Y a-t-il un coté trop « installé » et trop institutionnel dans l’Église catholique qui présente beaucoup d’avantages en évitant les phénomènes sectaires mais permet aussi moins d’expression spontanée de la foi ? Y a-t-il aussi un côté trop « bourgeois » sur le plan sociologique que ne partagent pas les évangéliques, plus proches des milieux populaires ?
En France, ce qui est sûr, c’est que nous avons perdu toute forme de catholicisme populaire, depuis déjà un bon moment. Il y a donc un risque très important que le catholicisme se limite à une classe sociale. Bien sûr, nous ne devons pas mépriser toute la générosité qui existe chez les catholiques restants mais ce serait terrible qu’on en vienne à réduire le catholicisme à la manière dont il est vécu dans certains milieux.
Avec le renouveau charismatique ou au contact des évangéliques, l’Église catholique redécouvre quelque chose qu’elle a toujours su – même si elle a eu besoin que d’autres lui en fassent prendre conscience – à savoir que la foi est aussi et d’abord une expérience personnelle. Il y a sans doute eu des périodes de l’histoire où l’Église a davantage mis en valeur l’idée que le catholicisme pouvait assurer un lien social, construire une culture, une civilisation, ce qui n’était pas faux. Le christianisme a innervé la culture, l’histoire et les valeurs occidentales ; ce sont des choses très belles mais qui ont peut-être relégué au second plan l’expérience personnelle de Dieu. Aujourd’hui, le fait d’être en minorité nous questionne sur la signification de notre identité de chrétien.
Pourquoi a-t-on perdu le catholicisme populaire ?
C’est une question très complexe. Sans doute que le discours social de l’Église, sa prise en compte des problèmes sociaux, est intervenu un peu tard, à un moment où les classes populaires avaient déjà commencé à s’écarter de l’Église. Il est possible que le discours de l’Église à l’époque ne convenait plus aux attentes et à la vie concrète des classes populaires du XIXe siècle.
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La pauvreté était parfois justifiée par les clercs comme un purgatoire. Il fallait prendre son mal en patience et attendre la vie éternelle pour en être libéré. Un discours de la résignation qui a pu en rebuter certains. L’Église en appelait à la charité individuelle mais pas encore à des réformes sociales et politiques en faveur des plus pauvres. Elle a donc pu être considérée comme étant du côté des riches, des possédants et des privilégiés, et certains ont eu l’impression qu’elle ne s’intéressait pas à leur quotidien.
Comment expliquer que certaines personnes ressentent l’annonce de la foi comme une forme de violence ou d’embrigadement ?
Sur la question de la liberté, nous pouvons faire notre mea culpa concernant une certaine manière d’évangéliser que les chrétiens ont pu avoir dans l’histoire de l’Église, où le respect de la liberté individuelle des personnes n’était pas toujours en tête des priorités. Quand on arrive dans la rue aujourd’hui pour évangéliser, nous portons parfois le poids de cette histoire derrière nous et certaines personnes nous le font sentir. Nous devons donc désamorcer les mauvaises intentions qui peuvent nous être prêtées en expliquant que nous annonçons le Christ tout en respectant la liberté de chacun. Après tout, ce n’est pas plus intrusif que de proposer le programme d’un candidat en période électorale ; l’interlocuteur reste libre d’adhérer ou non. Cependant, il est inévitable que des gens perçoivent l’évangélisation comme une agression mais ce n’est pas le cas de tous et certains nous accueilleront positivement.
Le rapport au temps des Occidentaux n’est-il pas, non plus, défavorable à l’évangélisation ?
Concernant le rapport au temps, il nous faut prendre en compte le contexte contemporain et la course au temps qui en découle mais c’est aussi un enjeu pour nous Chrétiens que d’accorder du temps à l’évangélisation et à la prière. C’est un enjeu pour notre vie spirituelle. Ensuite, nous pouvons faire comprendre aux personnes rencontrées à quel point la question de Dieu est importante et comment elle peut transformer une vie.
Les gens sont aujourd’hui très soucieux de leur « développement personnel ». À nous de leur dire que la foi chrétienne est le summum du développement personnel !
Les gens sont aujourd’hui très soucieux de leur « développement personnel ». À nous de leur dire que la foi chrétienne est le summum du développement personnel ! Dans mon expérience personnelle, j’ai vu beaucoup de gens nous accorder du temps et être touchés par nos discussions, voire accepter de prier avec nous.
Que faire si, dans les discussions, l’on vous renvoie aux scandales sexuels dans l’Église, ou plus généralement, aux questions de morale sexuelle sur lesquelles insistent souvent les médias quand ils parlent de l’Église ?
Effectivement, beaucoup de catholiques ont peur d’aller évangéliser à cause des sujets polémiques comme les croisades, l’inquisition, les préservatifs, Pie XII et la seconde guerre mondiale, etc. Je traite de cette question dans mon ouvrage.
En évangélisation, nous sommes d’abord là pour annoncer le kérygme c’est-à-dire le cœur de la foi chrétienne : Dieu est Créateur, Il nous aime et nous a envoyé Son fils pour nous sauver. On ne s’attarde donc pas sur les sujets polémiques lorsque les personnes les abordent par provocation car toute discussion doit tendre vers l’annonce du kérygme.
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Cependant, pour certaines personnes, ces questions constituent un vrai blocage pour entrer dans la vie catholique en raison de leur histoire personnelle. On prendra alors le temps d’écouter la personne, notamment les expériences potentiellement négatives qu’elle a subies de l’Église et l’on répondra avec humilité et vérité : humilité pour reconnaître les fautes politiques, par exemple, que les chrétiens ont pu faire dans l’histoire, mais vérité aussi, afin de pouvoir remettre les choses en perspective face aux « fake news » qui peuvent circuler sur le christianisme.
Peut-on évaluer de façon fiable et objective les fruits de l’évangélisation de rue, notamment en termes de pratique religieuse et d’insertion dans la vie paroissiale ?
Il n’y a aucun moyen d’avoir des statistiques fiables et il n’y a pas réellement d’études sociologiques sur le sujet. La question est d’autant plus complexe que l’évangélisation de rue constitue une modalité d’évangélisation parmi d’autres. Les chrétiens sont appelés, depuis leur baptême, à témoigner explicitement de leur foi, mais cela peut se faire dans le cadre professionnel ou amical. L’évangélisation par l’amitié avec des non-chrétiens est essentielle et déterminante en matière de conversions mais elle ne doit pas être opposée à l’évangélisation de rue car les deux sont complémentaires.
En revanche, même sans chiffres, je peux témoigner que l’évangélisation de rue porte des fruits en abondance. Cela se voit ! Si ce n’était pas le cas, il y a longtemps que j’aurais arrêté. Bien sûr, la difficulté de l’évangélisation n’est pas seulement d’annoncer le Christ mais de faire en sorte que les personnes touchées par notre message puissent être accompagnées et suivies afin de s’enraciner dans une communauté chrétienne. C’est une démarche très progressive et qui nous demande de rester humble. L’évangélisation de rue est parfois une première pierre, ou la dernière, dans un itinéraire spirituel qui mènera à la conversion. Notre but est d’aider les gens à avancer vers le Christ en faisant un pas de plus vers Lui.
D’ailleurs la croissance des églises évangéliques témoigne de la fécondité de la mission. Il se crée, aujourd’hui en France, une église évangélique tous les dix jours, en partie parce que les évangéliques se sentent davantage concernés que les catholiques par l’évangélisation, notamment dans la rue. À nous de nous secouer dès aujourd’hui pour annoncer le Christ autour de nous !





