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La grande pitié des bourgs ruraux

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Publié le

10 décembre 2020

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Zones commerciales, lotissements, échangeurs : les communes ont adopté une curieuse morphologie depuis les années 1960. Vus comme une tribu de poujadistes, les petits commerçants ferment alors que le confinement a soulevé un vaste et hypocrite mouvement de défense des maires en leur faveur.
bourg ruraux

« Sauver nos commerces » relève pour certains maires « de l’urgence ». Le second confinement va « les tuer ». On dit que le virus atteint les patients ayant des « facteurs à risque » ; autrement dit, les plus fragiles. Et le commerce de centre-ville présente de nombreux facteurs de comorbidité. Beaucoup de bourgs fantômes dans les villes moyennes font peine à voir : vacances prolongées, patrimoine à l’abandon, alors qu’ont poussé comme des champignons des zones commerciales et industrielles.

Le résultat de politiques aventureuses

Longtemps présenté comme « une évolution naturelle », le grand déménagement des centres-villes vers les périphéries procède en vérité d’une volonté politique. Amorcée par la technocratie gaulliste – et son étrange folie des grandeurs urbanistique – elle fut aggravée par la libéralisation des grandes surfaces sur lequel le législateur était pourtant resté longtemps vigilant. En 2007, une nouvelle loi visait à « moderniser l’économie » pour « le seul profit du consommateur. » « En intensifiant la concurrence entre les enseignes de la grande distribution, le gouvernement d’alors espérait créer une relance de l’économie. Ce fut un échec. La relance ne s’est jamais produite mais la libéralisation des implantations et la guerre des prix, elles, ont littéralement bouleversé le paysage », précise Franck Gintrand.

Certains ont cédé aux sirènes « de l’emploi » fredonnées par les investisseurs ou au simple désir consumériste de leurs administrés ; sans comprendre que pour cent emplois précaires créés en périphérie, c’était deux ou trois fois plus d’emplois stables qui quittaient le centre.

La loi consacrait en vérité un état de fait établi depuis longtemps par la décentralisation. La séduction du lobbying des grandes surfaces – avec comme écran la souriante et médiatique façade de Michel-Édouard Leclerc – avait déjà fait son effet sur les élus locaux. Certains ont cédé aux sirènes « de l’emploi » fredonnées par les investisseurs ou au simple désir consumériste de leurs administrés ; sans comprendre ou en feignant d’ignorer que pour cent emplois précaires créés en périphérie, c’était deux ou trois fois plus d’emplois stables ou prometteurs qui quittaient le centre.

Une mutation anthropologique

Ces villes perdent leur substance : commerces vides, baisse de population, transferts d’activités et de services en périphérie, bétonisation des places, départ des couches supérieures avec leur taxe foncière… Sans vergogne, nos élus locaux défendent maintenant les fameux « petits commerces » qu’ils ont voulu perdre par inconscience, appât du gain ou clientélisme. La ville moyenne semble désertée de sa fonction économique et productrice pour redevenir un lieu de consommation comme sous l’Antiquité. Alors même que la ville européenne avait pris forme au siècle au Moyen Âge : « Cette nouvelle ville à vocation plus économique a modelé une nouvelle société : elle a permis l’apparition d’une nouvelle catégorie sociale qui a bénéficié des franchises et libertés urbaines : la bourgeoisie », selon Jacques Le Goff, qui identifiait la bascule vers le XIIe siècle.

Lire aussi : Cherbourg : Ville moyenne pour classes supérieures

Les villes moyennes furent les maillons essentiels de l’administration du territoire sous l’ancien Régime puis après la Révolution. Napoléon fut d’ailleurs le créateur de cette France des sous-préfectures si regrettée aujourd’hui. Elles furent aussi proto-industrialisées dès le début du XIXe siècle. Chaque ville-moyenne avait son usine, son savoir-faire, son industrie propre, les rendant attractives pour les paysans environnants qui savaient pouvoir y trouver un emploi. C’est ce rôle d’intermédiaire entre les grandes villes et la campagne qu’ont longtemps joué les villes moyennes. Elles pourraient de nouveau combler le fossé qui oppose ces fameux « territoires » atomisés qui se désunissent au cœur même de la France : périphéries urbaines, métropoles, banlieues sensibles et ruralité oubliée.

Définies de par leur centre, nécessairement animé et commerçant, les villes moyennes sont malheureusement trop souvent absentes des réflexions sociologiques et géographiques. Il faut dire que la droite et la gauche vieille école ont cru un temps tenir avec la « France périphérique » un tiers-monde et un idéal sur lequel projeter des fantasmes anachroniques de restauration à l’identique de la France d’avant. Les uns voulant placer l’église au centre du village, les autres l’instituteur en hussard noir de la République. Malheureusement, l’analyse de l’opposition entre les centres et les périphéries, pour une bonne part pertinente à l’échelle macro-géographique, est inopérante au ras-du-sol. Il y a lieu ici de distinguer la carte du territoire, la société française comme sa carte électorale ne pouvant se réduire à un simple face-à-face entre quelques archipels métropolitains et des zones périurbaines. Dans la France d’en bas, les habitants des villes moyennes et des gros bourgs dynamiques attendent encore d’être placés sur la carte. Ils sont en revanche déjà au cœur du territoire.

Gabriel Robin et Marc Durville

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