Skip to content

Pierre Robin : Violence urbaine, le temps passé des voyous blancs

Par

Publié le

2 novembre 2020

Partage

Auteur récent de L’Esthétique Contre-Cool, essai illustré contre la coolitude et ses ravages en milieux urbain et culturel, Pierre Robin nous propose un regard sur l’actualité via ses souvenirs, préjugés et obsessions. Envers et contre-cool !
thisisengland

La prise de conscience de certains inconvénients du « vivre ensemble » semble avoir fait un bond cet été, même si ça fait bien une trentaine d’années que le décor est planté et les acteurs implantés. Avant le déluge, du temps des rois, disons sous Pompidou et Giscard, on parlait déjà des violences en milieu jeune et urbain. Je n’avais que 5 ans (et demi) lorsque les blousons noirs (de race blanche) entrèrent dans la légende (urbaine) en mettant à sac, le 24 février 1961, le Palais des Sports de la porte de Versailles à l’occasion d’un concert de Johnny Hallyday. Mes premiers souvenirs sur le sujet remontent au temps du lycée dans les premières années 70. Alors florissait toute une belle jeunesse française et masculine en pattes d’éph’, blousons jeans, boots zippées et cheveux longs ou mi-longs, sillonnant ma banlieue sur ses mobylettes ou ses bruyantes fausses motos 49,9 cm3 de marque italienne – Malaguti, Flandria, Gitane Testi, Itom.

Des mobs aux scooters

Je n’ai souffert véritablement de cette violence-là qu’une fois et encore pas gravement et pas longtemps. Abordant un beau jour de l’année 1974, sur ma Peugeot TSR 49,9 cm3 (une fausse moto à la française) un virage en sortant de mon lycée dans la très résidentielle commune de Montmorency (95), je serrai de trop près un de ces loubards pilotant lui-même son cyclomoteur : le type, un petit blond énervé, me bloque, descend de son deux-roues et m’expédie un direct qui me surprend un peu. Puis il se jette sur moi en m’insultant (mais pas en verlan ou en dialecte wesh wesh) et nous roulons par terre. Le proviseur du lycée, qui passait par là, nous sépare. Peu de choses en somme sinon un bleu à la lèvre pour moi. Je dois dire que 45 ans plus tard, et à la lumière de l’actualité, j’ai presque une forme de nostalgie de ce type de voyou-là, bien de chez nous. Mon agresseur portait, je m’en souviens bien, le traditionnel ensemble en jean, et j’aime bien les clichés, même en pareille circonstance. 

Mon agresseur portait, je m’en souviens bien, le traditionnel ensemble en jean, et j’aime bien les clichés, même en pareille circonstance.

Cette population loubarde seventies était certes nombreuse autant que volontiers agressive, hantant les concerts de rock ou de variétés ou les fêtes foraines. Mais elle était beaucoup moins présente, je crois bien, dans notre paysage que les ambianceurs black-blanc-beur de l’an de disgrâce 2020. Et surtout, pour d’évidentes raisons sociologiques, elle n’avait pas la haine de la France, elle n’était pas vraiment sécessionniste. Ces demi-voyoux franchouillards ont existé dans le paysage urbain jusqu’à l’aube des années 80, c’est eux que chantait le faux loubard Renaud dans ses ineptes tubes à base de mobs et de bandanas. C’est eux dont s’occupait le très médiatique père Gilbert, curé catho en santiags, blouson Perfecto et cheveux longs évangélisant – au moins conseillant – les loubards en perdition. Et puis au fur et à mesure des années 80, les mobs ont été grand-remplacées par les scooters, si vous voyez ce que je veux dire.

Seuil critique

En fait, dans les cinq ou six premières années 70, la violence – la violence dont on parlait dans les journaux et à la télé – était plutôt d’ordre politique. Les gauchistes étaient nombreux, omniprésents et violents. L’attaque, en mars 71, d’un meeting du mouvement Ordre Nouveau au Palais des Sports (celui de Johnny et des blousons noirs) par 10 000 contre-manifestants d’extrême-gauche, dont au moins 3 000 casqués et armés, les affrontements violents qu’ils eurent avec les 500 membres du service d’ordre d’ON et les forces de l’ordre, tout ceci avait frappé les esprits. Il y aurait un « match retour » le 21 juin 1973, du côté de la Mutualité, toujours entre Ordre Nouveau et les trotsko-maoïstes. Et ces deux « batailles rangées » n’étaient que le pic d’une incessante guérilla entre extrémistes parisiens, ponctuée d’attaques de facs ou de vendeur de journaux, gué-guérilla urbaine dont je prendrais une modeste part pendant mon unique année au centre Assas, courant après des types et puis courant – moins souvent quand même – devant eux (j’ai tout de même eu très peur, un soir de meeting à Assas, sur le boulevard Montparnasse, échappant de peu à une ratonnade d’origine trotskyste).

Lire aussi : Pierre Robin : Vacances à Berlin-Est, j’oublie tout (1980)

Mais comme les blousons noirs sinon comme les loubards, ces bandes militantes n’étaient somme toute que des bandes, aux effectifs limités, à la violence intermittente et ponctuelle. Même topo, à partir de 1977, avec les punks, puis à partir de 1985, avec les skins. Pas assez nombreux pour devenir des faits de société, une menace. Aujourd’hui que nous avons des masses jeunes issues de l’immigration, toute une sociologie en dissidence plus ou moins ouverte répartie sur presque tout le territoire – au moins le territoire urbanisé – on regretterait presque cette violence politique d’antan basée, malgré tout, sur des idéaux ou une vision de la France et du monde et qui, à ma connaissance, n’a jamais fait de morts, même s’il s’en est assez souvent fallu de peu. Une violence qui n’« ambiançait » pas nos villes et nos quartiers de façon latente et permanente, faute d’avoir atteint un seuil critique en termes d’effectifs. Tout s’est toujours très mal passé, a dit un intello de droite, mais tout va de mal en pis depuis quelque temps.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest