Drunk
De Thomas Vinterberg avec Mads Mikkelsen, Thomas Bo Larsen et Lars Ranthe
Quatre professeurs de lycée se lancent un curieux défi afin de combattre la crise de la quarantaine : boire toute la journée, y compris pendant leurs cours, persuadés que maintenir une alcoolémie minimum leur permettra de tirer le meilleur d’eux-mêmes. Sur cette idée simple mais casse-gueule, Thomas Vinterberg tisse un joli conte social et excelle dans la peinture de l’intime. En évitant le film à thèse, il s’attache à mettre en lumière les paradoxes d’une société partagée entre hygiénisme et hédonisme, tout en dépeignant une génération sacrifiée : celle de ces quadragénaires mis à l’écart, confinés dans une vie de famille décevante où la place du père est réduite à la portion congrue. Avec un tel sujet, on pouvait légitimement s’attendre à un Vinterberg plus acide, mais le réalisateur danois semble avoir trouvé la paix et nous livre quatre beaux portraits d’hommes tout en nuances, maniant avec souplesse le drame et la comédie – jusqu’à un final solaire qui donne furieusement envie de lever le coude. Mads Mikkelsen, en mari et prof d’histoire largué, est comme toujours foudroyant de justesse.
Marc Obregon
The King Of Staten Island
De Judd Apatow avec Pete Davidson, Marisa Tomei et Bil Burr
Il semblerait que le développement de Scott ait largement été freiné depuis le décès de son père pompier, quand il avait 7 ans. Il en a aujourd’hui 24 et entretient le doux rêve d’ouvrir un restaurant/salon de tatouage. Sa vie est chamboulée quand sa mère, au crochet de laquelle il vit toujours, se met à fréquenter Ray, lui aussi pompier. Si l’on retrouve dès les premières minutes le style Apatow avec sa bande de pied nickelés plus loser que jamais, l’atmosphère générale désarçonne pourtant. Les répliques fusent toujours en ping-pong, l’improvisation n’est pas en reste et le potache crado du réalisateur de 40 ans, toujours puceau ne s’est pas atténué avec l’âge de son auteur, mais le ton se révèle plus rugueux. Inspiré de l’histoire de son interprète principal, Pete Davidson, comédien célébré au Saturday Night Live, The King Of Staten Island est le récit initiatique à la fois tendre et amer, d’un flingué de la vie qui n’a d’autre choix que de grandir pour ne pas mourir. Judd Apatow n’étire plus ses plans et délaisse l’obsession de la bonne vanne pour se concentrer sur son histoire. Plus sobre et plus juste, le réalisateur américain signe ici son film le plus abouti sans renier son style. Désarmant.
Arthur de Watrigant
Le Cas Richard Jewell
De Clint Eastwood avec Paul Walter Hauser, Sam Rockwell.
Le 27 juillet 1996, pendant les Jeux Olympiques d’Atlanta, un vigile du nom de Richard Jewell découvre un sac-à-dos suspect caché derrière un banc. Très vite, on se rend compte qu’il contient un dispositif explosif. Sans perdre une minute, il fait évacuer les lieux et sauve plusieurs vies en limitant le nombre de blessés. Il est acclamé en héros. Mais trois jours plus tard, sa vie bascule lorsqu’il découvre, en même temps que le monde entier, qu’il est le principal suspect de l’attentat aux yeux du FBI.Dans le sillage de Mémoire de nos pères, d’American Sniper et de Sully, Clint Eastwood continue à questionner le rapport des États-Unis à ses héros. Si Le Cas Richard Jewell se déroule en 1996, la référence à notre époque où l’on starifie aussi vite qu’on purge est assez limpide. Tout est histoire de morale chez Eastwood. C’est la fameuse photo de Mémoire de nos pères et les doutes de Sully sur son exploit. Ici, le questionnement tourne autour de la vulnérabilité d’un citoyen lambda face à une machinerie infernale.Si le film souffre de quelques maladresses récurrentes chez l’Américain comme des flashbacks lourdauds ou l’abandon soudain du personnage de Kathy Scruggs, le réalisateur d’Impitoyable reste un maitre dans la construction du récit. Sous ses allures de thriller judiciaire, Le Cas Richard Jewell est le portrait d’un raté, d’un parmi « ceux qui ne sont rien », absolument bouleversant. Par sa mise en scène toujours épurée, sa direction d’acteur précise (Paul Water Hauser exceptionnel de nuances) et son ton jamais complètement sombre, Eastwood offre une nouvelle histoire incarnée et puissante qui interroge avec finesse la dignité humaine.
Arthur de Watrigant
Les choses qu’on dit, les choses qu’on fait
D’Emmanuel Mouretavec Camélia Jordana, Niels Schneider, Vincent Macaigne et Émilie Dequenne
Daphné, enceinte de trois mois, est en vacances à la campagne avec son compagnon François. Il doit s’absenter pour son travail et elle se retrouve seule pour accueillir Maxime, un cousin qu’elle n’avait jamais rencontré. Ils vont petit à petit faire connaissance et se confier des récits de plus en plus intimes sur leurs histoires d’amour présentes et passées. Que sa caméra déambule dans un château en plein siècle des Lumières ou dans un mas provençal d’aujourd’hui, Emmanuel Mouret ne s’adapte pas : l’atemporel est son terreau. Si les époques changent, les chemins du sentiment amoureux demeurent toujours aussi sinueux. Chargé de dialogues soutenus, de faux-semblants et de dévoilements, son cinéma se déguste comme un grand cru de Margaux, à la fois élégant et suave. C’est drôle sans être lourdaud, enlevé sans être pressé, moraliste sans être moralisateur, en somme très loin du cinéma français contemporain ! Emmanuel Mouret a encore foi dans le 7e art et, lorsqu’il s’immisce dans le mélo, c’est avec l’Adagio de Samuel Barber à pleine balle pour une séparation sur un quai de gare. « Ceci n’est que du cinéma », nous rappelle Mouret à chaque plan. Et pourtant, ce cinéma-là nous assène avec plus de force que jamais des vérités oubliées.
Arthur de Watrigant
Dark waters
De Todd Haynes avec Mark Ruffalo, Bill Pullman, Anne Hathaway, Tim Robbins
Le réalisateur californien Todd Haynes, après avoir revisité avec succès le mélodrame à la Douglas Sirk, s’attaque à un autre genre très calibré du cinéma US : le film-enquête de dénonciation. Dans la lignée de Pakula ou de Mann, Haynes parvient à nous river à notre fauteuil pendant plus de deux heures avec le scandale du téflon, lequel court aujourd’hui encore : comment le géant de l’industrie chimique DuPont (fondée par un ingénieur français ayant fui la Terreur) a empoisonné les nappes phréatiques d’une ville entière de Virginie, causant des centaines de cancers et de malformations génétiques. Tourné au cœur de cet État si rude par un hiver hostile, le film mêle à son âpreté documentaire une belle contemplation de l’Amérique oubliée. Mark Ruffalo incarne un avocat opiniâtre, et Todd Haynes nous surprend toujours par sa facilité à brosser une famille américaine en quelques plans d’intérieur excellemment cadrés. Il est à ce titre un grand cinéaste du « domestique » et son talent est ici parfaitement exploité.
Marc Obregon





