Sur la place Emmanuel-Lévinas, ornée d’une fontaine Wallace aux vertes cariatides, mon regard est arrêté, un soir confiné, par le visage, voilé et masqué, d’une jeune femme vêtue de noir. Insoutenable étrangeté de cette rencontre. Les yeux à travers la meurtrière sont-ils chaleureux ? Hostiles ? Que peut me dire « cette peau à rides » sous son bâillon ? Confrontée à ce visage, je suis, pour reprendre les mots du philosophe Emmanuel Lévinas, « mise en question, destituée, traumatisée », dans l’impossibilité de le « dé-visager ». Après « la culture de l’entreprise » et « la culture du déchet », faudra-t-il se faire, comme l’affirment les « scientifiques », à « la culture du masque » ?
La « vie nue » et la vie masquée ont donné lieu à des réflexions sur « la biopolitique » (Foucault et Agamben) ou la « biocratie ». La vie est devenue un mixte de technique, de technicité et d’animalité, sous un régime de surveillance perpétuel. Bernard-Henri Lévy, dans Ce virus qui rend fou envisage le « masque à perpétuité ». Nous portons tous des groins. L’Assemblée Nationale prend un air de Ku Klux Klan.
Dans la Bible, Dieu crée l’homme « à son image et à sa ressemblance ». Pour Lévinas, Dieu et le visage sont un binôme indissociable. Loin d’être un concept donné d’avance, « Dieu vient à l’idée » ( titre d’un de ses livres) dans l’épiphanie du visage que je rencontre. Avec le masque, évidemment, cette éthique du visage « se voit amputée de sa part d’infini ».
Dans la Bible, Dieu crée l’homme « à son image et à sa ressemblance ». Pour Lévinas, Dieu et le visage sont un binôme indissociable. Loin d’être un concept donné d’avance, « Dieu vient à l’idée » ( titre d’un de ses livres) dans l’épiphanie du visage que je rencontre. Aussi « la manière qu’a l’autre de m’aborder en face, à la fois suppliant et impérieux, est-il porteur du premier et du seul ordre à moi adressé : Tu ne tueras point ». Avec le masque, évidemment, cette éthique du visage « se voit amputée de sa part d’infini. » À Noël, pour les chrétiens, Dieu vient à nous comme une personne – l’Emmanuel – et comme personne ne le fera jamais. Nu, désarmé, le visage du Christ est l’épiphanie de Dieu qui vient incognito. Aussi, est-ce à la messe que l’étrangeté du culte apparaît : quand on s’avance, masqué, pour communier.
La crèche du Vatican, de 2020, non masquée, est, également, inhumaine. Faute d’ouvriers, à cause du Covid, on aurait récupéré cette crèche des années 70, d’un art « naïf et minimaliste ». Des cylindres géants, inspirés de momies et de cosmonautes, remplacent les santons. Je ne commenterai pas « la pastorale du signe de cette oeuvre d’art ». Luc, rapportant les paroles de l’ange aux bergers, écrit simplement : « Vous trouverez un nouveau-né dans une mangeoire ». Auparavant, l’évangéliste avait écrit : « Marie enfanta son fils premier-né, l’enveloppa de langes et le coucha dans une crèche ». Divine simplicité.
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Dieu n’a pas l’air, lui, minimaliste, dans son « geste créateur ». Faudra-t-il qu’un jour le Vatican s’en prenne au luxe, dispendieux et inutile, de la Création ? Ces zèbres aux pantalons rayés, ces paons aux queues faramineuses, ces alouettes huppées, ces aigrettes gazettes, ces girafes au long cou d’une autre époque, ces excentricités de taches et de plumes : toute cette haute couture serait à revoir ! En attendant cet aggiornamento, on se demande si le pape a voulu satisfaire certains iconoclastes, partisans de l’interdiction de la représentation de la divinité. Le moins qu’on puisse dire, en tout cas, est que le divin, dans cette crèche, ne saute pas aux yeux. Il est vrai qu’à défaut de recueillement, cette crèche permet de s’interroger sur l’art sacré non figuratif, sur le beau et sur le laid : sur le goût.





