Depuis le mois de mars, Yoan Benzaquen le responsable des boutiques Marc Le Bihan, cultive son optimisme : « La crise du Covid incite les gens à rester chez eux plutôt que d’explorer les magasins. Heureusement notre clientèle demeure fidèle ». Jusqu’à la crise sanitaire, l’avenir des opticiens demeurait brillant : la population vieillissait et les trois quarts des Français portaient des lunettes. Des lunettes qui étaient renouvelées tous les deux ans. Le marché représentait 6,6 milliards d’euros. Le chiffre d’affaires moyen annuel d’un magasin d’optique était de 530 000 euros.
Un tableau idyllique qui cachait toutefois quelques ombres. Depuis 2017, le chiffre d’affaires était en repli. Si les lunettes étaient un véritable accessoire de mode, leur popularité était liée au remboursement des mutuelles. « Autrefois nos clients changeaient de lunettes tous les ans, constate Yoan Benzaquen. Les mutuelles remboursaient à 100 % des frais réels, d’où des remboursements parfois astronomiques. Les abus ont été tels de la part des opticiens que les remboursements ont été divisés par deux voire par trois ».
Ce recul du chiffre d’affaires s’accompagne aujourd’hui d’un phénomène de concentration : en nombre de boutiques, les commerçants indépendants dominent mais 71 % des recettes sont réalisées par des enseignes (Optic 2000, Krys, Atol)
Ce recul du chiffre d’affaires s’accompagne aujourd’hui d’un phénomène de concentration : en nombre de boutiques, les commerçants indépendants dominent mais 71 % des recettes sont réalisées par des enseignes (Optic 2000, Krys, Atol). Sur ce marché dominé par les gros, les lunetiers artisans combattent pour imposer leur créativité.
L’atelier Xavier Derome est situé dans la Loire. À la sortie du village de Bracieux, sept personnes travaillent à la découpe et au polissage des lunettes. « J’ai créé mon entreprise dans les années 90. Le marché de l’optique était en pleine mutation, raconte Xavier Derome. L’arrivée de jeunes créateurs comme Jean-François Rey ou Anne et Valentin bousculait les opticiens traditionnels. À partir de cette époque, l’influence de la mode est devenue prépondérante ».
Comme la coiffure ou le maquillage, les lunettes participent à la transformation du visage. « Notre génération a insufflé davantage de créativité et de technicité au marché, poursuit Xavier Derome. Nous étions plus audacieux dans les couleurs et plus techniques dans les détails comme les charnières ».
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Seul créateur français possédant son outil de production, Xavier Derome regrette la prudence actuelle du marché. « Les couleurs virent au sombre, le design penche vers les formes basiques et la mode est au rétro ».
Cette passion pour le vintage fait la prospérité de la marque Lesca. Les formes de ses lunettes sont inspirées par des modèles mythiques : les lunettes rondes et massives de Le Corbusier ou celles d’Yves Saint-Laurent, larges et arrondies aux angles. Une époque où l’on chérissait le design imposant et les matières créatives comme l’acétate de cellulose.
« Mon père et moi sommes des amoureux du design et de la matière, affirme Mathieu Lesca. Nous achetons à d’anciens fabricants du Jura des vieilles plaques d’acétate. Avec ces plaques nous créons des séries limitées de lunettes ». Très populaires au Japon, ces séries sont fabriquées à Oyonnax dans le département de l’Ain.
Les lunetiers demandent aujourd’hui que le pays de fabrication soit obligatoirement mentionné sur les montures
Le made in France est devenu un argument de vente qui devrait profiter aux lunetiers indépendants. La production française correspond aux valeurs de l’époque : développement durable et protection de l’emploi. Même les grosses enseignes suivent le mouvement. Depuis 10 ans, Atol rapatrie les activités de sa marque dans le Jura. Le groupe LVMH reprend en main l’ensemble de ses licences (Céline, Kenzo, Berluti) pour produire en France et en Italie.
Les lunetiers demandent aujourd’hui que le pays de fabrication soit obligatoirement mentionné sur les montures. Ils exigent que les mutuelles remboursent mieux les produits éthiques et responsables. De telles mesures permettraient la création de 10 000 emplois. Le temps du combat est arrivé. Il faut défendre les visionnaires de la « marque France ».
Pour acheter des lunettes : Xavier Derome, Lesca Lunetier et Peter And May





