Au cours de six années passées chez SOS Chrétiens d’Orient, j’ai été plusieurs fois amené à intervenir dans des zones frappées par l’expansionnisme turc. J’ai d’abord passé trois ans en Irak où les Turcs bombardaient les abords des villages chrétiens, au nord du pays. Ensuite j’ai travaillé en Syrie où la Turquie, après avoir soutenu les mouvances djihadistes a fini par envahir une partie du territoire et figer la situation militaire autour d’Idlib, bastion d’Al Qaïda. Enfin, je me suis rendu une semaine dans le Tur Abdin, région chrétienne du sud de la Turquie, frappée durement par le génocide de 1915. De l’Irak au Pakistan, jamais mes collègues et moi-même n’avions vu une situation aussi préoccupante pour une minorité chrétienne. Le peu de familles ayant survécu à cette période noire sont aujourd’hui des citoyens de seconde zone, pris en tenaille entre les Frères musulmans, les combattants révolutionnaires kurdes et les autorités de l’État qui non seulement ne font rien pour les protéger mais profitent également de la situation pour exproprier les communautés religieuses de leurs terres.
Fort de cette expérience, il me fallait au plus tôt gagner l’Arménie et apporter une aide à ce peuple fervent et souverain. Le matin même des attaques, les fils de discussion internes à l’association s’agitent. Nos équipes se mettent en branle. Jeanne et Corentin qui travaillent de longue date à l’ouverture de la mission activent leur réseau pour mobiliser les moyens logistiques : réservation d’un camion et d’un chauffeur, obtention des autorisations pour gagner la zone de conflit, ciblage des hébergements dans les différentes zones… Il ne reste plus qu’à régler quelques détails liés au budget, aux billets d’avion et à la barrière de la langue.
Lire aussi : Charles de Meyer : « l’Arménie n’est pas riche, et l’urgence humanitaire est bien présente pour ces déplacés »
Le 2 octobre, nous atterrissons à Erevan, capitale de l’Arménie. Nous sommes récupérés par Aram, jeune Franco-arménien ayant effectué un retour sur la terre de ses ancêtres il y a trois ans. Nous nous sommes rencontrés sur les réseaux sociaux, Aram s’est mis en disponibilité pour aider ses semblables pris sous le feu azerbaïdjanais. Les gilets pare-balles et les casques sont chargés dans le coffre de sa voiture, notre détermination à atteindre les familles les plus isolées est totale.
Après avoir passé une partie de la nuit au téléphone auprès des amis médecins d’Aram, nous partons au petit matin faire le tour de tous les fournisseurs de matériel de secours pour constituer une première livraison.
La stratégie azerbaïdjanaise est claire : faire fuir la population arménienne des territoires pour les repeupler au plus vite d’Azéris et légitimer sa domination sur une terre étrangère
Il existe deux routes pour entrer en Artsakh – nom arménien donné à sa zone de peuplement historique au Haut Karabagh : la route de Vartenis par le nord et la route de Goris par le sud. Vartenis est bombardée par l’Azerbaïdjan dès les premiers jours du conflit malgré son éloignement de la zone de combat, la route du Nord est donc fermée à la circulation, obligeant toute l’aide militaire et civile et les déplacés à emprunter la « voie sacrée » de Goris. Nous arrivons dans la capitale de la région du Syunik le soir du 3 octobre. Malgré la journée de repérages et d’achats et les cinq heures de route à louvoyer entre les convois militaires, nous voilà partis pour l’hôpital de la ville afin d’y rencontrer le directeur. Alors que nous arrivons dans son bureau vers 1h du matin, nous faisons la rencontre du ministre de la Santé arménien : coiffure impeccable, anglais courant et treillis militaire. Il se rend au Karabagh afin d’être en première ligne avec le personnel médical local renforcé par les volontaires qui affluent des quatre coins du pays. Malgré cela, Arsen Torosyan prend deux heures pour expliquer les besoins sur place et nous remercier chaleureusement pour notre aide.
Dimanche 4 octobre, après quelques heures de sommeil, Aram nous présente son amie Carmen. Elle est responsable du centre culturel franco-arménien de Goris, coordonne les cours de français dans toutes les écoles de la ville et mène des actions auprès des déplacés de l’Artsakh arrivés à Goris. Son mari étant sur le front comme la plupart des hommes de la région, Carmen a placé ses trois enfants dans sa belle-famille afin d’accueillir 13 personnes dans son appartement et se dévouer jour et nuit. Son aide est essentielle afin de lancer notre action auprès de toutes les familles ayant dû fuir les bombardements des quartiers civils de Stepanakert, la capitale de l’Artsakh. La stratégie azerbaïdjanaise est claire : faire fuir la population arménienne des territoires pour les repeupler au plus vite d’Azéris et légitimer sa domination sur une terre étrangère. On estime alors que la moitié des 150 000 habitants de l’Artsakh ont déjà pris les chemins de l’exode alors que le reste vit reclus dans des souterrains au rythme des bombes.

Après deux jours à distribuer de la nourriture, des vêtements et du matériel éducatif à ces familles déplacées, nous prenons la route de Stepanakert le 7 octobre avec nos précieuses autorisations de passage en poche. Les deux heures de route sont pesantes : radio éteinte et fenêtres ouvertes, nous guettons le ciel et tendons l’oreille à la recherche du son si caractéristique des drones. Ces engins de morts assaillent les populations civiles. Sur place, l’ambiance n’est pas plus joyeuse : le personnel médical aux traits tirés attend la prochaine vague de blessés et les sirènes résonnent toutes les trente minutes dans la ville. Après avoir livré notre cargaison humanitaire, nous profitons d’une accalmie entre deux bombardements pour faire le tour de la ville : immeubles éventrés, magasins soufflés, transformateurs électriques encore en flamme, l’atmosphère est apocalyptique. Au détour d’une rue, nous tombons sur un missile planté dans le sol. Il porte les marques caractéristiques d’une arme de guerre interdite par toutes les conventions internationales : des dizaines de petites trappes permettent à des sous-munitions de se répandre.
Pendant 10 jours nous enchaînons les allers-retours à Stepanakert pour apporter des vivres, du combustible et des effets chauds aux populations vivant dans des abris anti-aériens ou dans les caves de leurs immeubles. Notre équipe est marquée par deux sentiments : nous sommes d’abord ébahis par la résilience du peuple arménien et sa détermination à rester. L’Artsakh est une terre arménienne depuis des millénaires, aucun doute sur leur droit naturel à occuper ce territoire. Ils sont prêts à tous les sacrifices pour la garder. Enfin, nous sommes marqués par la violence aveugle de l’armée azerbaïdjanaise frappant les villes et villages de l’Artsakh. En plus de tous les témoignages reçus de la population et des images diffusées en boucle sur les télévisions locales, nous sommes témoins des lâches bombardements sur la cathédrale de Chouchi, joyaux culturel et religieux local, alors que quatre roquettes tombent à quelques centaines de mètres de notre position. Quelques heures plus tard, des journalistes russes, venus constater les dégâts, sont frappés par une seconde salve de tirs, vieille technique employée par les mouvements terroristes.
Avant de quitter Goris, nous retrouvons Corentin et Camille qui reprennent le flambeau. Ils viennent fonder la mission permanente de SOS en Arménie et vivent désormais sur place. Au service des chrétiens d’Orient.





