impuissance et à s’y résigner. Car l’hébétude de l’apaisement implique le consentement au pouvoir tutélaire. Maints avocats lui imputent un pouvoir arbitraire ; partant, il nomme ministre de la Justice le plus célèbre d’entre eux. Que celui-ci se discrédite, et ses confrères ne le seront-ils pas pour l’opinion ? Mobilisation/spectacularisation, passions/ obturation, mépris/résignation : le « macronisme » est une technique aiguë de paralysie de la vie civique. Il libère la technocratie de la veille d’un peuple vigilant. Une société morcelée en clôtures mentales ou territoriales y aide beaucoup. « Que certains me haïssent pourvu que tous consentent », telle serait la maxime directrice du président Macron. Àn’en pas douter, il fera des émules.
Emmanuel Macron est-il de gauche, de droite, du centre ? Est-il comme certains le prétendent, le stade suprême de désagrégation des idéologies politiques consécutivement à l’effondrement du bloc soviétique ?
En régime de postmodernité, les idéaux politiques sont épuisés, doublés par des simplismes idéologiques, nourris de paresse et d’indigence des esprits. Une conviction argumentée sur une question d’existence est devenue pour beaucoup une violence psychique insupportable. Le relativisme absolu abolit intelligence partagée et sens commun. En revanche, aux extrêmes, règnent les chimères du ressentiment, avec leurs plaintes et vociférations.
Lire aussi : L’impasse libérale d’Emmanuel Macron
Le progrès trahi, les gauches, républicaine et patriote ou ouvrière et révolutionnaire, ont sombré. Leur lieu est occupé par la pseudo-gauche des grégarités de peau, sexe et crédulité : en fait, une extrême droite inédite, tribaliste et globalitaire, coercitive et nihiliste. La régression y tient lieu, et de progression et de réaction. Quant à la droite, elle reste celle des affairistes ou celle des obnubilés de l’ordre. Une droite patriote, anticipatrice et ouvrière fait toujours défaut.
Dénué d’idéal, Macron a toutefois le sens de l’occasion. Il ne sert pas aveuglément mais opportunément la machine rie générale. Il tempère les ivresses du Medef : la souffrance sociale sera maintenue à un niveau consenti. Face à la pandémie actuelle, ses initiatives pour le chômage partiel et la solidarité financière de l’Union européenne illustrent son sens politique. Celui-ci flattera les minorités visibles et acrimonieuses tant que l’agitation restera utilement circonscrite. La gestion de la peur est devenue un outil essentiel de la mécanique de stabilisation sociale. Bref, le président s’érige au centre d’un cirque obscur de forces et d’intérêts, dont il calcule les équilibres. Il sait gouverner l’interaction entre voulants et consentants.
Au fond, le point aveugle d’Emmanuel Macron ne serait-il pas à chercher vers un manque de sensibilité historique ? Sans conscience de la bataille en cours, que peut-il faire face aux vents de l’Histoire qui vont jusqu’à menacer la France dans sa permanence même ?
Quoique reniant la narration patriotique, Macron en poursuit l’histoire par son action extérieure. Il tente de rétablir notre influence en Méditerranée Face au Turc, il a saisi l’occasion de coaliser des forces européennes pour affirmer les intérêts français. Au Proche-Orient, l’apaisement arabo-israélien en cours donnera au port rebâti de Beyrouth une importance majeure dans le futur Orient géoéconomique. Macron, et Berlin, s’emploient donc à réformer politiquement le Liban, avec un Hezbollah qui ne serait plus dominant mais partenaire. Implicitement, il œuvre à capter l’axe iranien vers les intérêts européens. Si cette politique originale aboutit, la France en retirera puissance internationale et profits économiques.
En cas d’hostilité intense, pourquoi une force morale nationale naîtrait-elle d’un archipel social, perclus de réseaux allogènes, pour soutenir un pouvoir glacial ?
Néanmoins, les adversaires de cette tentative connaissent les vulnérabilités internes que la France a accumulées depuis des décennies. En cas d’hostilité intense, pourquoi une force morale nationale naîtrait-elle d’un archipel social, perclus de réseaux allogènes, pour soutenir un pouvoir glacial ? À l’inverse, le Léviathan technique risque de subir une réaction massive de sûreté primaire. Les latences affectives du peuple, voilà ce qui limite le « macronisme ». Mais tout conflit actuel balance entre virtualité et basse intensité. Ce président, donc, figure de l’Histoire ou matamore des écrans ?
Face à Emmanuel Macron, les Français éveillés sont-ils semblables à Giovanni Drogo dans Le Désert des Tartares de Dino Buzzati, attendant une bataille qui n’aura finalement jamais lieu ?
Craignons en effet que l’âme française ne soit médusée par le temps suspendu. L’esprit d’usure défigure la modernité créatrice, avertit Ezra Pound. Appariées, usure et nasse démocratique bouchent l’avenir. Or, la flèche du temps ouvre la béance du futur : on la fuit dans la consommation usante du passé national dont les uns font un totem, les autres, un pilori. La séparation, le diabolon, dilacère notre puissance historique. L’advenue d’un signe symphonique, un sùmbolon, peut-elle encore luire ? La Technique est hantée par l’accident. L’accident de trop, l’actuelle pandémie mondiale, par exemple, ruinera-t-il la mécanique ou la renforcera-t-il ? Cependant, où s’agrège le parti de la Renaissance, de l’Aurore, qui répondra à l’appel, « demain est un autre jour » ?
Propos recueillis par Gabriel Robin





