Où en est le conflit militaire opposant l’Arménie et l’Azerbaïdjan dans le Haut-Karabagh ?
Le conflit militaire est particulièrement sanglant. On parle de plusieurs milliers de morts actuellement dans les deux camps, avec des trêves négociées par l’international qui n’arrivent pas être réellement mises en place, et avec des orages de feu déployés par l’Azerbaïdjan qui bénéficie du soutien des forces armées et du gouvernement turcs, et d’une manne financière extrêmement importante qui vient du pétrole de Bakou. On voit vraiment une opposition de style avec la mobilisation très populaire dans le Haut-Karabagh pour essayer de faire face à l’agression de l’Azerbaïdjan. Régulièrement, les cessez-le-feu ne sont pas respectés. On l’a vu sur les réseaux sociaux hier : le cessez-le-feu a été annoncé dimanche soir et le ministère des Affaires Étrangères de l’Azerbaïdjan annonçait qu’il ne serait pas respecté dès le lendemain à 8h.
Un véritable État-profond en place au Quai d’Orsay ralentit depuis très longtemps les initiatives de Macron
Aujourd’hui, la conciliation internationale est bloquée à cause du paysage international, notamment parce que l’Azerbaïdjan a choisi d’intervenir au moment où la communauté internationale était très divisée sur la question des nombreuses agressions turques et de la situation en Biélorussie. Les partenaires internationaux qui devraient être aujourd’hui autour de la table pour réussir à apaiser la situation, c’est à dire le groupe de Minsk – France, États-Unis et la Russie –, ont des difficultés pour se parler et ont donc une action faible pour réconcilier Bakou et Erevan.
Quelles sont les conséquences humanitaires du conflit dans cette région majoritairement chrétienne ?
Les conséquences sont très immédiates, à savoir la présence de nombreux déplacés internes : des gens du Haut-Karabagh sont chassés de chez eux par la guerre avec les souffrances économiques et personnelles habituelles dans ce genre de cas. Avec la promiscuité qui s’en suit, l’expansion du coronavirus est un danger important. J’imagine qu’il y a aussi des déplacés en Azerbaïdjan mais malheureusement je n’ai pas d’informations à ce sujet.
Lire aussi : Syrie, Libye, Haut-Karabagh : la Turquie d’Erdogan met de l’huile sur le feu
Pour la situation du Caucase, à cause de l’alliance de l’Azerbaïdjan avec la Turquie, l’expansionnisme turc montre qu’il est aujourd’hui le facteur déstabilisateur de la communauté internationale. Cet expansionnisme pourrait avoir des conséquences graves dans l’ensemble du Caucase et même autour de la mer noire : on voit que l’Iran est mobilisé dans le conflit, et on sait également qu’en Bulgarie et que dans le sud de la Géorgie, des zones sont peuplées par des populations qui sont liées ou qu’Ankara tentent d’instrumentaliser. Voilà un nouveau facteur de désordre, d’autant plus qu’on sait que la Caucase a connu beaucoup de départs pour la rébellion syrienne, que beaucoup de gens sont perméables aux idées islamistes. Ça n’augure donc rien de bon pour la région.
Une mission de SOS Chrétiens d’Orient a été déployée sur place depuis le 1er octobre. Concrètement, quelles aides apportez-vous à la population locale ?
D’abord, François-Xavier Gicquel, directeur des opérations, et François-Marie Boudet, chargé de communication, se sont rendus à Stepanakert, capitale du Haut-Karabagh, afin de montrer notre soutien et notre solidarité pour des habitants qui font prévaloir leurs droits historiques. Nous reconnaissions largement la légitimité de leur combat.
Nous participons de plus en plus activement à aider les déplacés arméniens d’un point de vue médical avec des aides de première nécessité, donc un travail assez classique pour nous de recension de besoins, de connaissance des personnes et de réponses à leurs nécessités socio-économiques
Ensuite, nous participons de plus en plus activement à aider les déplacés arméniens d’un point de vue médical avec des aides de première nécessité, donc un travail assez classique pour nous de recension de besoins, de connaissance des personnes et de réponses à leurs nécessités socio-économiques. Il faut savoir que l’Arménie n’est pas riche, et que l’urgence humanitaire est bien présente pour ces déplacés.
Des volontaires français ont-ils été envoyés sur place, et si oui dans quelle proportion ?
Les premiers volontaires français qui font suite aux collaborateurs salariés sont arrivés dimanche. Je n’ai pas les chiffres car les candidatures sont en train d’être traitées. Le but est qu’il y en est le plus grand nombre. J’espère que les lecteurs de l’Incorrect seront nombreux à se joindre à ces candidatures. Je rappelle qu’il suffit d’avoir quelques mois de son temps à donner pour participer à la résistance d’un peuple tout entier qui essaye de faire valoir son droit historique et imprescriptible à reconnaître que le Haut-Karabagh est un foyer originel de la civilisation arménienne.
Quel accueil vos équipes ont-elles reçu de la part des autorités locales ?
Elles ont reçu un excellent accueil, vous pouvez voir sur les réseaux sociaux que les autorités du Haut-Karabagh et de l’Arménie nous reçoivent à des niveaux différents. Nous avons aussi reçu un accueil très chaleureux de la part des populations, qui désespèrent un peu de voir que la France ne tranche pas dans ce conflit et que la France, très en pointe sur les dossiers de la Biélorussie qui intéressent peu notre communauté nationale, est peu présente pour montrer un soutien aux Arméniens.
Lire aussi : Jérôme Rivière : « Erdogan ranime aux portes de l’Europe des conflits en tous genres »
La mobilisation de la communauté humanitaire est faible car elle se pose trop de questions sur le fait de se rendre dans cette zone-là. C’est donc un accueil très chaleureux que nous ont réservé les populations qui sont contentes de voir que des Français se lèvent pour aider et sont aujourd’hui parmi eux pour leur montrer leur soutien et leur solidarité.
Comment qualifierez-vous les liens entre la France et l’Arménie ?
Il y a une forte communauté arménienne en France, ce qui crée une histoire commune depuis longtemps. L’Arménie est la première nation chrétienne du monde, et a donc toujours échangé par divers biais avec la France. La France a toujours été un soutien aux Arméniens, on pense notamment à l’action du général Gouraud et du général Franchet d’Espèrey au moment où l’Empire ottoman persécutait les Arméniens. Il y a donc un lien très fort depuis longtemps, et c’est ce qui a participé à l’établissement d’une communauté arménienne en France.
Les autorités françaises apportent-elles un soutien à l’Arménie ? Et si oui, de quelle nature est-il ?
Les autorités françaises apportent un soutien très faible. Le président de la République a essayé de pousser dans ce sens, mais malheureusement un véritable État-profond en place au Quai d’Orsay ralentit depuis très longtemps les initiatives d’Emmanuel Macron. On l’a vu pendant l’été : ils ont freiné des quatre fers quand il s’agissait de dire son fait à la Turquie d’Erdogan. Sur le cas arménien, la France a du mal à se positionner publiquement pour l’indépendance du Haut-Karabagh. Je rappelle qu’aujourd’hui, on défend l’indépendance du Haut-Karabagh.
Le président de la République a essayé de pousser dans ce sens, mais malheureusement un véritable État-profond en place au Quai d’Orsay ralentit depuis très longtemps les initiatives d’Emmanuel Macron
Ce serait utile pour la France de se positionner en ce sens. En outre, les moyens déployés restent encore très faibles. On voit que si l’Incorrect s’y intéresse, beaucoup des médias traitent ça comme un conflit qui revient de temps en temps sans saisir la gravité de ce qu’il se passe. Or, la Turquie envoie ses mercenaires islamistes dans les parties du monde qui l’intéressent : l’Afrique du nord, la Syrie, désormais le Caucase. La vraie question est de savoir où ils s’arrêteront. La voix de la France est trop peu soutenue par le reste des États européens.
Avez-vous des relations avec les autorités de l’Azerbaïdjan ?
Pour l’instant, nous n’avons pas de canal de communication. Comme toujours, SOS Chrétiens d’Orient milite pour la cause des chrétiens d’Orient, et nous sommes prêts à échanger avec les Azéris. Nous sommes prêts à discuter avec tout le monde – nous sommes pragmatiques contrairement à ce qui nous est reproché – mais nous sommes aussi des pragmatiques dans ce qui est notre mission, et notre mission est de faire valoir le fait que ce n’est pas parce que Staline l’a décidé, alors qu’il était haut-commissaire aux nationalités de la récente Union soviétique, que le Haut-Karabagh devrait être destitué de son arménité. Les décisions de Staline ne doivent pas effacer l’histoire : l‘histoire de cette terre est évidemment arménienne, indépendante de l’Azerbaïdjan, et nous ne voyons pas en quoi certains se cachent derrière le droit international pour valider des acquis territoriaux staliniens.
Propos recueillis par Rémi Carlu
Pour aller plus loin : lisez le portrait de Charles de Meyer que nous publiâmes dans un précédent numéro





