Prenant acte de ce que la religion juive faisait des juifs vivant en France « une nation particulière dans la nation française », Napoléon réorganisa la religion juive afin que les juifs s’assimilent et deviennent des citoyens à part entière. Pour donner un caractère sacré et définitif aux modifications qu’il a exigé des juifs d’opérer dans leur religion, Napoléon fit revivre la plus haute instance de la religion juive, le Grand Sanhédrin. Celui-ci parapha l’acte de naissance du judaïsme libéral, parfaitement intégré à la France.
« Il faut ôter des lois de Moïse tout ce qui est intolérant, déclarer une portion de ces lois, lois civiles et politiques et ne laisser de religieux que tout ce qui est relatif à la morale et aux devoirs des citoyens français » ordonna l’Empereur à Champagny, son ministre de l’Intérieur, le 26 octobre 1806. « Lorsqu’on les soumettra aux lois civiles, précisa-t-il, il ne leur restera plus, comme Juifs, que des dogmes, et il sortiront de cet état où la religion est la seule loi civile, ainsi que cela existe chez les Musulmans, et que cela a toujours été dans l’enfance des nations[1]. »
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Plus précisément, pour réformer le judaïsme, et en faire véritablement un « judaïsme de France », Napoléon posa aux notables juifs douze questions :
« 1. Est-il licite aux Juifs d’épouser plusieurs femmes ?
2. Le divorce est-il permis par la religion juive ? Le divorce est-il valable sans qu’il soit prononcé par les tribunaux et en vertu de lois contradictoires à celles du code français ?
3. Une Juive peut-elle se marier avec un Chrétien, et une Chrétienne avec un Juif ? ou la loi (mosaïque) veut-elle que les Juifs ne se marient qu’entre eux ?
4. Aux yeux des Juifs, les Français sont-ils leurs frères ou sont-ils des étrangers ?
5. Dans l’un et l’autre cas, quels sont les rapports que leur loi leur prescrit avec les Français qui ne sont pas de leur religion ?
6. Les Juifs nés en France et traités par la loi comme citoyens français regardent-ils la France comme leur patrie ? Ont-ils l’obligation de la défendre ? Sont-ils obligés d’obéir aux lois et de suivre toutes les dispositions du Code civil ?
7. Qui nomme les rabbins ?
8. Quelle juridiction de police exercent les rabbins parmi les Juifs ? Quelle police judiciaire exercent-ils parmi eux ?
9. Ces formes d’élection, cette juridiction de police et judiciaire sont-elles voulues par leurs lois, ou seulement consacrées par l’usage ?
10. Est-il des professions que la loi des Juifs leur défende ?
11. La loi des Juifs leur défend-elle de faire l’usure à leurs frères ?
12. Leur défend-elle ou leur permet-elle de faire l’usure aux étrangers ? »
Ces questions pourraient et devraient être posées aux musulmans sans presque rien y changer. Soulignons que lorsqu’il donnait ses instructions à Champagny, le père du Code Civil considérait que le judaïsme de son époque fonctionnait exactement comme l’islam, c’est-à-dire que « la loi religieuse est la seule loi civile ». Ces questions sont fondamentales, car elles traitent des principaux obstacles dogmatiques à l’assimilation dans la communauté française : la polygamie, l’interdiction d’épouser un non coreligionnaire, l’amour de la patrie, la loyauté envers l’État français, le respect des lois civiles, et les tabous religieux entraînant une exclusion sociale.
La question islamique nous appelle, à la même audace, à la même volonté politique, et au même souci d’universel dont fit preuve l’Empereur. Régler par la loi le rapport entre l’islam et le monde occidental, voilà notre tâche, si nous voulons éviter le conflit de civilisations
C’est cela un universalisme réfléchi en action, à la différence d’un universalisme béat et compassionnel : il faut poser les problèmes, reconnaître les incompatibilités entre les cultures et les religions, et œuvrer à travers le droit à un dépassement des contradictions. Napoléon fit ainsi sortir les Juifs des ghettos et porter la cocarde tricolore au lieu des brassards avec l’étoile de David, que les autorités italiennes leur imposaient. C’est le génie dont la France est capable : l’émancipation des individus à travers une reconnaissance honnête des obstacles obscurantistes à dépasser pour arriver à une fraternité réelle.
Napoléon a payé un prix élevé pour sa démarche philosémite : son alliance avec la Russie a volé en éclats à cause de cette initiative, et l’Espagne ultra-catholique se révolta. Mais la France n’en est ressortie que plus grandie. La question islamique nous appelle, à la même audace, à la même volonté politique, et au même souci d’universel dont fit preuve l’Empereur. Régler par la loi le rapport entre l’islam et le monde occidental, voilà notre tâche, si nous voulons éviter le conflit de civilisations. Nous aurons d’autant moins d’excuses d’échouer que Napoléon nous a montré la voie. Le suivrons-nous sur ce nouveau pont d’Arcole ?
[1] Voir Correspondance de Napoléon Ier, tome XIII, Plon, Paris, 1863, p. 584.





