Skip to content

Pierre Robin : Vacances à Berlin-Est, j’oublie tout (1980)

Par

Publié le

11 septembre 2020

Partage

Auteur récent de L’Esthétique Contre-Cool, essai illustré contre la coolitude et ses ravages en milieux urbain et culturel, Pierre Robin nous propose un regard sur l’actualité via ses souvenirs, préjugés et obsessions. Envers et contre-cool !
Checkpoint Charlie

Mon été le plus exotique, je l’ai passé en novembre (1980) à Berlin-Est, le temps d’un week-end. Nous étions partis à trois en voiture, le président de Jalons Basile de Koch, Thierry, un ami germanisant, germanophone et germanophile et moi-même. Thierry connaissait des gens à Berlin-Est.

Kraftwerk, Bowie, Guerre froide

Il y avait un air (glacé) du temps : une certaine new wave fantasmait sur l’esthétique grise et froide, les systèmes totalitaires présents et passés. Krafwerk avec son album The Man Machine (1978) avait frappé les esprits, via son hymne aux robots chanté en russe et l’esthétique constructiviste de la pochette. Et puis Berlin et son mur, c’était aussi une séquence excitante de Bowie, celle de « Heroes » (1977). Sans oublier tous ces films d’espionnage. L’anticommunisme ? Nous détestions surtout les communistes français, je crois. Ça commençait à bouger en Pologne en cet automne 80, mais on ne croyait pas encore à un miracle géopolitique pouvant inverser le sens de l’Histoire…

L’anticommunisme ? Nous détestions surtout les communistes français, je crois. Ça commençait à bouger en Pologne en cet automne 80, mais on ne croyait pas encore à un miracle géopolitique pouvant inverser le sens de l’Histoire…

Nous avons traversé rapidement l’Allemagne fédérale, arrivant à la nuit à la frontière DDR : vision inoubliable, avec ses lumières blanches, ses miradors en béton et ses barbelés. Et ses premiers Vopos pas rigolos. On a roulé ensuite vers Berlin à travers l’Allemagne rouge, Thierry nous expliquant qu’on n’avait pas intérêt à s’écarter de cet axe. Berlin-Ouest était une vraie vitrine occidentale, pleine de néons et de distractions. Bien sûr, entre deux excursions à l’Est on ira voir le mur, côté Ouest: j’ai hélas perdu une photo où je toise, depuis une espèce de tour, le glacis de Berlin-Est avec un total look cold wave : tempes rasées, cravate en cuir, imper vintage et gants noirs.

La ville de tous les fantasmes froids

Le lendemain de notre arrivée à Berlin, c’est par le métro – une unique station, les autres étant condamnées – que nous passons à l’Est. Dans un couloir, nous sommes fouillés par les douaniers est-allemands. Basile porte un jeans sous son jeans et j’ai, caché sous mon pull, un 33 tours de Bob Marley, le tout destiné à Arminius, l’ami de Thierry : le douanier ne sent rien mais risquer sa liberté pour un disque de Bob Marley, que je déteste, c’est vraiment de l’héroïsme au quotidien !

Lire aussi : Pierre Robin : souvenirs de mon printemps antiraciste (1985)

Et donc enfin Berlin-Est comme dans mes fantasmes : grandes avenues désertes battues par un vent glacial sans doute sibérien, vitrines dégarnies, soldats russes en goguette. Dans les petites rues, je remarque les tas de lignite sur le trottoir dans lesquels les habitants viennent puiser de quoi se chauffer ; et puis aussi les murs criblés d’impacts de balles, comme si on était en novembre… 1945. On rencontre nos « correspondants » : Arminius est un jeune prof, bien de sa personne et malin ; sa copine est une sorte de Walkyrie blonde exubérante ravie de ces contacts avec le jeune Occident. Elle est surprise par nos fringues et chaussures mi-new wave mi-bcbg, et aussi par le bel insigne émaillé de Lénine très krafwerkien que j’arbore.

Ils nous font les honneurs de leur ville. On verra le Palais de la République, bâtiment de verre et de béton très « 60 » construit sur les ruines du château Hohenzollern, à la fois centre culturel et siège de la Volkskammer (« Chambre du Peuple ») : dans le hall, il y a tous ces jeunes types à cheveux longs, uniformément vêtus d’une parka comme des mods britanniques de 2e classe, l’air accablé d’ennui. On monte aussi au restaurant panoramique de la tour de la Télévision, lequel pivote à 360 degrés avec, à 200 mètres d’altitude, une vue vraiment imprenable (c’est une des fiertés est-berlinoises). Mais ce qui m’épate le plus, c’est le monument aux « victimes du fascisme et du militarisme » avec ses factionnaires aussi rigides que les gardes d’Elizabeth II (d’ailleurs on se prend en photo à leurs côtés), et à l’uniforme et au pas de l’oie assez proches de ceux de feu la Wehrmacht: du fascisme antifasciste, en quelque sorte.

Je ressens soudain comme un malaise, moi l’élégant touriste occidental branché en visite chez ceux qui vivent le communisme au premier degré, avec ses pénuries en tous genres, 24 heures sur 24.

Des larmes à Checkpoint Charlie

Le soir, nos amis nous entraînent en boîte : en fait un café dont on a retiré les tables et où le DJ annonce et désannonce les disques (je me souviens de tubes de Stevie Wonder et d’Alice Cooper). On nous a fait passer devant la queue des clients et je ressens soudain comme un malaise, moi l’élégant touriste occidental branché en visite chez ceux qui vivent le communisme au premier degré, avec ses pénuries en tous genres, 24 heures sur 24. Ce malaise va atteindre un paroxysme le deuxième soir : nous devons regagner l’Ouest avant les douze coups de minuit, sous peine de graves complications.

On marche vers le passage le plus illustre et le plus illustré par le cinéma, Checkpoint Charlie en secteur américain. Arminius et la fille nous raccompagnent, on parle de choses et d’autres, comme si on allait se revoir demain ou dans un mois. Oui mais notre blonde se met soudain à sangloter: on regagne notre aquarium occidental et elle va rester en RDA jusqu’à 60 ans minimum. Arminius s’efforce de rester aussi cool que possible. C’est un très pénible moment : ma branchitude se heurte de plein fouet à certaines réalités politiques, on ne sait pas quoi dire… Si, « auf wiedersehen ».

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest